CHAPITRE XI
Ponr an premier jonr, monsienr, je tronve que voua promettez beaucoup, et sans doute tous ferez des progrès rapides. Vous narrez bien et tous parlez le français de manière à vous faire par&itement comprendre ; mais tout ce que tous dites n'est que de l'italien babillé en français. Vons TOUS faites écouter avec intérêt, et par cette nonveanté tous captirez doublement l'attention de ceux qui vous écoutent : je tous dirai même que votre jargon est fait poar captÎTer les suârages de vos auditeurs ; car il est singulier, nouveau, et vous êtes dans le pays où l'on court après ces deux divinités. Cependant vous devez commencer dès demain à vous donner toutes les peines pour ap- * prendre & bien parler notre langue, car dans deux ou trois mois les mêmes personnes qui vous applaudissent ai^onrdlmi commenceront à se moquer de vous.
— Je le crois, monsieur, et je le crains ; aussi mon principal projet en venant à Paris est-il de m'attacher de toutes mes forces à l'étude de la langue française ; mais, monsieur, comment ferai-je pour trouver un maître?Jesuis un élève insoutenable, interrogateur, curieux, importun, insatiable ; et en supposant que Je puisse trouver un maître pareil, je ne suis pas assez riclie ponr pouvoir le pajer.
— Il y a cinquante ans, monsieur, que je cherche un écolier tel que tous tous êtes peint ; et c'est moi qui tous payerai, si vous voulez venir prendre des leçons chez moi. je demeure au Marais, dans la rue des Douze-Portes ; j'ai les meilleurs poètes italiens, je vous les ferai traduire en français, et je ne tous trouverai jamais insatiable.
J'acceptai aTec joie, fort embarrassé de lui exprimer ma reconnaissance; mais VoSre portait l'expression de la franchise comme le peu de mots par lesquels j'y répondis.
Crébillon était un colosse ; il aTait six pieds : il m passait de trois pouces. Il mangeait bien, narrait ph ment et sans rire ; il était célèbre par ses bons mots un excellent conTive ; mais il passait la vie chez lui tant rarement, ne voyant presque personne, parce avait presque toujours la pipe k la bouche et qu'il éti TÎronné d'une vingtaine de chats aTec lesquels il se
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tissait la plus grande partie du jour. Il avait une vieille gouvernante, une cuisinière et un domestique. Sa gouvernante pensait & tout, ne le laissait manquer de rien et ne lui rendait jamais compte de son argent, qu'elle tenait en entier, parce que jamais il ne lui en demandait aucun. La physionomie de Crébillon avait le caractère de celle du lion, ou du chat, ce qui est la même chose; Il était censeur royal et il me disait que cela l'amusait. Sa gouvernante lui lisait les ouvrages qu'on lui portait et elle suspendait sa lecture quand elle croyait que cela méritait sa censure; mais parfois ils étaient d avis différent, et alors leurs contestations étaient vraiment risibles. J'entendis un jour cette gouvernante renvoyer quelqu'un en lui disant : — Revenez la semaine prochaine ; nous n'avons pas encore eu le temps d'examiner votre manuscrit.
Pendant une année entière j'allai chez M. Crébillon trois fois par semaine, et j'appris avec lui tout le français que je sais ; mais il m'a toujours été impossible do me défaire des tournures italiennes : je les remarque fort bien quand je les rencontre dans les autres ; mais elles coulent de source en sortant de ma plume sans que je puisse parvenir à les sentir. Je suis sûr que, quoi que je fasse, je ne parviendrai jamais à les connaître, non plus que je n'ai jamais pu trouver en quoi consiste le vice de latinité qu'on impute à Tite- Live.
Je fis un huitain en vers libres sur je ne sais quel sujet, et je le fis voir à Crébillon pour le soumettre à sa correction. Après l'avoir lu avec attention, il me dit : — Ces huit vers sont bons et très-justes, la pensée en est belle et trèspoétique, le langage parfait; et malgré cela le huitain est mauvais.
— Comment cela?
— Je n'en sais rien. Ce qui manque est je ne sais quoi. Imaginez-vous un homme que vous voyez, que vous trouvez beau, bien fait, aimable, rempli d'esprit et parfait enfin selon toute la sévérité de votre jugement. Une femme survient, le voit, le considère et s'en va en vous disant que cet homme ne lui plaît pas. « Mais quel défaut lui trouvez-