CHAPITRE XXV
Personnages nouveaux. Voyage à la frontière.
Le lendemain matin, pour suivre les conseils de M. Ballenet , Louise mit un peu d'élégance dans sa parure; je quittai mon habit de voyage , en sorte que , loin de ressembler à de pauvres fugitifs qui vont courir des dangers , nous avions l'air de personnes qui se disposent à une agréable partie de campagne.
Après le déjeuner, nous sortîmes par une petite porte du jardin. Il était dix heures, nous avions cinq lieues à faire ; par conséquent il restait bien plus de temps qu'il
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n'en fallait, pour passer la frontière avant la nuit : M. Ballenet nous accompagnait. Après avoir fait une centaine de pas , il m'indiqua une colline derrière laquelle Huleau nous attendait, et il nous souhaita un bon voyage. Nous n'abrégeâmes nos vifs remercîmens que pour ne pas contrarier son empressement à s'éloigner. Il regarda s'il ne pouvait être aperçu de personne, et nous embrassa : il reprit la route de son village , nous suivîmes un sentier qui nous conduisit vers notre guide.
Huleau était un homme de haute taille ; il avait le teint enluminé , la voix forte ; il portail sur le dos une hotte au fond de laquelle étaient nos effets et quelques provisions que M. Ballenet avait eu la bonté d'y joindre. Il tenait par la bride un cheval sur lequel ma femme monta lestement. La tranquillité de Louise, je dirais presque son enjouement , me charmait. Huleau nous avait saluésà notre approche, et nous avait promis du dévouement ; nous nous mîmes en route.
Notre guide aimait à parler , et aurait pu
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mieux choisir le sujet de ses discours. Il nous entretenait des dangers que couraient les proiestans, des persécutions dirigées de toutes parts contre eux. Il nous dit qu'il fallait avoir sa hardiesse et le zèle que la religion lui donnait pour oser nous conduire. Ce n'était plus, à l'entendre, que par un prodige qu'on parvenait à passer la frontière, tant elle était couverte de troupes. Il savait toutes les histoires de pro'lestans arrêtés dans leur fuite. La veille encore, disait-il , une pauvre dame qui allait rejoindre son mari en pays étranger avait été saisie avec ses deux enfans et jetée dans les prisons : il l'avait vue. Je craignais la fâcheuse impression que de telles anecdotes pouvaient produire sur Louise; j'essayais d'interrompre cet homme , je lui demandais les noms des villages , des bois , des montagnes ; il répondait laconiquement, et reprenait ses récits.
Je voulus enfin lui imposer silence. « Com- « ment , s'écria-l-il , cela vous fait peur?
« Ne vous inquiétez donc pas ; tout ce qui « se passe a été prédit. Ces complots de « Satan finiront par le triomphe de notre
II e PARTIE. — CHAPITRE XXV. 143 « religion. Nous sommes bien heureux que « Dieu nous ait choisis pour avancer ce « triomphe par nos souffrances. Si l'on nous « per-écut ■, tant mieux. Nos persécuteurs « seront punis; et vivent à jamais les fidèles « qu'on torture pour la bonne cause ! vive « à jamais la sainte église réformée! »
Depuis une heure nous marchions, et depuis une heure Huleau marchait et parlait , quand nous aperçûmes à trois cents pas sur notre droite Tin assez gros village.
« Ah! dit notre conducteur, il faut que je « vous quitte un instant. C'est là que dece meure mon ami Charvard ; c'est un « homme, celui-là! II n'est qu'ouvrier maçon « comme moi , mais il était fait pour être « pasteur. Il faut l'entendre ! je ne le vois ja- « mais sans qu'il ne me corrobore dans la foi. « J auraisàmereprocherdepassersiprèssans « lui dire bonjour; c'est l'affaire de dix minu- « tes, d'un quart d'heure au plus : attendez- « moi sous ces arbres que vous voyez à une « portée de fusil. » Je voulais le retenir; mais il soutintqu'il avait une commission pour son ami Charvard, et il partit en courant.
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Nous nous assîmes sous les arbres qu'il nous avait indiqués. Le quart d'heure était écoulé depuis long-temps , et notre homme ne revenait pas. Que l'attente est cruelle dans une pareille situation! J'essayais de distraire Louise , en lui parlant de son enfant, de ses bons parens qu'elle devait bientôt revoir , et même de mes projets d'établissement dans le pays où nous allions. Près de deux heures se passèrent ainsi. Je savais que souvent les guides avaient abandonné les fugitifs ; je cherchais quel parti je devais prendre. Aller à ce village? peut-être y a-t-il des troupes ; peut-être Huleau y at-il été arrêté. Continuer seuls notre route ? infailliblement je me fusse égaré. J'aurais trouvé bien triste d'être obligé de retourner sur nos pas , et de causer de nouvelles inquiétudes à M. Ballenel. J'étais fort incertain, lorsque Louise dit, en tressaillant de joie : « Voici notre guide ! »
J'aperçus en effet Huleau qui revenait , mais moins vite qu'il n'était parti : il était jvre. Sans écouler les reproches que je lui adressais : « C'est un homme que mon ami
IP PARTIE. — CHAPITRE XXV. 14$ « Charvard! s'écria- t-il; je Je porte dans « mon cœur. S'il y en avait«eulcmeiH deux « cents comme nous, en huit jours toute a la France serait réformée. Mais on ne a voit que des lâches : les uns abjurent, « comme ce câlin de Ballenet, qui me le « payera ; les autres, au lieu de comhallre, « s'en vont comme des pénitens. 11 n'y a « que moi et Charvard ; Charvard avant « moi. Il m'a dit des choses. . . C'est mieux « qu'un pasteur, c'est un prophète. Mais « on ne l'écoute pas ; il n'y a que des sourds « et des poltrons. Monsieur et madame, « je ne dis pas cela pour vous. Une hrave « jeune dame qui s'expose... c'est du nièce rite, ça! Moi, je n'en ai point; quand je « périrais, je me moque de la vie... Vous « faites très hien de vous en aller. Charvard « et moi, nous ne restons que pour servir « de guides à nos frères ; et, quand nous les « aurons fait passer tous, nous fermerons « la marche en passant après eux. » Il continua de nous déhiter des phrases incohérentes ; et, s'enflammant par degrés , il entonna , d'une voix de Stentor, le psaume ;