‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 95 sur 235 · CHAPITRE XI. â · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. â

ba de ratafia aussi délicieux. Il nVn fallait pas tant {Kmr que le ratafia du bonhomme de Neuilly fût réputé pour être le meilleur de l'Europe : le roi Favait dit. Aussi les plus brillantes compagnies «e succédèrent sans interruption chez le pauvre cabaretier, qui est aujourd'hui un honmie fort riche et qui a fait bâtir, & l'endroit même, une superbe maison où Ton voit l'inscription suivante : Eœ liquidis soltdumy Inscription assez cosaique dont un des quarante immortels fit les frais. Quel est le dieu que ce cabaretier doit adorer? La sottise, la frivolité et l'envie de rire.

— n me semble, lui répliquai-je, que cette espèce d'ap^ probation ou d'acclamation pour les opinions du roi, des princes du sang, etc., est plutôt une preuve de l'affection de la nation qui les adore ; car les Français vont jusqu'à croire ces gens-là infaillibles.

— Il est certain que tout ce qui se passe parmi nous fait croire aux étrangers que le peuple adore son roi ; mais ceux d'entre nous qui pensent finissent bientôt par voir que ce n'est que du clinquant, et la cour n'y compte pas.

Quand le roi vient à Paris, tout le monde crie vive le roi! parce que quelque oisif commence, ou parce que quelque agent de police en a donné le signal dans la foule; mais c'fest un cri sans conséquence, cri de gaieté, quelquefois de peur, et que le roi ne s'avise guère de prendre pour argent comptant. Il n'est guère à son aise à Paris, et il se trouve beaucoup mieux à Versailles au milieu de vingt-cinq mille hommes qui le garantissent de la fureur de ce même peuple qui, devenu sage, pourrait bien finir par crier; Meure le roi! Louis XtV le savait bien, et il en a coûté la vie à quelques conseillers de la grande chambre pour avoir osé parler d assembler les états généraux pour remédier aux maux de l'État. La France n'a jamais aimé ses rois, à l'exception de saint Louis, de Louis XII et du bon et grand Henri IV; encore l'amour de la nation fut-il impuissant pour le préserver du poignard des jésuites, race maudite, également ennemie des peuples et deS rois. Le roi actuel, roi faible et que ses ministres mènent

à la lisière, dit de bonne foi dans le temps de sa convaic5* cence : « Je m'étonne de ces grandes réjouissances parce que j*ai regagné ma santé; car je ne saurais deviner pourquoi Ton m*aime tant. » Bien des rois pourraient répéter ces mômes paroles, au moins si Tamour se mesure au bien qu'on fait. On a fait Fapothéose de cette réflexion naïve du monarque ; mais un courtisan philosophe aurait dû lui dire qu'on l'aimait tant parce qu'il avait le surnom de Bien-Aimé.

— Surnom ou sobriquet ; mais d'ailleurs est-ce qu'on trouve chez vous des courtisans philosophes?

— Philosophes, non, car ce sont deux choses qui s'excluent comme la lumière et les ténèbres ; mais il y a des gens d'esprit & qui l'ambition et l'intérêt font mordre le frein.

En causant ainsi, M. Patu ( c'était le nom de ma nouvelle connaissance) me conduisit jusqu'à la porte de la demeure de Silvia, qu'il me félicita de connaître, et nous nous séparâmes. Je trouvai cette aimable actrice en belle compagnie. Elle me présenta & tout le monde et me flt connaîta'e chaque personne en particulier. Le nom de Crébillon me frappa : — Comment, monsieur, lui dis-je ; heureux si vite I II y a huit ans que vous me charmez et que je désire vous connaître. Écoutez, de grâce.

Je lui récite alors sa plus belle tirade de Zénobie et Rhadamiste que j'avais traduite en vers blancs. Silvia jouissait de voir le plaisir que Crébillon éprouvait, à quatre-vingts ans, de s'entendre dans une langue qu'il possédait parfaitement et qu'il aimait à Tégal de la sienne. Il récita la même scène en français et releva avec politesse les endroits où il trouvait que je l'avais embellie. Je le remerciai sans être dupe du compliment.

Nous nous mîmes à table, et comme on me demanda ce que j'avais vu de beau dans Paris, je racontai tout, excepté mon entretien avec Patu. Après avoir parlé fort longtemps, Crébillon, qui avait observé mieux que tous les autres le chemin que je prenais pour connaître le bon et le mauvais côté de sa nation, me parla en ces termes : —

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