CHAPITRE XXIV
Rencontre de divers personnages.
A dix lieues de Paris , je changeai de route. Lorsqu'un prolestant voulait sortir de Fiance , il ne lui était pas difficile , pourvu qu'il cachât bien son projet et sa religion , d'arriver à cinq ou six Jieues des frontières. Mais ensuite que de difficultés, que de peines , que de dangers pour tromper la surveillance ! que de ruses imaginées pour échapper aux troupes qui gardaient les routes et les passages! Le moyen le plus sûr était d'avoir un guide, et de prendre les chemins de traverse;
Ip PARTIE. — CHAPITRE XXIV- ia5 mais il fallait connaître près de la frontière une personne à qui l'on pût livrer son secret. Je m'étais procuré une lettre de recommandation pour un protestant nommé M. Ballenet. C'était un petit propric- Uiire cmi habitait uu village à deux lieues au-delà de Canibray , et qui avait déjà favorisé la sortie de plusieurs fugitifs.
Les querelles de religion remuaient tous les esprits; chacun se mêlait de controverse. Nous ne pouvions entrer clans une auberge sans entendre des conversations de gens qui s'érigeaient en théologiens ; et Dieu sait combien il était rare de rencontrer des hommes modérés ! Prenant tous les moyens de cacher notre fuite, je vendis ma voilure , nous changeâmes plusieurs fois de manière de voyager; et le troisième jour après notre départ, nous arrivâmes sans accident chez, M. Ballenet à la nuit tombante.
Nous fûmes assez heureux pour le trouver chez lui. Il s'avança vers nous avec civilité ; et , portant des regards indécis tantôt sur moi, tantôt sur ma femme, il
me demanda ce que je désirais : je lui
présentai ma lettre de recommandation.
M. Ballenet mit à lire la lettre un temps si long , qu'il me fut impossible de douter fie l'embarras que lui causait notre visite.
Je craignais qu'il ne songeât à nous refuser son secours ; mais enfin , terminant sa lecture , il nous dit des choses fort polies , non sans un peu d'alréralion dans la voix.
11 engagea ma femme à se reposer avant souper, et nous conduisit lui-même à la chambre qu'il nous destinait. Son embarras m'inquiétait , sa politesse me rassurait. Toujours troublé , il n'en fut pas moins aux petits soins. Après s'être assuré que rien ne manquait à madame , il se retira discrètement , et je le suivis dans son salon.
Nous étions seuls ; il commença par fermer soigneusement la porte , puis redoublant de civilité : « 11 y a des choses , « me dit-il , dont je n'aurais pas voulu v parler devant madame , dans la crainte « de l'effrayer. D'abord , monsieur , je vous « supplie , tant que j'aurai l'avantage de « vous posséder chez moi , de ne laisser
Il' PARTIE. — CHAPITRE XXIV. 127 « échapper aucun mot qui puisse faire « concevoir le plus léger soupçon que vous « êtes protestant ; car je ne suis entouré « que d'espions. On nous a ordonné , « comme vous savez , de prendre des doce mestiques de la religion romaine : le mien « est un homme très doux , très pieux et « sans méchanceté ; mais on ne saurait « avoir trop de précautions; je ne me « fierais pas à mon frère, voyez-vous.... »
Involontairement , je fis la réflexion que moi, j'étais obligé de me fier à un inconnu.
Je lui témoignai à quel point je serais désolé de l'exposer. Il me pria de parler à voix basse , et me donnant si bien l'exemple que je l'entendais à peine : « Vous « sentez , ajouta-t-il , combien il est este sentiel que je ne sois pas compromis.
« L'intérêt de la cause générale l'exige ; « car je sers la cause , et l'on me doit « la justice de reconnaître que je m'en
« fais un devoir.... un honneur et un
ce plaisir. » En prononçant ce mot de plaisir, il souriait de l'air le plus malheureux. M. Ballenet était un galant homme,
la
timide comme beaucoup d'autres , incapable de refuser d'obliger , mais qui aurait bien voulu qu'on ne lui demandât pas de services.
« Que je suis donc fâché , continua-t-il , « que vous ne soyez pas parti quatre Ou « cinq mois plus tôt ! les temps étaient déjà « fort mauvais ; ils le sont devenus bien o davantage. Les paysans refusent, même « pour beaucoup d'argent, de servir de « guides. Il y en a qui ont trahi les gens « qu'ils s'étaient chargés de conduire. Je « ne compterais plus que sur un seul « homme, et il est absent ! C'est un ouvrier k qui va et vient dans le pays , un marc çon nommé Huleau ; c'est un homme « hardi, entêté, ardent pour notre reli- « gion , et , malgré son zèle , se faisant « payer fort cher, et d'avance. Demain ma- « tin , au point du jour , j'irai savoir de sa « femme quand il revient. » Je lui exprimai ma reconnaissance, et lui demandai si lui-même n'avait jamais été inquiété pour sa religion. « Chut ! » me dit-il ; et après avoir regardé autour de lui , comme
II e PARTIE. — CHAPITRE XXIV. 129 si les murs avaient pu l'entendre, il me glissa dans l'oreille : « J'ai abjuré. — Com- « ment, vous avez abjuré! —De bouche « seulement , non de cœur , comme vous (( pensez bien. Oh ! je suis ferme dans ma « croyance. J'arrange tout doucement mes u petites affaires ; dès qu'elles seront terce minées, je sortirai de France, et je re- « prendrai publiquement , sans la moindre « crainte, l'exercice de la religion pour « laquelle rien ne peut altérer ma fidélité.
« Mais de grâce, mon cher monsieur, ache- « vons de nous concerter avec prudence.
« Il faut donner un motif à votre arrivée « et à votre séjour chez moi. Je ne puis « dire que vous êtes mon parent ; j'ai déjà « eu trois ou quatre cousins , un oncle et a deux nièces qui sont venus me rendre « visite. » Puis , en baissant encore plus la voix : « C'étaient des frères , des pro- « testans que je faisais passer pour mes « païens ; et l'on est déjà surpris dans le « village que ma famille soit si nombreuse.
« — Eh bien ! je serai un commerçant de (( Douai , ami d'un de vos amis. — De
i3o JACQUES FAUVEL.
(( M. Laroche. Retenez bien ce nom-là , « parce qu'en effet il y a à Douai un « M. Laroche dont je parle souvent. Coince ment vous appellerez- vous ? car il est « important de déguiser votre nom. — (( Eh ! mais , si vous voulez , nommez - « moi.... Duclos, — Bon! Que Dieu nous « soit en aide! et peut-être nous en tire- « rons-nous. » Il entra dans une multitude de détails , et me fit beaucoup de recommandations minutieuses qu'il me pria de répéter exactement à ma femme. Pendant le souper , devant son domestique , il affecta de me nommer M. Duclos , de me demander des nouvelles de son ami Laroche , de madame Laroche et de leurs en fans. Il me mit plusieurs fois dans l'embarras ; il se trompa, il y eut des quiproquos que nous prîmes peine à réparer, mais auxquels le domestique ne fit aucune attention. J'admirais comment M. Ballenet, si faible, si craintif, se trouvait entraîné par les circonstances , et par la bonté de son cœur, à s'exposer pour servir des proscrits dans leur fuite.
IMPARTIE. — CHAPITRE XXIV. i3i Le lendemain à neuf heures , Louise reposait encore ; je descendis près de M. Ballenet. A peine étions-nous ensemble , que nous entendîmes frapper violemment a la porte. Il pâlit, regarde à la fenêtre : « O ciel ! « dit-il , c'est madame Florent et son mari ! « Par quel hasard...? il y a deux ans que je « ne les ai vus. Prenez bien garde ; cetie « femme est la plus grande fanatique du « canton. Ne vous effrayez pas cependant, « ce n'est peut-être qu'une visite : mais bon « Dieu ! quel moment ils choisissent ! »
Madame Florent entra : elle était grande et maigre , elle avait un air mâle , des manières brusques , une de ces parures qui sont ridicules à la ville et à la campagne.
« Ah! mon cher voisin, » s'écria-t-elle en étendant les bras vers mon hôte qui s'inclinait avec respect ; et elle fit résonner sur chacune de ses joues un baiser qu'il reçut en tremblant : « Nous sommes réconciliés pour « la vie! » Soudain, prenant le ton grave d'un magistrat qui admoneste un délinquant :
« M. Ballenet, continua-t-elle , lorsqu'il y a « deux ans vous vîntes vous établir dans
« ce village à une lieue de chez moi, je « m'empressai de vous recevoir dans ma « maison. Vous êtes un homme aimable, « un homme d'un esprit vif, enjoué ; votre « société me plaisait , votre conversation « me charmait; mais quand j'appris que « vous étiez un protestant, toute commute nicalion fut aussitôt rompue entre nous.
« Conserver des relations avec un homme « infecté du poison de l'hérésie, c'est ce caresser le basilic, c'est sommeiller avec <( la vipère. Vous avez abjuré, mon cher ce et bon voisin ! je ne l'ai su qu'hier soir : « j'ai fait lever de bonne heure M. Flocc rent; nous devons dîner chez le curé « de Saint-Avit , et je me détourne d'une « lieue pour vous exprimer le ravissement ce où me plonge votre conversion. M. Flo- « rent, faites votre compliment à M. Balce Ienet. — C'est de tout mon cœur , ' »
dit M. Florent que j'avais à peine remarqué , car il se tenait humblement derrière sa femme. Ballenet répondit avec un mélange de crainte et de politesse qui lui donnait un air de componction. Il pro-
II e PARTIE. — CHAPITRE XXIV. i33 testait de son zèle, et assurait qu'il marchait d'un pied ferme dans la voie nouvelle qui lui était ouverte. « Non , reprit vive- « ment madame Florent, non, vous ne marchez pas d'un pied ferme; vous ne « pouvez pas marcher d'un pied ferme.
u Prenez garde de vous comparer à nous « autres qui , dès le berceau , avons sucé « le lait de vérité. N'oubliez pas la dis- « lance qui nous sépare ; vous n'êtes qu'un ce néophyte. Vous avez besoin d'appui, je « vous en servirai ; je parlerai au curé « de Saint- Avit; il viendra vous voir, il <( enverra son vicaire , il amènera plusieurs « de ses confrères : nous ne vous abandon- « nerons pas , nous ne vous quitterons pas.
« Votre conversion me transporte comme a si je l'eusse opérée moi-même , et je me « fais un point d'honneur de l'achever. »
Ici, elle voulut bien me regarder et me saluer. Ballenet se hâta de lui débiter sur mon compte la petite fahle que nous avions arrangée. « Eh bien ! monsieur , me « dit- elle, que fait-on des protestans à « Douai? a-t-on de l'activité? prend-on
TS
« les seuls moyens qui puissent faire rentrer « ces mécréans en eux-mêmes ? — Madame, « lui dis- je, quelques personnes pourra suivent les protestans avec rigueur ; (( d'autres pensent que la religion n'ad- « met que les moyens de persuasion. — « Ah ! la persuasion ! voilà le mot d'un « esprit fort. » J'assurai que je n'étais pas un esprit fort , de manière à calmer les alarmes toujours croissantes de mon hôte. « Tant mieux pour vous, monsieur, « dit madame Florent. J'ai des nouvelles « de Paris ; tout s'y passe à merveille. Il « n'y a plus de protestans; tous abjurent, « excepté quelques obstinés qui veulent « fuir , mais qu'on arrête. Ce n'est pas « que je me fie à toutes ces conversions ; a il y en a plus d'une qui n'est pas sin- « cère ; mais c'est égal , elles sont d'un « bon exemple. »
Louise parut; mais la conversation ne changea d'objet que pour un moment.
Madame Florent trouva bientôt le moyen d'interroger ma femme sur ses opinions religieuses. Louise répondit d'un ton si
IMPARTIE. — CHAPITRE XXIV. 1 35 simple , si vrai , si pénétré , que madame Florent, qui d'abord s'irritait de sa douceur , sembla goûter quelque plaisir à l'entendre. Louise encbanla Ballenet, qu'elle rassurait complètement, et moi, qu'elle rendait fier de lui voir obtenir une espèce de triomphe.
Nous descendîmes au jardin. Les deux dames se promenaient ensemble ; M. Florent ralentit le pas, et, lorsqu'elles furent assez éloignées pour ne pas l'entendre : « Excusez l'emportement de ma femme, a nous dit-il; mais voilà comme elle est, « elle va toujours trop loin. Nous autres « hommes , nous voyons mieux les choses." « Au surplus , je vous ai exprimé mes « sentimens, mon cher Ballenet, en vous « faisant mes félicitations sur le parti que « vous avez pris. — N'est-ce pas que j'ai a bien fait? dit Ballenet. — Très bien, « reprit Florent. Je ne me mêle pas de « tout cela , moi ; mais il n'y avait pas à « hésiter pour un homme sensé, parce « qu'avant tout il faut être tranquille.
«. Bien dupes sont ceux qui s'exposent
i36 JACQUES FAUVEL.
« pour telle ou telle opinion. Je ne blâ- « mais pas l'edit de Nantes , je ne blâme « pas l'édit qui le révoque. Ma façon de « penser, c'est que ceux qui sont à la « tête des affaires savent mieux que nous « ce qui nous convient. Du moment que « l'autorité a parlé , il faut se soumettre.
« Moi, j'obéis par goût autant que par « devoir et par nécessité. Certainement « je suis très ben catholique : eh bien !
« s'il survenait un édit qui nous ordonnât « à tous tant que nous sommes de nous
« faire protestans moi, j'aime l'obéis-
« sance. Faisons nos récoltes, dépensons « nos revenus ; le reste ne nous regarde « pas. Ce que je dis là n'est-il pas raison- « nable ? ■ — Fort raisonnable , dit Ballenet, « on ne peut pas plus raisonnable. » Je voulais, sans renouveler ses terreurs , montrer combien me répugnait une indifférence d'opinion plus vile et peut-être aussi dangereuse que le fanatisme, lorsque madame Florent , se retournant , donna par un geste le signal du départ à son mari.
A l'empressement avec lequel il courut
II' PARTIE. — CHAPITRE XXIV. i3 7 transmettre les ordres de sa femme à son cocher , je vis combien il savait mettre en pratique sa théorie de l'obéissance.
Madame Florent me fit une révérence très sèche , en fit une très affectueuse à Louise, embrassa de nouveau Ballenet, et partit en l'assurant qu'elle allait le recommander au curé de Saint-Avit.
« Ah! respirons, dit mon hôte. Quelle « méchante femme. . . ! quel pauvre homme. . . ! ce Ces gens-là m'ont indigné. Si je ne « m'étais retenu... » Il me prit à part : t( Vous n'avez pas un moment à perdre « pour vous mettre en sûreté , me dit-il.
« Celte femme va dès demain m'envoyer son » curé, son vicaire, et bien d'autres! elle ce me les enverra , soyez-en sûr ; occupons- ' « nous donc de votre fuite. » Il s'était rendu de très bonne heure chez l'iiomme sur lequel il comptait pour nous servir de guide. La femme de Huleau attendait le soir même son mari; elle était convenue que , moyennant une somme assez forte , il nous conduirait. On ne pouvait passer en voilure par les chemins de traverse ; Louise
ne pouvait aller à pied ; Ballenet s-'était procuré pour elle un cheval que le guide devait nous amener. Enfin, la prudence ne permettant pas que ma femme voyageât de nuit , mon hôte pensa qu'au lieu de partir au point du jour , il valait mieux attendre que la matinée fût avancée , et sortir de chez lui comme des gens qui vont faire une visite , ou dîner dans le voisinage.
C'était vraiment un très bon homme que M. Ballenet ; il prenait beaucoup de peine pour obliger, beaucoup de peine pour n'être pas compromis; il éprouvait de grandes tribulations, et cependant il rendait service : ne lui devait-on pas plus de reconnaissance que s'il eût été courageux ?
Quelles furent ses transes pendant le reste de la journée ! il tremblait que notre guide n'arrivât pas. Vers neuf heures du soir , il entendit un signal : « C'est Huleau, » nous dit-il tout joyeux. Il ouvrit une fenêtre qui donnait sur une petite ruelle , et jeta un paquet contenant le peu d'effets dont nous avions besoin. Il se chargeait de faire parvenir nos malles à Bruxelles. « Voilà
IP PARTIE. — CHAPITRE XXIV. i3g t< qui ya fori bien, » dit-il en continuant de
trembler » Pourvu que la journée de
« demain n'amène pas de catastrophe...! »
Je passai la nuit assez tranquillement; j'aurais voulu de grand cœur que notre hôte dormît aussi bien que moi.
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