II' PARTIE. — CHA.P1TRE XYIII
Quelle émotion j'éprouvai , lorsque mon beau-père m'annonça la résolution de me céder entièrement sa manufacture ! Pouvais-je ne pas me souvenir qu'il avait eu la bonté de m J y recevoir, et que je m'étais trouvé bien heureux d'y entrer simple commis ? Cet homme respectable m'avait formé au commerce ; il m'avait donné sa fille : bonheur, considération, fortune, je lui devais tout. 11 voulait que ses fonds restassent entre mes mains , et ne me demandait qu'un modique intérêt. Je refusai cette offre généreuse. Je l'engageai à mettre sa fortune à l'abri des chances du commerce. « Eh ! pourquoi ? me ré- « pondit-il ; vous n'avez point à craindre « de revers. » En voyant sa confiance , je me rappelai que, la veille de l'incendie, il était de même plein de sécurité. J'insistai : une propriété considérable était à vendre à Saint-Mandé ; la maison plaisait à madame Dumarsy ; l'acquisition fut bientôt conclue. Je me flattais que la proximité rendrait notre séparation moins pénible; mais que la roule parut longue
a Louise et à moi , lorsqu'après avoir accompagné M. et madame Dumarsy à leur nouvelle demeure nous revînmes seuls vers Paris !
Un grand bonheur, el non l'inconstance de son caractère , fit bientôt e'prouver à madame Dumarsy le regret de nous avoir quittés : Louise devint grosse. Que de voyages inquiets ma belle-mère faisait auprès de nous ! que de contradictions dans les conseils toujours tendres qu'elle donnait à sa fille ! Pour moi, j'étais dans un enchantement impossible à décrire ; à peine osais- je croire que le plus cher de mes vœux allait être enfin réalisé. Je m'empressai d'annoncer l'heureuse nouvelle à toutes les personnes qui s'intéressaient à moi. Ma première lettre fut pour mon oncle le pasteur , pour ce bon oncle qui me protégeait dans toutes les circonstances importantes de ma vie , et dont les sages avis allaient me devenir plus nécessaires que jamais. Je ' commençai la seconde lettre pour ma sœur de lait : je me souvins qu'elle avait perdu son enfant; je craignis que
IMPARTIE. — CHAPITRE XVIII. Sçf ma joie ne renouvelât sa douleur, et je posai tristement la plume.
Pendant la grossesse de Louise , et lorsqu'elle eut comblé mes désirs en me donnant un fils, au milieu de mes espérances et du bonheur qui les suivit, mon cousin multiplia contre moi ses in-
trigues.
Anselme était né envieux; mais je dois dire que , par une sorte de fatalité , je m'étais presque toujours trouvé sur son chemin , de manière à exciter son penchant à l'envie. Dans nos études, j'avais plus de facilité que lui ; bientôt il s'était aperçu que son patrimoine était plus faible que le mien ; j'avais épousé une femme dont il convoitait dès long-temps la fortune : il n'y avait pas jusqu'à l'aventure du marquis de Saintis , à laquelle le hasard voulait que je n'eusse pas été toutà-fait étranger. Quand mon cousin me vit seul à la tête de la manufacture , sa jalouse inimitié redoubla.
Plus heureux dans ses nouvelles tentatives qu'il ne l'avait été dans les premières ,
6o JACQUES FAUVEL.
Anselme parvint à séduire un de mes commis. Il eut ainsi les moyens de me devancer dans plusieurs affaires , et de surprendre la confiance de quelques-uns de mes correspondans. Il faisait écrire par ses affidés, tantôt que j'étais brouillé avec mon beau-père, tantôt que j'allais cesser le commerce ; je ne sais s'il n'alla pas une fois jusqu'à répandre le bruit que j'étais mort.
De telles manœuvres furent à peine dévoilées, qu'elles tournèrent à sa honle et à mon avantage.
Son amour-pvopre souffrit cruellement.
11 tenta d'autres moyens de l'emporter sur moi, et se jeta dans des entreprises téméraires. Il voulut avoir de grandes vues; rien n'est plus fatal pour les petits esprits. Ne pouvant m'enlever Roland, il fit un appel à d'autres artistes : vingt charlatans se présentèrent. On le vit rechercher les découvertes , avec autant d'ardeur que son beau-père avait mis d'obstination à les repousser. Le pauvre Anselme ignorait que l'insensé novateur et le stupide routinier diffèrent également de l'homme habile.
II' PARTIE. —CHAPITRE XVIII. 61 Avec de grandes dépenses , il parvint 1res vite à fabriquer très mal.
Le résultat de tant d'opérations fausses, de manœuvres déjouées et d'essais imprudens, fut une banqueroute énorme : Anselme prit la fuile. Ce qu'il y eut de plus affreux, c'est que toutes les apparences l'accusaient d'avoir prévu sa ruine , et d'emporter une somme considérable en quittant la France.
Quand nous reçûmes cette nouvelle , madame Dumarsy était près de nous. « Grâce « à Dieu , s'écria-t-elle , nous voilà débar- « rassés de notre ennemi ! J'espère qu'il « ne reviendra pas ! » et dans sa vivacité, il lui échappa je ne sais quelle plaisanterie. « Ah! lui dis- je, un peu de pitié, « quand ce ne serait que pour ses créance ciers. »
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