CHAPITRE XXIII
Départ.
L'Angleterre, la Hollande, la Suisse, une partie de l'Allemagne semblaient se disputer l'honneur d'offrir un asile aux protesians français. Parmi les souverains qui s'empressaient d'accueillir , et même de rechercher ces utiles exiles, le grand électeur de Brandebourg se montrait le plus généreux, par conséquent le plus habile. Ses délégués venaient presque à nos frontières attendre les fugitifs pour protéger leur marche vers ses Etats, où ses soins vigilans avaient préparé des ressources à tous les
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genres d'industrie. Je ne balançai pas à
choisir ce refuge.
Deux hommes, deux amis me parurent nécessaires, l'un pour veiller sur les intérêts que je laisserais en France , l'autre pour m'aider à former chez l'étranger une nouvelle manufacture. J'avais ces deux amis :
c'était Duclos, c'était Roland.
Je ne devais pas perdre un moment pour m'entendre avec eux. Je me rendis chez Duclos, qui depuis peu de jours était à Paris, a Ah ! mon cher Fauvel, me dil-il « dès qu'il m'aperçut, j'allais chez toi. Aprèsce demain je pars , et vais m' embarquer à « La Rochelle. Je voulais attendre que le « gouvernement fît une nouvelle expédi- « tion ; mais on aime mieux persécuter les « huguenots que de s'occuper du progrès « des sciences. Je passe au Brésil sur un « vaisseau marchand. — Tu pars, » lui disje, étonné, déconcerté de cette nouvelle imprévue , « et moi aussi , mon cher Duclos , « je pars. » Je lui confiai les motifs qui me décidaient ; mais je me gardai de lui dire que j'avais pensé à lui demander un service.
Il* PARTIE. — CHAPITRE XXIII. i ,5 C'eût été abuser de son dévouement ; car, je n'en doute pas , il fût resté pour moi.
Combien Ducloss'atlendritsurma situation, sur la dislance qu'allait mettre entre nous ce double départ ! Je le regardai longtemps ; j'éprouvais un serrement de cœur presque égal à celui dont je fus saisi, lorsque, deux jours après, en lui disant adieu , je pensai que, selon toutes les probabilités , j'embrassais mon ami pour la dernière fois.
Je trouvai Roland qui arrosait des fleurs dans un coin de jardin qu'il aimait à cultiver. Je lui racontai mes projets, les mesures que j'avais déjà prises; puis j'ajoutai : « J'ai compté sur vous, mon vieil ami.
« Je vous dois ces ateliers qui m'ont ence nchi : cb bien ! vous ferez pour moi dans « le Brandebourg ce que vous avez fait en « France. Ma Louise et mon enfant vous « devront de conserver leur fortune. »
Roland m'écoutait d'un air triste, soucieux.
« Vous avez la bonté, me dit-il, de penser « que j'ai contribué à votre opulence; cela « est possible. Ce qui est certain , c'est que « je vous dois le bien-être dont je jouis et
rr 6 JACQUES FAUVEL.
« le pain qui m'est assuré pour mes vieux « jours... 11 me sérail bien pénible de con- « trader vos vues... Mais j'ai cinquanle- « neuf ans ; voilà les infirmités qui s'appro- « client : croyez -vous que je vous sois t( nécessaire? Je suis protestant comme « vous ; mais je ne cours pas de danger; « on ne fera pas attention à moi. Il me reste « dans le Limousin une vieille tante et une « jeune nièce. Franchement, je comptais « vous demander dans quelque temps la « permission de me retirer auprès d'elles, et — Roland , lui dis-je , vous êtes libre ; » et je lui tendis la main avec amitié. Il resta un moment interdit; des larmes lui échappèrent : « Ah! mon Dieu ! reprit-il , n'est-il « pas bien affreux à moi de vous refuser ; u et précisément parce que je dois à vos « bienfaits de pouvoir me passer de vous ?
« Quelle faiblesse de ma part! Ne m'en «. veuillez pas, je vous en prie ; me voilà « prêt à vous suivre. » A ces mots, je fus aussi touché que d'abord j'avais été contrarié. «Non, mon ami, non, mon cher « Roland, lui dis-je en l'embrassant, yous ne
II e PARTIE. — CHAPITRE XXIII. n 7 « vous dévouerez pas une seconde fois pour « moi. Non, ce n'est point une faiblesse de a voire part ; je conçois vos motifs , je les « approuve. Notre séparation sera cruelle « pour tous deux; mais vous resterez. »
Le bon Roland voulait à toutes forces revenir sur sa première réponse ; un combat d'amitié bien sincère s'établit entre nous : il fut obligé de céder.
Ainsi, je m'étais flatté que Duclos resterait , et il partait ; je m'étais flatté que j'emmènerais Roland , et moi-même je le forçais à rester.
Privé des deux appuis sur lesquels j'avais compté , je ne poursuivis pas moins l'exécution de mes projets. Une grande prospérité ayant suivi mes embarras pécuniaires, mes dettes se trouvaient payées avant la révocation de l'édit de Nantes ; et depuis, calculant que peut-être serais-je obligé de quitter la France, je m'étais attacbé bien moins à continuer les affaires qu'à rassembler mes capitaux. J'avais pour premier commis un jeune homme plein d'intelligence et de loyauté, fils d'un ricbe
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cultivateur de la Beauce. Je lui cédai ma manufacture, en prenant toutes les précautions que je jugeai propres à garantir ses intérêts dans le cas où d'odieuses confiscations seraient exercées après mon départ.
Roland me donna des instructions, des dessins à l'aide desquels je pouvais diriger mes ouvriers ; j'emportais la plus grande partie de ma fortune, et j'étais en mesure de recommencer mes travaux.
Il fallait cacher avec soin mon départ.
J'annonçai la résolution de me retirer à la campagne ; je vis plusieurs notaires , et je paraissais fort occupé d'acquérir une propriété. Je fus servi dans les bruits que je cherchais à répandre par l'espionnage même dont j'étais entouré. L'homme qui sait qu'on l'observe peut mettre facilement en défaut les observateurs : il lui suffit d'attirer leur attention sur des démarches insignifiantes pour la détourner de celles qu'il veut tenir secrètes. Je m'étais quelquefois demandé de quelle utilité pouvait être Blaveau ; je reconnus que les gens de cette espèce sont merveilleux pour faire circuler des
1P PARTIE. — CHAPITRE XXIII. 1 19 nouvelles. Je lui dis que je venais d'acheter un domaine fort agréable , bien isolé , audelà d'Orléans : le soir même, vingt personnes me complimentèrent sur mon acquisition.
Mes préparatifs étaient achevés ; mais de quel poids je me sentais oppressé! Louise...
Louise, si aimante , si exaltée dans toutes ses affections... , obligée de se séparer de ses pareils...! de ses parens dont elle est idolâtrée , et qui semblent presque aussi nécessaires
que moi à son existence ! Courageuse,
dévouée, elle s'efforçait de montrer un visage serein; mais quelle devait être sa douleur!
Louise m'avait témoigné le désir d'annoncer elle-même à son père et à sa mère notre prochain départ. Elle alla seule à Saint- Mandé, et revint avec sa mère qui se désolait. L'idée d'une affreuse séparation , l'incertitude de notre sort sur une terre étrangère, jetaient dans le désespoir madame Dumarsy; et cependant elle se voyait forcée de reconnaître la nécessité où j'étais de quitter la France. Sans me faire de reproches , sans essayer de changer ma réso-
lulion , elle me demanda de consentir à ce que sa fille passât deux jours auprès d'elle. Ah ! qu'il m'était pénible de ne pouvoir faire davantage pour adoucir ses souffrances ! Ma femme repartit. A son retour, je courus vers elle très ému : « Mon amie, « m'écriai-je , quel sacrifice te coule notre « amour...! — Paix, » me dit - elle en posant sa main sur ma bouche , et les yeux rayonnans de bonheur, « il n'y a point de « sacrifice. Tout est décidé; ils partent « avec nous. » Dans ma surprise , dans mon trouble , j'avais peine à la croire... Ces cœurs si bons s'étaient facilement entendus.
Louise, en tremblant, avait hasardé de dire qu'il y aurait encore un moyen de ne point se séparer. Sa mère avait compris , saisi avec transport son idée; et, pleine d'espérance et de crainte, s'était empressée de rappeler à M. Dumarsy qu'on lui avait ordonné la campagne et les voyages. L'excellent père n'avait pas long- temps hésité. Touché des larmes de sa fille, excité par ses propres désirs, il trouvait lui-même des réponses aux objections qu'il mettait en avant. « O ma
11 e PARTIE. — CHAPITRE XXIII. 121 Louise ! combien je te rendis grâce ! De quel tourment tu délivrais mon âme ! je ne t'enlevais plus aux objets de les affections.
Il fut convenu que ma femme et moi , étant obligés de voyager secrètement , nous partirions les premiers ; que nous attendrions à Bruxelles monsieur et madame Dumarsy , qui viendraient nous rejoindre après avoir arrangé leurs affaires d'intérêt: On pouvait s J en rapporter à madame Dumarsy pour bâter ce moment. Heureuse de ne point abandonner sa fille , et se livrant toujours avec ardeur à ses projets, elle était impatiente de voir l'Allemagne, et semblait faire les apprêts d'un voyage d'agrément.
Je pris mes dernières précautions pour quitter Paris, le z5 avril 1686, à onze heures du soir. Avec quelle lenteur s'écoula cette journée! De quelle émotion j'étais agité ! Non, l'amour de la patrie n'est point une vertu inventée par les hommes. C'est un sentiment naturel qui nous attache aux lieux où nous sommes nés, où nous avons reçu les premiers soins, et joui des premières amitiés ; sentiment impérieux et doux qu'où III. 6
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se plaît à nourrir , même quand l'injustice ,' quand les persécutions conspirent à l'éteindre. Le soir approchait; je voulus sortir quelques momens ; je sortis seul. J'éprouvais le besoin de regarder, de contempler ces édifices, ces monumens, cette population immense que je ne devais plus revoir.
Je marchais au hasard; je parcourais les rues de celte grande cité , où j'avais longtemps vécu en homme utile, en homme d'honneur , et dont j'étais banni. Je ressentais surtout une profonde impression de tristesse à l'aspect de ces temples chrétiens où l'on ne devrait entendre que des paroles de paix, et d'où sont partis tant de fois des cris d'anathème.
Mon âme cédait aux réflexions douloureuses qui venaient l'assaillir. Tout à coup , rappelant ma force et ma raison : « Ne « plions point sous l'adversité , me dis-je.
a Mes compatriotes me repoussent ; mais tt partout où il y a des hommes , n'ai- je pas <c des frères? Je puis encore rendre ma m vie honorable, heureuse, en payant ma a dette à la société dans la nouvelle patrie
1 'PARTIE. — CHAPITRE XXllI. i?3 « qu'on me force à choisir. Maintenant ne « songeons qu'à donner à Louise l'exemple « du courage. »
Je rentrai ; Louise m'attendait avec inquiétude. Nous allâmes joindre notre voiture dans une rue détournée : il était essentiel de faire perdre ma trace ; et , pour aller en Flandre , je pris la roule d'Orléans,
JACQUES FAUYEL.
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