II* PARTIE. — CHAPITRE XVII
Enfin,- ma belle -mère rencontra madame la vicomtesse de Gernancé, nièce de la duchesse de Vassau , l'une des dames de charité les plus respectables.
Madame la vicomtesse n'était pas encore parvenue aux éminentes vertus de sa tante.
C'était une femme de trente ans au plus fort dissipée, et faisant beaucoup de dépense. Elle vint deux jours de suite, le malin, chez madame Dumarsy; elle lui témoignait beaucoup d'amitié, l'appelait ma chère , mon cœur, ma bonne amie , et elle accepta pour elle et pour M. le vicomte une invitation à dîner.
Madame Dumarsy était habituée à recevoir beaucoup de monde ; toutefois , ce dîner était d'une telle importance à ses yeux que pendant huit jours les préparatifs l'occupèrent. Ce fut pour elle un grand travail que celui de bien assortir les convives. Le choix tomba sur les personnes de sa société habituelle, qui, parleur état, leur fortune, leur genre d'éducation, se rapprochaient le plus de M. le vicomte et d e madame la vicomtesse , et à quj^on etë^uîu^lus prouver
Ir
qu'on était bien avec des gens de haut pa-
rage.
Le grand jour arriva. Ma belle-mère , élégamment parée, attendait dans son salon les personnes invitées. On lui annonce que sa vieille tante Ursule vient lui demander à dîner. Il eût été difficile d'imaginer un incident qui pût la contrarier davantage.
Mademoiselle Ursule était ime vieille fdle acariâtre et babillarde, dévote et médisante. Alors même qu'il eût été possible de placer à table une personne de plus, comment présenter une telle parente à madame la vicomtesse ? Tout en faisant à la chère tante beaucoup d'amitiés, madame Dumarsy cherchait de quelle manière elle pourrait la renvoyer, quand, pour comble de malheur, entra d'un air jovial un cousin de M. Dumarsy, brave homme qui nous avait été fort utile le jour de l'incendie, et qui depuis s'était établi à Melun, où il était maître charpentier. Se trouvant à Paris, il venait aussi nous demander à dîner. Oh ! pour le coup, il y avait de quoi perdre la tête. Cependant ma belle-mère prit courage ; elle
II e PARTIE. — CHAPITRE XVII. 43 combla ses deux parens de politesses, les invita à revenir le lendemain , le surlendemain, tous les jours qui leur conviendraient; mais aujourd'hui, elle était désespérée, elle avait du monde, beaucoup de monde, point de place, et ne pouvait les retenir. Toutes ses précautions pour adoucir son refus n'empêchèrent pas que la tante, se fâchant, ne lui dît quelques mots assez aigres sur sa vanité, sur le dédain qu'elle avait pour sa famille, et que le cousin, un peu goguenard de son naturel, ne lâchât quelques grosses plaisanteries. Madame Dumarsy tremblait que cette petite scène ne se prolongeât jusqu'à l'arrivée de ses brillans convives. Heureusement le cousin de Melun prit sous le bras la vieille bile, lui proposa d'aller dîner tête à tête chez le suisse de l'arsenal, et tous deux partirent, l'un en continuant de plaisanter , l'autre en grondant entre ses dents.
Lorsque j'entrai dans le salon avec mon beau-père et ma femme, madame Dumarsv était encore tout émue de celte aventure.
Les convives arrivèrent successivement; et,
44 JACQUES FAUYEL.
après une heure d'attente, parurent madame
la vicomtesse et son mari.
Je voyais M . le vicomte pour la première fois; il avait un air gourmé, important et froid. Ma belle-mère nous avait vanté son esprit; apparemment il dédaigna de le prodiguer devant nous; il portait autour de lui des regards distraits, et ne répondait que par monosyllabes.
Le dîner était d'un luxe recherché. Le vicomte mangea beaucoup, but de même, et parla peu. En revanche , sa femme animait, soutenait presque seule la conversation. Je fus d'abord enchanté de la manière dont elle s'exprimait. Elle était bonne, affectueuse pour ma belle - mère et pour ma femme , et semblait se faire une étude de leur dire des choses agréables. Peu à peu je revins de mon enchantement ; les complimens de la vicomtesse me paraissaient de plus en plus singuliers, « Mon Dieu! ma chère, »
disait-elle à madame Dumarsy, « si vous sait viez combien il m'est doux de me trouver « ainsi à un dîner de famille, sans façon, « avec de bons bourgeois, que j'estime
II e PARTIE. — CHAPITRE XVII. 45 « beaucoup plus que la plupart de nos pe- « tits-maîtres de la cour ! Vous n'imaginez « pas à quel point les grands dîners me fali- « guent. Tous ces devoirs de convenance et « d'étiquette, auxquels sont assujettis les k gens qui ont un nom , finissent par être a importuns. Vous ne connaissez pas tous « ces ennuis-là. Vous êtes bien heureuse , « avec votre fortune modeste, dans votre « petite société : on ne vous porte pas envie ; « eh bien ! on a tort. » Puis elle se permettait de blâmer, de critiquer, de donner des avis.... « Vous ignorez l'usage... Voici (f comme on sert à la cour... Voilà ce qui se « fait chez moi... Excusez, mon cœur; je « suis franche; c'est par amitié. Je n'en suis (f pas moins très sensible à la peine que « vous vous êtes donnée pour nous recela voir ; je vous sais gré de la bonne inten- « lion. »
Pour juger madame la vicomtesse fort impertinente , je n'eus pas besoin d'attendre les railleries qu'elle adressa bientôt à différens convives, gens estimables, qui furent très dé concertés. Louise les consolait de son
mieux par ses attentions. M. Dumarsy avait peine à cacher son humeur. Je regardais ma belle-mère, qui, fort embarrassée, ne savait si elle devait remercier des éloges ou rire des épigrammes. Je ne me pressais pas de parler ; elle avait arrangé ce dîner, je n'étais pas fâché qu'elle en vît les résultats.
Cependant le vicomte se mit de la partie.
Ses complimens étaient tantôt ironiques, tantôt maladroits ; il dit qu'à voir la richesse de notre ameublement et l'élégante ordonnance du service, on se croirait vraiment chez un grand seigneur. « Oui , répondis-je; « mais par cette fenêtre on aperçoit des ale- « liers et des magasins. J'aime ce coup « d'œil ; il nous rappellerait à nous-mêmes, « si nous cessions un instant de nous honoa rer de notre état. De bons bourgeois , « comme le disait tout à l'heure madame la « vicomtesse , valent bien certains pelits- (( maîtres qui n'ont que des dettes et de « l'impertinence : voyez les marquis de « Molière. » Nos amis respirèrent. Le vicomte reprit son silence, son appétit et sa
II« PARTIE. — CHAPITRE XYII. 4 7 dignité. <( Oh ! Molière , dit la vicomtesse , « il a bien de l'esprit ; mais c'est une mau- « vaise tête. »
On se leva de table : j'avais des affaires ; je ne me crus pas obligé de me gêner pour tenir compagnie à madame la vicomtesse et à son mari. Je sortis; mais le soir même j'appris ce qui s'était passé pendant mon absence.
A peine rentré au salon, M. le vicomte avait demandé des caries et s'élail mis au jeu. Madame la vicomtesse, devenue silencieuse, boudeuse, ne prenait pas la peine de cacher son ennui. On annonça notre première amie, la présidente de Juvignac, qui n'avait pu dîner avec nous , et qui venait nous rendre une visite. La vicomtesse sembla se réveiller, courut vers la présidente, l'embrassa, se hâta de recommencer l'éloge de la réception que lui avait faite madame Dumarsy, et parla du plaisir qu'elle avait à se trouver chez ma belle-mère, de manière à faire croire qu'elle était honteuse qu'on la vît chez une bourgeoise. Bientôt, sans faire attention aux autres personnes ; ces deux
clames ne parlèrent plus qu'entre elles , comme si elles eussent été seules clans le salon. Madame la vicomtesse avait bien, avec madame la présidente , ce ton de supériorité qu'une femme de cour ne manque jamais de prendre avec une femme de robe; mais au moins elle lui adressait la parole, tandis que ma pauvre belle-mère était dédaignée, délaissée, oubliée. Si elle parvenait à glisser un mot, on lui répondait à peine , ou bien on feignait de ne pas l'entendre. Les deux daines en vinrent à se parler bas , à cbucboter, à rire ; madame Dumarsy était au supplice.
A mon retour, je ne vis pas sans humeur que le vicomte avait fait monter le jeu d'une manière exorbitante : il gagnait beaucoup ; la table était couverte d'or. Je demandai tout bas à M. Dumarsy s'il trouvait bien décent qu'on jouât si gros jeu chez lui. — a Non , sans doute , répondit-il ; mais que « faire ? — Rien pour ce soir, lui dis-je ; « mais veiller à ce qu'un autre jour on ne « recommence pas. » Je ne sais si ma présence déplut à madame la vicomtesse; à
mÊ
Û< PARTIE. — CHAPITRE XVII. fa peine avais-je reparu qu'elle se leva, et, d'un ton impératif, pria son mari de quitter le jeu, en lui rappelant qu'ils avaient une visite d'étiquette à rendre à je ne sais quel duc.
Les autres convives ne tardèrent pas à se retirer ; quelques-uns avaient été entraînés à perdre plus qu'ils ne voulaient risquer ; tous avaient reçu des impolitesses , et nous firent leurs adieux d'un air très mécontent.
Dès que nous fûmes seuls, madame Du»
marsy ne put contenir son dépit; elle éclata, des sanglots lui échappèrent; elle se répandit en plaintes amères contre les gens de qualité, contre le grand monde; elle voulait aller au fond d'un désert se mettre à l'abri de toute société humaine. M. Dumarsy lui disait, sans trop s'émouvoir , qu'il avait tou* jours bien prévu que ses prétentions nous
amèneraient quelque chose de fâcheux.
« Dans mon salon ! à ma table ! s'écriait- elle, « répondre à mes politesses en m'accablant « de duretés! L'ingrate! après le service que « je lui ai rendu! —Eh! quel service 9
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5o JACQUES FAUVEL.
« Oui, oui, je l'ai tirée d'embarras, en lui « prêtant mille écus à l'insu de son mari. »
Mon beau-père fit un mouvement d'humeur; puis il se joignait à Louise et à moi pour la calmer, quand nous vîmes entrer le cousin de Melun.
« Cousin Dumarsy, cousin Fauvel , nous « dit-il , on m'a fort mal reçu tantôt ; mais k je n'ai pas de rancune , et je viens vous le « prouver. Pour rire à la fois de ceux chez » qui je ne dînais pas , et de celle avec qui « je dînais, j'ai un peu grisé notre vieille (( tante Ursule : le vin l'a fait jaser. C'est une « méchante fille; elle est fort bien avec ce M. Anselme Menars, votre ennemi. Elle « m'a dit , sous le secret , qu'il se flatte de « culbuter avant peu votre manufacture , et (f qu'il prend ses mesures en conséquence.
« Je n'en sais pas davantage ; vous voilà « prévenus : bonsoir. » M. Dumarsy et moi nous voulûmes le retenir. « J'ai terminé « mes affaires , nous dit-il ; je retourne à « Melun, et je vous souhaite bien du « plaisir avec vos grands seigneurs. »
a Quelle journée! s'écria madame Du-
IP PARTIE. — CHAPITRE XVH. 5i « marsy. J'ai fait et j'ai reçu des impertio nences; maintenant , me voilà inquiète de « je ne sais quel complot d'Anselme... J'en « deviendrai folle... Mais, non; Fauvel , « vous nous défendrez contre votre méchant « cousin; et je me sens guérie pour toute jours de la manie du grand monde. — « Que le ciel t'entende ! lui dit en l'embrassant le bon monsieur Dumarsy, et la « leçon n'aura pas été trop chère. »
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