III
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Le Seigneur est ma lumière et mon salut y qui craindrai-je ? « Malheureux , lui dis- je , « on vous entend d'une lieue ! — Qu'est-ce (( que cela me fait ? » et il chantait encore plus fort. — «Vous allez nous faire découvrir; « vous vous perdez ainsi que nous. — Je « suis prêt à confesser la foi du Seigneur , « en France , à l'étranger , sur la frontière , « en prison ; je chanterai les psaumes suite le bûcher. » Ce ne fut qu'en me fâchant que je le contraignis à se taire.
La journée s'avançait ; je crus remarquer
que notre guide allait vers l'orient au lieu
de nous diriger vers le nord; je l'en avertis.
Il affirma que nous suivions le bon chemin ;
et je fus rassuré. Cependant nous laissions
les sentiers à gauche pour aller toujours
en avant : c'était côtoyer la frontière au lieu
de s'y rendre. Je répétai à Huleau qu'il se
trompait de route. « Non, non , disait-il en
« continuant sa marche , je ne me trompe
a pas ; je ne me trompe jamais ; je sais où
« je vais. » J'insistai — « Venez toujours ,
« ayez confiance : je vous ménage une sur-
« prise. » On juge de l'effet que ces mots
II e PARTIE. — CHAPITRE XXV. ify nous causèrent : j'exigeai qu'il s'expliquât sur celte surprise qu'il nous préparait.
« N'ayez donc pas peur , » repril-il sans se de'concerter et avec un air de satisfaction ; « vous avez affaire à un brave homme, à un « plus brave homme que vous ne croyez.
« Quel jour est-ce demain? — Eh ! qu'im- « porte? Vous abusez de ma patience.' « — C'est demain dimanche. Respectable « voyageur, et vous, jeune dame si intéres- « santé qui vous exposez à tous les dangers « pour confesser la foi, ne seriez-vous pas « charmés d'assister encore à un prêche sur « le sol de la France, et de sanctifier ainsi « le dernier jour que vous y passerez? — « Que signifie tout ce verbiage ? où nous « conduisez-vous ? — Vous serez content ; « vous me remercierez. J'ai su par Charvard ce que son neveu est allé à quelques lieues a chercher un pasteur qui , après avoir « échappé à bien des persécutions, va « quitter la France. Le saint homme sera « demain, au point du jour, dans les bois a de Chaniblet , à un endroit que je connais « parfaitement. Beaucoup de fidèles ont été
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(( prévenus en secret ; ils se rendront au « lieu désigné , et le pasteur fera le prêche. « Heureux ceux qui jouissent de la parole te de Dieu ! Voilà la surprise que je vous « ménageais. — Quelle audace ! Comment « avez-vous osé nous tromper ainsi ? Sou- « venez-vous de vos engagemens ; j'exige « que sur-le-champ vous me conduisiez à « la frontière. » Je m'emportais ; Huleau se troubla un moment. « Monsieur, me dit-il en adoucissant sa voix, pour re- « trouver le sentier que nous aurions dû « suivre , il faudrait retourner près du a village de Charvard. Maintenant, quelce que chemin que nous prenions , il nous « est impossible d'arriver ce soir à la frona tière ; et voici le plus court. » Louise était fort effrayée. Quelle pénible et singulière position que celle de se trouver fugitif au milieu d'un pays que l'on ne connaît point , sans autre sauvegarde que la bonne foi d'un guide ! On est à sa merci ; s'il donne des sujets de plainte , on craint encore de l'irriter : ce qu'il y aurait de pire , serait d'en être abandonné. D'après ce que disait
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1P PARTIE. — CHAPITRE X\V. ifa Huleau, sa sottise était irréparable; je mu calmai^ et je fis sentir à Louise qu'il fallait s'en remettre à cet homme et à la Providence.
Je voulus savoir où Huleau entendait nous faire passer la nuit. 11 nous offrit le choix de dormir en plein air , sous des arbres à l'entrée du bois , ou de gagner , en faisant une demi-lieue dans la forêt , une cabane habitée par des bûcherons. Je lui demandai si l'on pouvait se lier à ces bûcherons ; il affirma que nous devions cire sans crainte, ces gens-là ne se mêlant de rien, et voyant des loups plus souvent que des hommes. Nous nous reposâmes quelques momens ; nous fîmes un Mger repas avec les provisions que nous devions aux soins de M. Ballonel; Huleau eu dévora la plus grande partie, et nous nous remîmes en marche.
Il était presque nuit quand nous atteignîmes la forêt. Nous avions fait près de huit lieues dans la journée , il fallut marcher encore plus d'une heure. Le bois devenait très épais ; ma femme fut obligée
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de mettre pied à terre : elle me donnait le bras ; Huleau conduisait le cheval par la bride. Nous avancions avec une peine extrême, et j'avais pour Louise de vives inquiétudes. Enfin nous arrivâmes à la demeure que nous cherchions. C'e'lait une misérable hutte sous laquelle se trouvaient réunies sept personnes ; le bûcheron , son vieux père , sa femme et quatre enfans. Il y avait une seule chambre, si l'on peut donner ce nom à un espace entouré de branches d'arbres taillées grossièrement et recouvertes de terre. Une vache et deux chèvres étaient pêle-mêle avec les enfans.
Huleau, qui entra le premier, dit que nous nous étions égarés en allant à un village voisin , et que nous demandions à passer la nuit dans la cabane. Ces gens avaient un air bon , mais un peu sauvage ; ils ne nous témoignèrent ni empressement ni impolitesse. Bientôt la femme étendit dans un coin deux bottes de paille pour servir de lit à Louise et à moi ; elle indiqua à notre guide un autre coin où il pourrait dormir. Celui-ci mit sur une mauvaise table
II e PARTIE. — CHAPITRE XXV. i5i le reste de nos provisions que nous lui abandonnâmes. Nous finies à nos hôtes quelques questions sur leur genre de vie, auxquelles ils répondirent sans beaucoup de détails. Nous nous jetâmes tout habillés sur les deux bottes de paille qu'on nous avait préparées.
Je craignais que Louise ne pût dormir; mais, accablée par la fatigue, elle tarda peu à céder au sommeil. Une foule d'idées m'empêchèrent long-temps de fermer l'œil. Sans l'impardonnable incartade de ce Huleau , ma femme serait maintenant hors des frontières , je la verrais à l'abri de tout danger. Demain, quel sera son sort? et, tandis que je m'impatientais contre l'écervelé qui prolongeait mes inquiétudes , je l'entendais ronfler tranquillement. Je comparais ma vie agitée à l'existence monotone de ces bûcherons endormis près de moi.
Us sont étrangers au monde ; l'univers finit pour eux aux bornes de la forêt. Tandis que la France est bouleversée par des querelles religieuses , en attendant que la guerre succède à la controverse , et d'autres
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»5a JACQUES FAUVEL.
calamités à Ja guerre, ils ne savent pas seulement qu'il y ait eu un édit de Nantes. Ils travaillent, mangent, dorment, et recommencent le lendemain. Sont-ils heureux ? je ne sais : ils ont un bonheur négatif; ceux qui l'envient ont tort , ceux qui l'ont en partage ne sont pas à plaindre.
Le jour paraissait à peine quand Huleau nous éveilla en disant : « Allons au prêche. » JNos hôtes étaient déjà levés, et ce mot prononcé devant eux me* parut très imprudent; mais ils n'y firent aucune attention. Nous prîmes congé de la famille; nous donnâmes au bûcheron quelque argent, qu'il accepta sans paraître y attacher de prix.
Huleau était enchanté; il était fier de nous conduire au prêche, et se félicitait en termes énergiques comme s'il nous eût rendu un important service. Sans lui communiquer mes réflexions, je blâmais en moi-même ce pasteur qui appelait ainsi à une réunion dangereuse des hommes que devrait occuper un autre soin. Dans cet instant, Dieu commande aux malheureux proteslans de mettre en sûreté leurs
IF PARTIE. — CHAPITRE XXV. .53 femmes , leurs enfans ; ils méconnaissent son ordre s'ils emploient à prier le temps que réclament les êtres qu'ils sont chargés de protéger. J'étais dans celte disposition d'esprit , quand les transports de notre guide nous apprirent que nous approchions du lieu de la réunion.
Dans une partie très épaisse de la forêt se trouvait un espace absolument vide; là étaient déjà rassemblées près de deux cents personnes , et il en venait encore de différens côtés. Un profond silence régnait :
un air de méditation et de ferveur répandu sur toutes les figures nous étonna Louise et moi. Nous fûmes encore plus étonnée lorsque nous vîmes Hultau, jusque là si emporté , si bouillant , prendre un air humble et se conformer au recueillement des autres assislans : il ne parlait plus qu'à voix basse. 11 nous présenta son ami Charvard ; à leur air contrit , on n'aurait jamais deviné que c'étaient les deux ivrognes dont nous avions à nous plaindre.
Le pasteur, précédé de son guide, arriva ; tous les assistans se levèrent aussitôt. C'é-
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tait un vieillard ; ses souliers étaient poudreux , il avait un bâton à la main , sa démarche était noble; il se découvrit et salua affectueusement l'assemblée. Il monta lentement sur un tertre , et leva les yeux au ciel : je crus revoir Paul Menars ! Je considérais avec attention le ministre. Ses cheveux blancs, sa physionomie calme, ses traits imposans, tout en lui me rappelait le digne pasteur que je ne cessais de regretter. Je me suis facilement expliqué cette ressemblance ; une même cause donne une même sérénité à ces hommes pieux qui, habitant le ciel par leurs pensées, semblent n'avoir plus rien des passions du monde.
Des voix d'hommes et de femmes avaient entonné un psaume. Le chant cessa, le ministre prit la parole ; son sujet était le pardon des injures; il avait choisi pour texte ce passage : Lorsque vous présentez votre offrande à F autel, si vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, allez vous réconcilier avec lui , et vous reviendrez ensuite offrir votre
II e PARTIE. — CHAPITRE XXV. i5ô don. Il fît sentir la sublimité de ce précepte , la supériorité de la morale évangélique sur la morale humaine ; il insista sur ces mots : Si votre frère a quelque chose contre vous. « Mots touclians , « disait-il , qui ne peuvent avoir été pro- (( nonces que par une bouche divine ; (( car sans doute les sages de la terre « eussent dit : Si vous avez quelque « chose contre votre frère. » Toutes ses paroles respiraient le calme et l'amour.
« On détruit nos temples, on nous chasse, a nos frères ont quelque chose contre (f nous; il n'est pas en notre pouvoir d'aller « nous réconcilier avec eux ; faisons du « moins ce qui dépend de nous , aimons- « les ; montrons au Dieu qui voit tout « l'intention de vivre en paix avec eux ; « offrons-lui nos souffrances en expiation « de leurs fautes et des nôtres : prions « que pour leur bonheur Dieu les éclaire « et les rappelle au culte évangélique. »
Je contemplais ce vieillard que le nouvel édit bannissait, menaçait de mort, et qui, avant de se mettre en sûreté , s'arrêtait
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parmi ses frères pour leur rappeler les plus hautes vérités de la morale. Mes regards erraient sur cette assemble'e nombreuse, composée d'hommes dont les uns, habitans des campagnes voisines, venaient rendre hommage en secret à la religion qu'il ne leur était plus permis d'honorer en public ; dont les autres, arrivés de diflérens points de la France , s'expatriaient, laissant leur fortune et leurs amis pour ne pas abandonner leur foi; et qui tous, entourés de dangers pressans , oubliaient ou bravaient ces dangers afin de goûter la douceur de prier ensemble. Ce speciacle me causait une vive impression ; je le trouvais beau, sublime ; û élevait mon âme ; cependant j'étais maître encore de mon émotion. Mais lorsque, remplissant un devoir auquel les protestans ont toujours été fidèles dans leur fuite et dans leur exil , lors , dis-je , que le pasteur termina le prêche, en prononçant la prière, pour le roi de France , je ne pus contenir mon attendrissement , et je vis des pleurs couler des yeux do Louise.
II e PARTIE'. — CHAPITRE XXV. i5 7 Nous nous remîmes en roule ; nous nous taisions , je regardais ma femme avec un intérêt tout nouveau. Dans la scène dont je venais d'être témoin , l'objet le moins intéressant n'était pas sans doute celle femme catholique qui , s' unissant au sort de son mari , se trouvait entourée de fugitifs , de proscrits, et assistait avec eux au milieu d'une forêt aux cérémonies d'un culte qui n'était pas le sien.
Je lis d'abord peu d'atleniion à Huleau ,.
qui marchait à une dixaine de pas en avant; il était agité, et frappait violemment avec son bâton contre les arbres. II se retourna et me dit : ce N'avez-vous pas « été ravi du sermon? — Cette matinée, répondis-je, sera toujours présente à mon « souvenir ; je n'ai pas vu de spectacle
« plus touchant Et l'on veut nous em-
« pêcber denous réunir ! s'écria-t-il. Quand
« j'y pense, j'entre dans une fureur ;
ce J'écraserais tous ces mécréans qui rencc versent nos temples ; non , je vivrais « mille ans que je ne leur pardonnerais « jamais à ces fils de Salan : que Dieu
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« les extermine ! « J'essayai de rappeler à cet homme les paroles qu'il venait d'écouter ; mais il ne m'entendait pas plus qu'il n'avait compris le pasteur. « Mon <f ami, me dit Louise en se penchant à « mon oreille , lu le vois , ce n'est pas « seulement parmi les catholiques qu'on « trouve des in tolérons. »
Pour sortir de la forêt il fallut marcher pendant plus de trois heures. Enfin Huleau nous dit qu'après avoir côtoyé un village qu'il nous montra nous serions en dix minutes hors de France. Tout à coup il s'arrête fort troublé ; et m'indiquant du doigt l'objet qui le frappe : « Ne a voyez - vous pas , me dil-il , quelque « chose briller près du village ? » C'étaient des fusils. « Il n'y avait jamais eu de « troupes de ce côté , continua-t-il. On « ne peut suivre ce chemin. Attendez- « moi, je vais examiner par où nous pas- « serons. » Aussitôt il court vers une colline assez éloignée ; il la gravit , et disparaît. Peu de minutes après il revient sur la hauteur ; sa vitesse annonçait son
II e PARTIE, ■*. CHAPITRE XXV. i5g effroi; nous le voyons s'enfoncer clans un bois touffu; à peine s'y est-il jeté que des soldats se montrent sur la colline , et cherchent inutilement des yeux l'homme qui vient de leur échapper.
Quoique ces soldats fussent loin de nous, Louise était dans l'épouvante; de quelque côté que nous voulussions avancer, nous ne pouvions nous soustraire aux regards des troupes. Je pris à l'instant mon parti : «Ne t'alarme point, dis-je à ma^ « femme ; pour sortir des situations diffi- « ciles , il ne faut que garder sa présence << d'esprit; allons droit au village. » Elle me suivit sans hésiter. A trente pas j'aperçus quelques militaires dans un champ ; j'appelai l'un d'eux, et le priai de me dire s'il avait vu passer le curé sur ce chemin.
Sa réponse fut négative : elle m'importait peu ; car on juge que j'avais fait cette question pour ne point paraître embarrassé, et pour éviter qu'on ne m'interrogeât moi-même. Je répétai ma demande en m'arrêtant devant un corps-de-garde placé à l'entrée du village. Je dis sans
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affectation que nous allions chez le curé , et je me dirigeai vers 1 église , présumant bien que le presbytère en était voisin.
Nous frappâmes à la porte ; une vieille servante nous ouvrit, nous conduisit à la chambre de son maître, et se relira.
« Monsieur, lui dis- je, une dame calho- « lique , enceinte et souffrante , vous de- « mande la permission de se reposer chez « vous quelques instans. » Aussitôt il s'empressa de faire asseoir Louise , et lui témoigna beaucoup de politesse et de zèle.
« L'intérêt que vous montrez à madame > « conlinuai-je, va-t-il s'éteindre en appre- « nant qu'elle suit chez l'étranger son a mari prolestant ? » 11 me regarda ; sa surprise était extrême. « Monsieur, me a dit-il après un court silence, puisque « Dieu me confie votre sort , je dois vous « plaindre et vous secourir. » Quels transports de reconnaissance nous fîmes éclater !
Cet homme de bien renouvelait à Louise ses promesses rassurantes ; et tout occupé de nous recevoir, il hâta l'heure de son modeste dîner.
II' PARTIE. — CHAPITRE XXV. 161 Que d'émotions diverses j'avais éprouvées dans ce voyage ! j'en ressentis une nouvelle en m asseyant à la table d'un homme qui portait l'habit de mes persécuteurs, et qui nous accueillait avec bonté.
« Depuis quelques jours, lui dis-je, j'ai « rencontré des gens de toutes les opinions.
« J'ai vu des fanatiques dans les deux « religions; j'ai vu un borume qui semble « flotter entre elles , et appartenir à toutes « deux ; un autre qui les dédaigne éga- « lement ; mais j'ai vu aussi des êtres « vertueux qui professent des religions a différentes, et pratiquent la même cba- « rite. Leur souvenir me rappellera sans « cesse que nous devons vivre en frères « avec tous nos semblables. Leur exemple « me confirme dans la pensée que les « gens de bien ne sauraient être réelle- « ment divisés, et qu'ils s'accordent sur « les points imporlans. — Ah ! délrom- « pez - vous , me dit le curé d'un ioa grave : « je gémis des violences exercées (( contre les protestans ; mais que nous « sommes loin de nous entendre ! Quand
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« vous serez dans une situation plus tran- « quille, rappelez-vous les paroles d'un « homme qui voudrait votre bonheur.
« J'ai long - temps étudié les questions « qui nous divisent ; et je vous le dé- « clare avec toute la sincérité de mon <( âme , la vérité n'existe que dans ma « religion. » Je fus près de lui répondre qu'un vénérable pasteur, objet de mes regrets éternels , avait , pendant soixante ans, médité les mêmes questions, et qu'il affirmait avec la même bonne foi avoir trouvé la vérité dans la religion protestante : je craignis de l'affliger, et je gardai le silence.
Le bon curé nous avait prévenus qu'il fallait rester dans sa maison jusqu'au soir; et nous voyant accablés de fatigue, il nous avait engagés à reposer pendant quelques heures. Quand le moment du départ arriva , il vint frapper à notre porte , et nous éveiller lui-même. Nous sortîmes avec lui; nous fûmes salués par tous les soldats et tous les paysans qui se trouvèrent sur notre passage. Dans le
II' PARTIE. — CHAPITRE XXV. i63 court trajet que nous avions à faire avec cet homme généreux, nous cherchâmes à lui exprimer les sentimens dont nous étions pénétrés. «Vous avez un cœur droit, « me disait -il; puissent vos erreurs se « dissiper ! Combien je serais heureux, si, « en vous inspirant un peu d'estime et de « reconnaissance, j'avais disposé votre « esprit à s'éclairer! » Bientôt il nous dit : « L'arbre à côté duquel nous passons est « sur le territoire français; celui que vous « voyez à vingt pas est sur le territoire « étranger. Adieu : demain , en offrant le « saint sacrifice, je prierai pour vous, n Je lui demandai la permission de l'embrasser; il s'attendrit comme nous. Louise et moi nous nous élançâmes vers l'arbre qu'il avait désigné. En y arrivant, ma femme se jeta dans mes bras; je la pressai contre mon sem. Nous adressions par des signes affectueux nos actions de grâces au bon curé qui, les mains levées vers le ciel, semblait nous bénir. Nous portions nos regards autour de nous , comme pour prendre possession de cette " terre protectrice
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O déplorable effet des lois iniques ! Nous ressentions un mouvement de joie , et nous quittions notre patrie ! Nous respirions plus librement, et c'était en louchant le sol étranger !