‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 98 sur 235 · CHAPITRE Xî · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xî

— Je suis sûr, me dit-il, de vous dégager, si vous ne le trouvez pas mauvais ; j*iraien personne.

J'aurai eu mauvaise grâce à ne pas céder. Il se lève, sort et revient peu d'instants après, suivi de mon ami 6aletti, qui me dit que sa mère était enchantée que je fisse de si belles connaissances, et qu'elle m'attendait à dîner le lendemain. Mon ami me dit à part que ce monsieur était M. de Beauchamp, receveur général des finances.

Dès que la toile fut baissée, je donnai la main à madame, et, montés tous trois dans un superbe équipage, nous des* cendîmes à leur hôtel. J'y trouvai l'abondance ou plutôt la profusion qu'on trouve à Paris chez tous les gens de cette classe; grande compagnie, gros jeu de conamerce, grande chère et franche gaieté à table. Le souper ne fut fini qu'à une heure après minuit : l'équipage de madame me ramena chez moi. Cette maison me fut ouverte tout le temps que je restais à Paris, et je ne dois pas négliger de dire qu'elle me fut très-utile. Ceux qui disent que les étrangers s'ennuient à Paris pendant les premiers quinze jours ont raison, car il faut le temps de s'introduire ; mais pour moi j'eus le bonheur d'y être établi à souhait dans les vingtquatre heures, et par conséquent sûr de m'y plaire.

Le lendemain matin Patu vint me voir et me fit présent de son éloge en prose du maréchal de Saxe. Nous sortîmes ensemble et nous allâmes nous promener aux Tuileries, où il me présenta â M"* Bocage, qui fit un bon mot antithétique en parlant du maréchal de Saxe. Il est singulier, dit-eUe, que nous ne puissions pas dire un Deprofundis pour un homme qui nous fait chanter tant àe Te Deum,

En sortant des Tuileries, Patu me conduisit chez une fameuse actrice de l'Opéra qui se nommait M"* Le Fel, bien aimée de tout Paris et membre de l'Académie royale de musique. Elle avait trois enfants charmants en bas âge qui voltigeaient dans la maison. — Je les adore, me ditelle.

— Ils le méritent par leur beauté, lui répondis-je, quoique chacun ait une expression différente.

— Je le crois bienl L'ainé est fils du duc d'Anneci; le

second Test du comte d'Egmont, et ie plus jenne doit le jour à Maisonrouge, qui vient d'épouser la Romainville.

— Ah! excusez, de grâce; je croyais que vous étiez la mère de tous trois.

— Vous ne vous êtes point trompé; je la suis.

En disant cela, elle regarde Patu et part avec lui d'un éclat de rire qui ne me fit point rougir, mais qui m'avertit de ma bévue.

J'étais nouveau, et je n'avais pas été accoutumé à voir les femmes empiéter sur le privilège des hommes. M^ Le Fel n'était pourtant pas effrontée, elle était même de bonne compagnie; mais elle était ce qu'on appelle au-dessus des préjugés. Si j'avais mieux connu les mœurs du temps, j'aurais su que ces choses étaient dans Tordre, et que les grands seigneurs qui parsemaient ainsi leur noble progéniture laissaient leurs enfants entre les mains de leur»' mères en leur payant de fortes pensions. Par conséquent, plus ces dames cumulaient, plus elles vivaient dans l'aisance.

Mon inexpérience des mœurs de Paris me fit parfois donner dans de lourdes méprises, et la demoiselle Le Fel aurait sans doute ri au nez de quiconque lui aurait dit que j'avais de l'esprit après la balourdise dont je m'étais rendu coupable.

Un autre jour, me trouvant chez Lani, maître des bal* lets de rOpéra, je vis cinq ou six jeunes personnes de treize à quatorze ans, toutes accompagnées de leur mère, et toutes ayant l'air modeste que donne une bonne éducation. Je leur disais des choses flatteuses, et elles me répondaient en baissant les yeux. Une d'elles s'étant plainte de mal de tête, je lui offris mon flacon, et une de ses compagnes lui dit :

— Sans doute que tu n'as pas bien dormi.

— Oh J ce n*est pas ça, répondit mon Agnès; je ercis q99 je suis grosse.

A cotte réponse si inattendue de ma part dans une jeune personne que son âge et sa mine m'avaient fait juger vierge, je lui dis :

Page 1