CHAPITRE XI
rotis, niadame? — Aucun, mais il me déplaît. «Vou s retoirrnez à cet homme, vous Texaminez de nouveau et vous trouvez que pour lui donner une voix d'ange on lui a ôté ce qui fait l'homme, et vous êtes forcé de convenir que le sentiment spontané a servi la femme.
Ce fut par cette comparaison que Crébillon m'expliqua une chose presque inexplicable ; car ce n'est réellement qu'au goût et au sentiment à donner la raison d'une chose qui échappe â toutes les règles.
Nous parlâmes beaucoup à table de Louis XIV, auquel Crébillon avait fait sa cour quinze années de suite, et il nous dit des anecdotes très-curieuses que personne ne savait. Il nous assura entre autres que les ambassadeurs de Siam étaient des fripons payés par M**** de Maintenon. Il nous dit qu'il n'avait point achevé sa tragédie de Cromwell parce que le roi lui avait dit un jour de ne pas user sa plume sur un coquin.
Crébillon nous parla aussi de son Catilina^ et il nous dit qu'il le croyait la plus faible de toutes ses pièces, mais qu'il n'aurait pas voulu qu'elle fût bonne si, pour la rendre telle, il avait dû faire paraître sur la scène César jeune homme, car il aurait dû faire rire comme le ferait Médée si on la faisait paraître avant qu'elle eût connu Jason.
Il loua beaucoup le talent de Voltaire, mais en l'accusant de vol, car il lui avait, disait-il, volé la scène du sénat. Il ajouta, en lui rendant justice, qu'il était né historien et fait pour écrire l'histoire comme pour faire des tragédies ; mais qu'il la falsifiait en la remplissant de petites histoires, de contes et d'anecdotes dans le seul but d'en rendre la lecture intéressante. Selon Crébillon, l'Homme au masque de fer était un conte ; il disait que Louis XIV l'en avait assuré de sa bouche .
Ce jour-là on donnait au Théâtre-Italien Cenie, pièce de M"** de Oraffigni. Je m'y rendis de bonne heure pour avoir une bonne place à l'amphithéâtre.
Les dames toutes couvertes de diamants, qui entraient aui premières loges, m'intéressaient et je les observais avec soin. J'avais un bel habit, mais mes manchettes ou*
yertes et mes boutons jasqn*en bas disaient qne toat le monde me reconnaissait pour étranger, car cette mode n existait pas à Paris. Pendant que je bayais aux corneilles et que je faisais le badaud à ma façon, un homme richement vêtu et trois fois plus gros que moi s'approche et me demande poliment si je suis étranger. Après ma réponse affirmative, il me demande comment je trouve Paris : je lui en fais Téloge. Mais au même instant une dame énorme, couverte de pierreries, entre dans la loge & côté. Son énorme volume m'en impose et je dis sottement à ce monsieur :
— Qui est donc cette grosse cochonne?
— C'est la femme de ce gros cochon.
— Ah! monsieur, je vous demande un million de pardons. Mais mon gros homme n'avait aucunement besoin que
je lui demandasse pardon, car, bien loin d'être fâché, il étou^it de rire. Noble et heureux effet de la philosophie pratique et naturelle dont les Français font un si noble usage pour le bonheur de la vie sous l'apparence de la frivolité.
J'étais confus, j'étais au désespoir, et ce gros seigneur se tenait les côtes de rire. Il se lève enfin, sort de l'amphithéâtre et un moment après je le vois entrer dans la loge et parler à sa femme. Je les lorgnais du coin de l'œil sans oser les fixer, quand je vois cette dame faire chorus avec son mari et rire de toutes ses forces. Leur gaieté augmentant mon embarras, je prends le parti de m'en aller, lorsque je l'entends m'appeler :
— Monsieur ! monsieur I
Je ne pouvais me retirer sans impolitesse, et je m*approchai de leur loge. Alors d'un air sérieux et du ton le plus noble il me demande pardon d'avoir tant ri, et de la meilleure grâce du monde il me pria de lui faire l'honneur d'aller souper chez lui le soir même. Je le remerciai poliment et je m'excusai en lui disant que j'étais engagé. Il me réitère alors ses instances, sa femme me presse de Fair le plus engageant ; moi, pour les convaincre que je ne cherche pas â éluder l'invitation^ je leur dis alors que je suis attendu chez Silvia.