CHAPITRE XXII
Persécutions.
Non , je ne m'attendais point à cet arrêt de proscription contre les protestans. Sans doute je savais qne le fanatisme était ingénieux à les calomnier, ardent à les poursuivre. Déjà tous leurs droits étaient violés : on les repoussait des emplois publics ; on ne les trouvait même plus dignes d'entrer dans les fermes et les sous-fermes. De vils agens couraient les provinces pour acheter les consciences. Un enfant, dès l'âge de sept ans, pouvait insulter à son père et renier sa foi. Des missionnaires envahis- III. 5
WflÊ
saient les villes et les campagnes ; à leur suite marchaient des dragons qui, le sabre à la main, rendaient les conversions plus rapides; et l'on voyait avec scandale se mêler les sermons, le pillage, la prière et les -orgies.
Les proiestans avaient perdu Colbert , ce ministre éclairé qui protégeait en eux les hommes les plus industrieux de France; sa mort laissait un champ libre à Louvois , dont l'âpre té de caractère dégénérait en cruauté , et dont le zèle pour le roi ressemblait si fort à de la haine pour nous.
J'espérais cependant, et tous les hommes raisonnables espéraient comme moi que les persécutions allaient s'affaiblir et s'éteindre. Quelles craintes réelles les protestans pouvaient-ils inspirer ? Autrefois , de longs sujets de plaintes les avaient soulevés ; mais depuis, satisfaits des droits que leur assuraient les traités , ils servaient le prince, enrichissaient l'État ; et naguère on les avait vus refuser noblement de prendre part aux troubles de la Fronde. En supposant à quelques-uns de nous les projets'
IP PARTIE. — CHAPITRE XXII. 99 de révolte dont nous accusaient de lâches adversaires, comment exécuter ces projets insensés ? Quand nos pères avaient pris les armes , des grands étaient à leur tête ; mais a plu part des grands, intimidés, ou flattés dans leur ambition, avaient abjuré; les petits, plus fermes dans leur croyance, se livraient à des travaux paisibles; ils étaient prêts à souffrir , non à combattre ; ils étaient utiles , non redoutables. Fallaitil donc les proscrire !
Nous pensions qu'une cour amie des arts et des fêtes ne pouvait long-temps être cruelle. Le calme régnait dans Paris ; on ménageait son immense population ; on eût craint de l'agiter, en interrompant ses plaisirs. Ce repos dont nous jouissions , et la justice de notre cause , nous persuadaient que les provinces cesseraient bientôt d'être la proie du fanatisme ; nous comptions pour nos frères sur un meilleur avenir , nous étions obstinés dans nos espérances.
Toutefois , quelques proleslans d'un caractère sombre , atrabilaire , nous faisaient
ioo JACQUES FAUVEL.
des prédictions sinistres. « L'orage gronde, (( approche , il éclatera demain , disaient- « ils. Demain vous entendrez proclamer ce que la France ne reconnaît plus que des « catholiques. Les -temples seront détruits ; « les pasteurs auront à peine quelques jours « pour quitter leur patrie ; et, s'ils osent a rester ou rentrer, ils périront dans les « supplices. Vos enfans vous seront arrachés, « pour être livrés à vos persécuteurs, qui les « élèveront dans leur foi. On vous ordon- « nera d'abjurer; et, si vous voulez fuir, « arrêtés aux frontières , vous irez peupler « les prisons et les bagnes. » Ceux qui tenaient ce langage n'étaient point écoulés; on les traitait d'insensés et de visionnaires. Ces visionnaires , ces insensés voyaient seuls la vérité, et toutes leurs prédictions s'accomplirent. O rage aveugle du fanatisme ! un des auteurs de l'exécrable édit, le vieux chancelier LeteUier, se sentant près de mourir, le fit enregistrer à la hâte; et, sur son lit de mort, entonna un cantique d'exaltation , se réjouissant et se glorifiant d'un acte qui frappait trois millions de Français.
II» PARTIE. — CHAPITRE XXII. 101 Comment peindre les alarmes , la désolation des malheureux proteslans ! J'étais riche , connu , considéré ; plusieurs se rassemblèrent chez moi. Quel était le hut de ces réunions? il n J y en avait point. Les infortunés se cherchaient , voulaient se voir, se confier leurs peines. Les uns, épouvantés du sort de leurs familles , ne trouvant plus de sûreté en France , se disposaient à fuir. D'autres , voyant de toutes parts des dangers , ne savaient que résoudre et restaient comme anéantis. J'aidai les premiers de ma bourse et de mon crédit ; j'essayai de ranimer le courage des autres. Quelques-uns exprimaient une indignation profonde; mais qu'il en était peu qui se livrassent à des projets de vengeance !
La proscription avait fortifié dans presque toutes les âmes les sentimens religieux.
J'entendis des hommes pleins de sens et de vertu tenir le plus noble langage ; et le résultat de nos réunions fut que nous devions resler fidèles à notre croyance , nous donner de mutuels secours , et nous garder d'exciter aucun trouble.
JACQUES FAITVEL.
C'est sous de tels auspices que j'appris une nouvelle long-temps désirée , une nouvelle qui devait me combler de joie ! Deux mois s'étaient à peine écoulés depuis le fatal édit , quand Louise m'annonça qu'elle était enceinte. Tandis que je lui exprimais mon bonheur : « Hélas ! me disais-je, « quel sera le sort de cet enfant qui va « naître pour ainsi dire persécuté ? »
Beaucoup d'hommes de bien quittaient la France ; Anselme y revint. A la publication du nouvel édit , la grâce l'avait touché. Il avait eu le bonheur de se sentir éclairé , disait- il ; et il s'était empressé derenoncer au culte proscrit , pour embrasser le culte qui triomphait. Il revenait des pays étrangers avec des lettres de recommandation que lui avaient données des gens puissans. Toutes ces lettres préconisaient la foi sincère et la ferveur ardente du nouveau converti. Anselme trouva dans Paris des appuis nombreux. Ses prolecteurs le désignaient comme une victime de l'intrigue et de la calomnie. Des hommes éminens dans l'Etat l'accueillaient , le
II e PARTIE. — CHAPITRE XXII. itf3 choyaient comme un saint personnage. 11 était rentré sans crainte ; et bientôt il fit peur à ses créanciers, qui s'empressèrent de transiger avec lui. Il reprit sa femme; et ce trait passa pour un acte de mortification et de haute vertu qui faisait cesser un scandale.
Je ne sais si Anselme avait jamais été un dévot protestant , mais il persécuta les protestans en dévot catholique. Il se fit délateur : c'est le métier que prend tout renégat qui veut prouver sa sincérité, et compléter ses titres à la faveur.
Avant le retour de mon cousin , beaucoup de vexations étaient déjà dirigées contre moi. Mes pas étaient suivis , et mes actions surveillées. Personne n'entrait dans ma maison sans être observé; et cependant , trois ou quatre fois , on était venu faire d'exactes perquisitions chez moi , sous prétexte que je donnais asile à des pasleurs. On effrayait mes ouvriers catholiques, on tourmentait mes ouvriers protestans ; et combien Louise, M. Dumarsy et ma belle-mère avaient à subir d'exhortations
is
104 JACQUES FAtTVEL.
qu'on essayait ainsi de faire arriver jusqu'à moi!
Depuis le retour de mon cousin , toutes ces vexations redoublèrent ; elles devinrent intolérables. Bien des gens s'étonnaient que je donnasse tant d'exemples de patience, quand je pouvais trouver un sort paisible cbez les étrangers, qui appelaient les protestans et leur industrie. Ah ! dès longtemps j'aurais fui cette terre ingrate ; mais mon cœur se serrait à l'idée de séparer Louise de sa famille ; et ma patrie, pour être injuste , n'en était pas moins ma patrie.
Un jour on vint me prévenir que j'eusse à prendre, sans tarder, toutes les précautions commandées par la prudence; qu'Anselme m'avait dénoncé à l'autorité comme un homme disposé à susciter des troubles.
Je ne pouvais croire à cette infamie. Une heure après , je reçus l'ordre de me rendre sur-le-champ dans les bureaux de M. de Louvois.
M. et madame Dumarsy étaient à Paris
au moment ou
Tord
re m arriva ; très
I? PARTIE. — CHAPITRE XXII. io5 effrayés , ils ne voulurent pas partir avant mon retour.
Je fus introduit près d'un premier commis. 11 m'annonça qu'il me parlait au nom du ministre; et, sans doute pour me le prouver, prenant un ton allier, il me dit qu'on trouvait fort étrange que j'eusse chez moi des conciliabules d'hérétiques.
Je déclarai qu'en effet des hommes malheureux s'étaient réunis plusieurs fois dans ma maison; j'exposai avec franchise ce qui s'était passé dans ces assemblées, plus utiles que dangereuses à la tranquillité de l'État ; et j'ajoutai que , grâce à la surveillance dont j'étais entouré , on devait savoir que depuis long- temps ces réunions avaient cessé. Le commis ne parut pas convaincu ; mais s'adoucissant par degrés, et m'adressant , toujours au nom du ministre , des complimens sur l'importance de mes travaux , il en vint à me dire qu'un homme comme moi ne pouvait se dispenser de prouver son obéissance aux ordres du roi, de faire un acte de fidèle sujet , en un mot d'abjurer. 11 me
<»o6 JACQUES FAUVEL.
cita des exemples qu'il assurait être fort honorables; il niellait en avant surtout celui d'un homme de ma famille , M. Anselme Menai*. Il se plut à me faire valoir les avantages, les faveurs, les distinctions qui m'attendaient, si je voulais consulter la raison , mes intérêts et mon devoir. Je répondis par un sourire à ses cajoleries, et ne lui dissimulai pas que les exemples et les considérations d'intérêt avaient sur moi peu d'empire. Il s'emporta contre ce qu'il appelait l'entêtement des protestans. a On est instruit , me « dit-il , que des mécontens se rallient « autour de vous; votre fortune et votre « caractère vous donnent une influence « à. laquelle il est urgent de s'opposer.
« Prenez garde , monsieur; on est las de tant « de résistance ; songez , pour votre sûreté', « à donner la garantie qui vous est deman- 6 dée. » Je protestai que mon caractère , dont il parlait, m'éloignait autant de troubler l'Etat que de manquer à l'honneur.
H insista; je m'animai, et le laissai convaincu qu'il était plus facile de m'oppri-
II' PARTIE — CHAPITRE XXII. 10; nier que de me séduire ou de minti-
mider.
Une scène plus pénible m'allendait. Je trouvai Louise , mon beau-père et sa femme, dont une longue attente avait redoublé l'inquiétude; ils se bâtèrent de m'intcrro<*er. Au point où en étaient les choses , je ne , crus pas devoir leur cacber quel avait été l'objet de mon entrelien au ministère. M. Dumarsy me causa une vive émotion ; il prit ma main , et la serrant affectueusement : « Mon cher Fauvel, me « dit-il , au nom de l'amitié que je vous « ai vouée , de la reconnaissance que je « vous dois, de l'amour que vous avez « pour ma fille, ne vous exposez pas à « des dangers qu'on peut encore délour- « ner. Que les crainles et les prières de
« votre famille — Ah ! lui dis-je en
« l'interrompant , ne douiez pas de mon « cœur ; exigez tous les sacrifices qui sont « en mon pouvoir , mais ne me demandez « rien contre l'bonneur. » M. Dumarsy se tut , leva les mains au ciel , el des larmes roulaient dans ses yeux. « Mon
tr
« fils , dit madame Dumarsy , est-ce vous « parler contre l'honneur que de vous de- <x mander de faire cesser nos angoisses?
« Je n'ai plus un instant de repos. Il « est évident que vos dangers croissent « chaque jour ; vous n'oseriez me dire que « mes alarmes sont imaginaires ; vous êtes «menacé; demain peut-être on vous « arrachera de cette maison. Que devien- « drons-nous? à qui demanderons-nous « justice? Fauvel , est-ce agir contre Thonce neur'que de céder à la nécessité? Ce « que vous refusez à l'autorité , aux me- « naces, accordez-le à vos amis, à leurs « supplications. » M. Dumarsy continuait de serrer ma main , et attendait ma réponse avec anxiété. Je leur peignis mon affection dans les termes les plus tendres; « Mais, dis- je, vous me parlez de néces- (c site ; y en a-t-il jamais à faire une « bassesse ? — Quel mot employez-vous , « répondit vivement ma belle-mère ? Nous « nous sommes interdit toute controverse « je ne manquerai point à nos conventions ; « mais, soyez -en certain, c'est la vérité
II" PARTIE. — CHAPITRE XXII. 109 « qu'on vous presse de reconnaître. Pour- « quoi résister ? c'est notre croyance , c'est « la croyance de Louise qu'on vous presse « d'adopter. — Je respecte cette croyance.
« Je ne blâme pas ceux qui l'embrassent « avec sincérité ; mais on ne me verra « pas imiter les fourbes et les lâches qui (( ebangent par ambition ou par peur. J'ai « besoin de votre estime ; descendez en « vous-même ; puis-je, sans la perdre , cé- « der à vos instances? Quitterai-je le culte « où je suis né , quand il faut du courage « pour lui rester fidèle? Croirai-je, parce « qu'on m'ordonne de croire ? est-ce au « milieu de tant d'borreurs qu^il est pos- « sible d'examiner , de juger avec irnpar- « tialité ? La vérité même , soutenue par « des soldats et des bourreaux, ressemer blerait à l'erreur. La vérité....! la vérité « servirait-elle à proscrire les gens de bien? « Voyez leur sort : où serait aujourd'hui le « vertueux Paul Menars , si le ciel ne lui « eût épargné une dernière épreuve ? Ce « pasteur octogénaire gémirait dans 1 exil « ou dans la captivité Non, ses mânes
UêÉ
no JACQUES FAUVEL.
<( n'auront point à rougir de ma faiblesse. » Pendant cette discussion, Louise gardait le silence; ses yeux nous suivaient avec inquiétude, et, attachés sur la personne qui parlait , exprimaient la part qu'elle prenait à nos discours , les peines dont elle était déchirée. « Eh! que ferez-vous? dit « enfin madame Dumarsy. Vous serez donc « obligé' de fuir ? — Dieu réglera mon « sort, répondis-je ; mais je n'abjurerai « pas. » Monsieur et madame Dumarsy nous quittèrent bien tristement. Je craignais que ma belle-mère ne fût irritée contre moi ; elle m'embrassa et sortit en murmurant contre les fanatiques , qui poussaient l'autorité à des mesures aussi désastreuses, a Fauvel , me dit Louise dès que nous « fûmes seuls , je n'ai point de conseil « à te donner ; je n'ai qu'une volonté à « t'ex primer. Rien ne peut nous désunir; « si tu pars , je suis prête à te suivre. »
Avec quel transport je la serrai contre mon cœur! « Maintenant, ajouta- 1- elle d'un « ton plein de calme , tu peux me dire « saus crainte quelle est la résolution.
II' PARTIE. — CHAPITRE XXII. m u — Ma chère , répondis-je , il faut partir.
« J'ai long-temps réfléchi, hésite'; j'aurais « voulu t'e'pargner une séparation doulou- « reuse ; mais les événemens nous pressent :
« ton père , ta mère et toi vous seriez « cent fois plus malheureux si je restais.
a Mon entretien avec ce premier commis « me prouve qu'on veut tirer parti de « moi , soit en publiant ma faiblesse , soit « en punissant ma résistance. J'ai dédaik gné Anselme quand il n'avait que ses « propres armes ; il tourne contre moi « celles de l'autorité , et je vois combien « un petit ennemi est dangereux dans les « temps où la proscription plane sur une u classe nombreuse. Pense à l'enfant que « tu vas me donner ; quelle serait son « existence sur celte terre , où partout « on le repousserait comme le fds d'un « proscrit? Ce n'est pas moi qui veux fuir ; « on me bannit, on me chasse. Ah ! grâce « au ciel , je puis payer noblement l'hos- « pitalné que les étrangers m'accorderont; « mon industrie, ma probité me suffiront « dans l'exil Mais toi, Louise, quelles
u fatigues , quels dangers t'attendent ! Toi,
(f que j'ai promis de rendre heureuse , faut-
« il donc que je le condamne au malheur !
« — Ne songe qu'à ta sûreté , ne songe
« qu'à notre enfant. Je serai bien partout
« où je ne craindrai ni pour toi ni pour
« lui. — Ah ! m'écriai- je en la serrant de
« nouveau dans mes bras , qu'aurais- je à
« redouter? il me reste Louise et mon
« courage. »