CHAPITRE XIX
Mort d'un homme de bien .
Nous recevions peu de monde , nos réunions ne se composaient plus que d'un petit nombre de personnes choisies.
Le samedi, nous allions à Saint -Mandé; nous n'en revenions que le lundi matin; et quelquefois Louise y restait jusqu'au soir avec son enfant. Madame Dumarsy faisait dans la semaine plus d'un voyage à Paris , et souvent mon beau-père l'accompagnait. Que j'aimais à voir ce digne homme , libre d'afiaires et de soins, redevenir enfant près du berceau de son petit- fils 1 Pour madame Dumarsy, elle surpassait toutes les grand'mères en idolâtrie; ses ravissemens nous
II< PARTIE. — CHAPITRE XIX. 63 donnaient presque tous les jours des scènes charmantes ; je dis presque tous les jours , car nos visites réciproques étaient si multipliées, que nous n'avions pas réellement cessé de vivre en famille. Quand je me trouvais seul avec Louise et notre enfant , que d'heures délicieusement employées à nous entretenir de la félicité dont nous jouissions! Souvent je regrettais que mon oncle Paul Ménars n'en fût pas témoin. « Qu'il aimerait « à voir, disait Louise, le résultat de tes « eftbrts pour servir mon père ! — Combien « il serait ému, répondais-je, de tout le « bonheur que je te dois! » Nous étions parfaitement heureux ; et nous embellissions encore le présent par les plus doux projets pour l'avenir.
J'étais loin de prévoir quelle longue suite d'événemens cruels allait mettre mon courage à l'épreuve. Un premier malheur vint me donner un avertissement sinistre.
J'étais habitué à recevoir exactement des nouvelles de mon oncle le pasteur. J'attendais depuis quinze jours une réponse de lui, et ce retard me causait de vives inquiétudes.
Une lettre d'une écriture inconnue m'arriva du Languedoc j je pressentis aussitôt mon malheur. Cette lettre, que je vais transcrire, était d'André, le bon et fidèle domestique de mon oncle.
(( Monsieur et très honoré maître , car à présent c'est vous seul qui êtes mon maître.
QueDieume soit en aide! J'ai à vous annoncer qu'avant hier, jeudi a3 mars, nous avons eu le malheur de perdre M. Paul Ménars, notre vénérable pasteur, mon bon maître et votre oncle bien aimé.
ce Depuis quelque temps il s'affaiblissait ; il était d'un grand âge; car, si je m'en souviens , il était l'aîné de mon pauvre père, qui aurait à présent soixante et dix-neuf ans; mais Je zèle lui donnait des forces, et il en avait toujours pour remplir ses fonctions, et plus que ses fonctions.
« Samedi de la semaine dernière, M. Ménars voulut, malgré mes conseils, aller visiter , à trois lieues , un pauvre malade , qui la précédé devant Dieu. Il revint très fatigué : il demanda à boire, et prit un peu de vin, qui sembla d'abord le remettre ; mais un
11= PARTIE. — CHAPITRE XIX. 65 quart-d'heure après, une grosse fièvre se déclara. Le lendemain, dimanche, il était au lit, et ne put faire le prêche; ce qui fut cause que tous les paroissiens, hommes et femmes, vinrent tour à tour et sans foule s'informer de ses nouvelles. Il voulut voir chacun de ceux qui se présentèrent. Il trouva encore le courage d'adresser à plusieurs de bons conseils , et à tous de saintes exhortations.
Ces visites redoublèrent ses fatigues. Déjà M. Andel, notre médecin, ne nous donnait plus d'espérances; mais moi j'en conservai jusqu'au mercredi.
« Ce jour-là , vers le soir, mon cher maître me serra doucement la main , en me disant :
« André, je sens que mon heure est arrivée.
« — Eh ! non, monsieur, » lui répondis-je, et cependant je ne pouvais retenir mes larmes. » Plions ensemble une dernière a fois, » ajouta-t-il; et il prononça distinctement les prières du soir, avec une ferveur dont je me souviendrai tant que je vivrai. Il prit ensuite la Bible sous son chevet; n'ayant pu lire à cause de sa vue qui s'obscurcissait , il tenait le saint livre, et je
l'enlendais qui en récitait des passages à voix basse. Après s'être recueilli pendant plus d'une heure, il me fit plusieurs recommandations qui prouvaient sa bonté.
« Tu écriras à mon neveu Fauvel , me dit— « il, que celte nuit, j'ai pensé à lui et à « cet ange que Dieu lui a envoyé. » C'est de madame que parlait monsieur votre oncle, car il la nommait souvent ainsi. Il ajouta sur votre enfant quelques mots que je ne pus distinguer, tant sa voix était devenue faible.
ce Bientôt je le vis tomber dans un grand accablement. Je sanglotais ; il ne m'entendait pas. Tout à coup il sembla se réveiller ; ses yeux étaient brillans. i< Ils viennent; les « voilà! dit-il. Fauvel, mon cher fils! » et il étendit les mains comme pour vous bénir. Il s' assoupit de nouveau; sa respiration était étouffée. Vers quatre heures du matin , il se leva avec plus de force que je ne lui en croyais; je m'avançai pour le soutenir, ce Dieu de bonté , dit-il ! tu m'ap- « pelles...! je commence à vivre...! » Sa tête retomba, et il ne dit plus rien. »
II e PARTIE. — CHAPITRE XIX. 67
« Les funérailles ont été célébrées hier ; tout le monde y était , les femmes , les enfans, les vieillards. Les familles catholiques que nous avons dans le village y étaient avec les autres , et elles pleuraient comme si elles avaient perdu leur curé.
« Mon bon maître est enterré entre quatre oliviers , sur la petite colline que vous avez vue de notre jardin, à droite du village.
<.< Hélas! que vais-je devenir? Les bontés que monsieur votre oncle a eues pour moi pendant quarante-trois ans , -me mettent bien au-dessus du besoin ; mais comment vivrai-je sans mon cher maître ?
« En vous priant de présenter à madame l'hommage de mon profond respect, j'ai l'honneur de me dire avec le même respect votre très humble et très obéissant serviteur.
« André Dxnet.
« P. S. Oserai -je prendre la liberté, de vous prier d'embrasser pour moi votre cher petit. »
Je restai long-temps morue et pensif après celle lecture. « C'en est fait , je ne « le verrai plus; il ne m'écrira plus. J'ai « perdu pour toujours celui qui de si « loin me servait de guide. O mon oncle !
« qui vous remplacera pour moi ? »
J'allai vers Louise que je trouvai près de son enfant ; je lui montrai la lettre d'André ; elle fondit en larmes. Quelle est donc l'influence de la vertu, puisque nous éprouvions tant de regrets pour un homme avec qui j'avais passé si peu de jours , et que ma femme connaissait seulement par ses lettres? « Du courage, dis-je à Louise; « Paul Ménars a rempli de bonnes actions « une longue carrière. Honorons sa mé- <( moire en pratiquant ses leçons, comme « s'il nous les donnait encore. Essayons de « bonne heure d'inspirer ses vertus à cet « enfant, dont la naissance a répandu « quelque joie sur ses derniers jours. »
IF PARTIE. — CHAPITRE XX. 6g
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