CHAPITRE XX
Nouveaux malheurs.
Je me félicitai que mon oncle n'eût point appris le désastre d'Anselme : cet événement , qui eût attristé la fin de sa vie , me fut bientôt rappelé d'une manière aussi pénible qu'inattendue. C'est une fatalité presque inévitable dans le commerce, qu'une grande banqueroute en entraîne d'autres ; celles-ci en produisent de nouvelles ; et ce qui n'était d'abord que le malheur de quelques individus, devient une calamité générale. Au milieu des faillites qui, après la chute d'Anselme, éclatèrent à Paris et dans les provinces, il y en eut une qui m atteignit. Je comptais sur une rentrée
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considérable de la part d'un négociant de Bordeaux : il manqua.
J'étais près de Louise , et nous allions partir pour Saint-Mandé quand je reçus celte nouvelle. Je ne laissai rien paraître ; je dis à ma femme qu'une affaire me retenait pour quelques heures à Paris ; je la priai de partir avant moi, et je lui promis de ne pas tarder à la rejoindre. Elle m'embrassa et monta en voiture avec son enfant , à qui il avait pris tout à coup une indisposition dont la mère s'alarmait , mais qui me parut légère.
Je voulais être seul afin d'examiner ma situation. Cette faillite me privait d'une rentrée de cent vingt mille francs , sur laquelle j'avais compté pour acquitter une somme à peu près égale , dont l'échéance arrivait dans trois semaines. Mon embarras pouvait être d'autant plus grand qu'indépendamment de cette forte échéance il me fallait payer, dans dix jours, soixante et quinze mille francs pour la propriété de Saint-Mandé. Je vis que cet événement me gênerait beaucoup , mais que je pourrais
II e PARTIE. — CHAPITRE XX. 7I faire face à mes engagemens sans recourir à un emprunt. J'avais une grande partie de la somme que je devais payer dans quelques jours. Je fis appeler M. Sardan , mon caissier, il était sorti; mais comme je me proposais de revenir le soir même , il n'y avait pas de temps perdu. Je donnai des ordres à mes commis ; je les chargeai de divers recouvremens , et je partis pour Saint-Mandé.
Ma femme accourut au-devant de moi ; elle était heureuse, son enfant allait mieux. Il semblait que ce petit voyage et l'air de la campagne lui eussent déjà fait du bien.
Craignant que M. Dumarsy n'apprît par d'autres la faillite de notre correspondant de Bordeaux : « Eh bien ! dis-je à ma bellece mère, vous parliez légèrement de la « banqueroute d'Anselme ; si je vous an- « nonçais que celte banqueroute m'atteint « par contre-coup ? — Ah ! grand Dieu !
« s'écria-t-elle. — Rassurez-vous ; je suis « sans doute fort contrarié, mais je n'ai « point d'inquiétude. » J'exposai en peu de mots ma situation , mes ressources.
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« Que la meilleure santé de mon enfant « se soutienne , ajoutai-je, et je serai tout « consolé. »
Pendant le dîner, je cherchai à distraire M. et madame Dumarsy ; je plaisantai sur ce qu'ils étaient plus tourmentés que moi de mes embarras ; mais ma gaîté s'évanouit lorsqu'au dessert, Louise, qui était sortie et rentrée plusieurs fois , vint en pleurant nous dire que son enfant lui paraissait très malade. Nous courûmes auprès de lui; nous le trouvâmes fort abattu.
Ma belle-mère nous pressa elle-même de retourner à Paris promptement, afin de consulter sur l'état du pauvre petit : nous partîmes.
Notre voyage fut bien triste. Ma femme avait tout-à-fait oublié cette banqueroute qui me frappait ; elle n'était occupée que de son enfant, elle ne le perdait pas de vue , et ses regards exprimaient toute l'inquiétude dont elle était déchirée. « Mon « ami , me dit-elle , c'est une grave ma- « ladie! «Puis elle garda long-temps le silence, et ne le rompit que pour me
II* PARTIE. — CHAPITRE XX. : 3 répéter : « Mon ami, c'est une grave mau ladie , je n'en saurais douter! »
A notre arrivée, je fis appeler le médecin ; il nous déclara que les symptômes annonçaient la petite-vérole. Ce fut un coup terrible pour ma femme. Je m'efforçai de la calmer. « Mon ami, me dit-elle, je l'en « supplie, ne me quitte pas, ne quitte « pas ton fils. C'est peut-être une super- « stilion, mais j'ai dans l'idée que mon en- « fant ne périra pas tant que son père « sera près de nous. » Je lui promis de m'éloigner le moins qu'il me serait possible. Après avoir reconduit le docteur, je restai quelque temps avec elle. Je lui dis ensuite que , pour ne pas la quitter de la soirée, j'étais obligé de causer avec mon caissier, et que je reviendrais avant dix minutes. Je montai à la caisse, qui était entre mon cabinet et le petit appartement de M. Sardan.
J'étais très préoccupé. Toutefois, en
entrant, je fus frappé de la pâleur de
Sardan ; je lui demandai s'il était malade,
il me répondit que non. « Hâtons-nous de