‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 94 sur 235 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

fittératnre italienne, je Tétais de la française ; nous échangeons nos adresses et nous nous promettons des visites réciproques.

Je Yois beaucoup de monde dans un coin du jardin, se tenant immobile et le nez en Tair. Je demande à mon nouvel ami ce qu'il y avait de merveilleux.

— On se tient attentif à la méridienne ; chacun a sa montre à la main pour la régler au point de midi.

— Est-ce qu'il n'y a pas de méridienne partout?

— Si fait, mais celle du Palais-Royal est la plus exacte.

Je pars d'un éclat de rire.

^ Pourquoi riez-vous ?

— Parce qu'il est impossible que toutes les méridiennes ne soient pas égales. Voilà une badauderie dans toutes les règles.

11 y pense un instant, puis il se met à rire à son tour, et me fournit ample matière de critiquer les bons Parisiens. Nous sortons du Palais-Royal par la grande porte, et je vois une foule de monde attroupé devant une boutique à l'enseigne de la Civette.

— Qu'est-ce que cela?

— C'est pour le coup que vous allez rire. Toutes ces bonnes gens attendent leur tour de faire remplir leur tabatière.

— Est-ce qu'il n'y a point d'autre marchand de tabac?

— On en vend partout; mais depuis trois semaines on ne veut que du tabac de la Civette.

— Est-il meilleur là qu'autre part?

— n est peut-être moins bon ; mais depuis que la duchesse de Chartres l'a mis à la mode, on n'en veut point d'autre.

— Mais conmient a-t-elle fait pour le mettre à la mode?

— En y faisant arrêter son équipage deux ou trois fois pour y faire remplir sa boîte, et en disant publiquement à U jeune personne qui la lui remettait que son tabac était

le meilleur de Paris. Les badauds, qui ne manquent jamais de s'attrouper à la portière d'un prince, l'eussentrils vu cent fois, ou le sussent-ils aussi laid qu'un singe, répétèrent dans la ville les paroles de la duchesse, et c'en fut assez pour faire courir tous les priseurs de la capitale. Cette femme fera fortune, car elle vend pour plus de cent écus de tabac par jour.

^ La duchesse ne se doute pas du bien qu'elle lui a fait.

— Au contraire, car c'est de sa part une ruse de guerre. La duchesse s'intéressant à cette jeune femme nouvellement mariée, et voulant lui faire du bien d'une manière délicate, s'est avisée de cet expédient, qui lui a parfaitement réussi. Vous ne sauriez croire combien les Parisiens sont de braves et bonnes gens. Vous êtes dans le seul pays du monde où l'esprit puisse également faire fortune, soit en débitant du vrai, soit en débitant du faux ; dans le premier cas l'esprit et le mérite lui font accueil, et dans le second la sottise est toujours là prête à le récompenser ; car la sottise est caractéristique ici, et, ce qu'il y a d'ëtonnant, c'est qu'elle est fille de l'esprit. Aussi on ne fait point de paradoxe en disant que le Français serait plus sage s'il avait moins d'esprit.

Les dieux qu'on adore ici, quoiqu'on ne leur élève pas des autels, sont la nouveauté et la mode. Qu'un homme se mette à courir, et tout le monde lui court après. La foule ne s'arrêtera qu'autant qu'on découvrira qu'il est fou ; mais c'est la mer à boire que cette découverte, car nous avons une foule de fous de naissance qui passent encore pour des sages.

Le tabac de la Civette n'est qu'un faible exemple de la foule que la moindre circonstance peut attirer en un endroit. Le roi, étant un jour à la chasse, se trouva au port de Neuilly et eut envie d'un verre de ratafia. Il s'arrête à la porte du cabaret, et, par le plus heureux des hasards, il se trouve que le pauvre cabaretier en avait une bouteille. Le roi, après en avoir pris un petit verre, s'avisa d'en demander un second en disant qu'il n'avait de sa vie

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