‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 93 sur 235 · CHAPITRE Xt. 1Ô · texte numérisé non relu

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qui les forçait à l'aimer, n'avaient pas le courage de l'étudier et la constance de parvenir à les connaître.

Silvia fut l'idole de la France, et sentaient fat le soutien de toutes les comédies que les plus grands auteurs écrivirent pour elle, et particulièrement Marivaux. Sans elle ses comédies ne seraient pas passées à la postérité. On n'a jamais pu trouver une actrice capable de la remplacer ; et pour qu'on la trouve, il faut qu'elle réunisse en elle toutes les parties que Silvia possédait dans l'art difficile du théâtre : action, voix, esprit, physionomie, maintien, et une grande connaisance du cœur humain. Tout en elle était nature, et l'art qui la perfectionnait était toujours caché.

Aux qualités dont je viens de faire mention, Silvia en ajoutait une autre qui leur donnait un nouvel éclat, bien que, si elle ne l'avait pas possédée, elle n'en eût pas moins brillé au premier rang sur la scène : sa conduite fut toujours sans tache. Elle voulut des amis, jamais des amants, se moquant d'un privilège dont elle aurait pu jouir, mais qui l'aurait rendue méprisable à ses propres yeux. Cette conduite lui valut le titre de respectable dans un âge où il aurait pu paraître ridicule et même iigurieux à toutes les femmes de son état ; et nombre de dames du plus haut rang Thonorèrent plus encore de leur amitié que de leur protection. Jamais le capricieux parterre de Paris n'osa siffler Silvia, même dans les rôles qui ne lui plaisaient pas; et tout le monde s'accordait à dire que cette actrice célèbre était une femme fort au-dessus de son état.

Comme Silvia ne croyait pas que sa bonne conduite pût lui être attribuée à mérite, car elle savait qu'elle n'était sage que parce que son amour-propre était intéressé à sa sagesse, jamais elle ne montra ni orgueil ni supériorité dans ses relations avec ses compagnes, quoique ces dernières, satisfaites de briller par leurs talents ou leur beauté, se souciassent peu de se rendre célèbres par la vertu. Sil- TSÊt les aimait toutes et elle en était aimée ; elle rendait puD^iquement justice à leur mérite, faisait leur éloge de bonne foi ; mais on sentait qu'elle n'y perdait rien, car,

^mme elle les surpassait en talent et que sa reput»»

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tien était intacte, elles ne pouyaient lui faire aaeoa tort

La nature a frustré cette femme unique de dix années de vie ; car elle devint étique & ïêige de soixante ans, dix ans après notre connaissance. Le climat de Paris joue assez souvent de ces tours aux actrices italiennes. Dqux ans avant sa mort, je Fai vue jouer le rôle de Marianne dans la pièce de Marivaux, et, malgré son âge et son état, Tillusion était parfaite. Elle mourut en ma présence, tenant sa fille entre ses bras, et lui donnant ses derniers conseils cinq minutes avant d*expirer. Elle fut enterrée honorablement à Saint-Sauveur, sans que le vénérable curé y mît la moindre opposition ; car, au contraire, ce digne pasteur, bien éloigné de Tintolérance antichrétienne dé )a plupart de ses confrères, disait que son métier de comédienne ne Tavait pas empêchée d*étre chrétienne, et que la terre était la mère commune de tous, comme Jésus-Christ était le sauveur de tout le monde.

Vous me pardonnerez, mon cher lecteur, de vous avoir fait assister aux funérailles de Silvia dix ans avant sa mort, et cela sans avoir eu Tintention de fedre un miracle ; en revanche, je vous épargnerai cette corvée lorsque j*en serai là.

Sa fille unique, objet de sa tendresse, était assise à table auprès de sa mère. Elle n'avait alors que neuf ans ; et, tout absorbé par Tattention que je donnais à sa mère, je ne fis alors aucune observation sur elle : c'était une occupation pour plus tard.

Après le souper, qui dura fort tard, je me rendis chez M"® Quinson, mon hôtesse, où je me trouvai fort bien. A mon réveil, cette M°** Quinson vint me dire qu'il y avait dehors un domestique qui venait m'offrir ses services. Jo le fais entrer, etjevoisun homme de très-petite taUle, ce qui me déplut : je le lui dis.

— Ma petite taille, mon prince, vous garantira qae je ne mettrai pas vos habits pour aller on bonne tirtune.

— Votre nom?

— Celui que vous voudrez.

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' Comment I je demande le nom que vo^s p(»*iez, ;

— Je n'en porte aucun. Chaque maître que )e sers m*en donne un à sa guise, .et j'en ai eu plus de cinquante en ma vie. Je m'appellerai par le nom qneyous me donnerez.

— Mais enfin vous devez avoir un nom de famille.

— Je n'ai jamais eu ' de famille. J'avais un nom dans ma jeunesse; mais, depuis vingt ans que je sers et que je change de nom en changeant de maître, je Tai cm* blié.

— Eh bien, je vous appellerai Esprit.

— Vous me faites bien de l'honneur.

— Tenez, allez me chercher la monnaie d'un looia.

— La voici, monsieur,

— Je vous vois riche.

— Tout à votre service, monsieur*

— Qui m'informera de vous ?

— Au bureau des placements. M"^^ Quinson^ au reste, pourra vous donner des renseignements sur mon compte : tout Paris me connaît.

— C'est assez. Je vous donne trente sous par jour, ie ne vous habiUe pas; vous irez coucher où vous voudrez et TOUS serez à mes ordres tous les matins à. sept heures.

Baletti vint me voir et me pria d'accepter chaque jour le couvert chez lui. Je me fis conduire au Palais-Royal, et je laissai l'Esprit à la porte. Curieux de ce lieu tant vanté, je commençai par tout observer. Je vis un assez beau jardin, des allées bordées de grands arbres, des bassins, de hautes maisons qui l'entouraient, beaucoup d'hommes et de femmes qui se promenaient, des bancs par-ci par-là où Ton vendait de nouvelles brochures, des eaux de senteur, des cure-dents et des colifichets. Je vis des tas de chaises de paille qu'on louait pour un sou, des liseurs de galettes qui se tenaient à l'ombre» des filles et des hommes qui déjeunaient ott seuls ou en compagnie, des garçons de café qui montaient et descendaient rapidement un petit esi^alier eaebé par des charmilles. Je m'assis $l une petite ia^j

900 MBMOIRBS DB GÂSAKOTA.

ble ; an garçon vint aussitôt me demander ce qae )e désirais. Je demande du chocolat & l'eau ; il m*en apporte de détestable dans une superbe tasse de vermeil. Je lui de mande du café, s*il en avait de bon.

— Excellent, je le fis moi-même hier.

— Hier I je n*en veux pas.

— Le lait y est excellent.

— Du lait ! je n'en bois jamais. Faites-moi une tasse de café à Tean.

— A l'eau ! nous n'en faisons que l'après-midi. Voulezvous une bonne bavaroise? une carafe d'orgeat?

— Oui, de l'orgeat.

Je trouve cette boisson excellente, et je décide d'en faire mon déjeuner quotidien. Je demande au garçon si nous avons quelque chose de nouveau; il me répond que la dauphine est accouchée d'un prince. Un abbé qui se trouvait & une table tout près lui dit :

— Vous êtes fou ; car c'est d'une princesse qu'elle est accouchée.

Un troisième s'avance et dit :

— J'arrive de Versailles, et la danphine n'est accouchée ni d'un prince ni d'une princesse.

Il me dit que je lui semblais étranger; et, lui ayant répondu que j'étais Italien, il se mit à me parler de la cour, de la ville, des spectacles, et finit par s'offrir à m'accompagner partout. Je le remercie, je me lève et je pars. L'abbé m'accompagne et me dit le nom de toutes les filles qui se promenaient,

Un jeune homme le rencontre, ils s'embrassent, et l'abbé me le présente comme un docte personnage dans la littérature italienne. Je lui parle italien ; il me répond avec esprit, mais je ris de son style et je lui en dis la raison. Il parlait précisément dans le genre deBoccace. Ma remarque lui plut; mais je lui persuadai bientôt qu'il ne fallait point parler ainsi, quoique la langue de cet ancien f£lt parfisdte. En moins d'un quart d'heure nous nous lions d'amitié, parce que nous nous reconnûmes les mômes penchants, n était poète Je l'étais aussi; il était curieux de la

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