CHAPITRE VIII
Divers évênemens.
Quelles actions de grâces ne devais-je pas à la Providence ! Je trouvais des amis dans une famille persécutée qui se réfugiait comme moi sur une terre hospitalière.
J'avais accueilli le fils d'Anselme; je pouvais faire encore un peu de bien. Jules, mon cher Jules , répondait à tous mes soins , réalisait toutes mes espérances ; il m'eût suffi de le voir, de l'entendre, pour n'oser murmurer conlre le sort.
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Pendant les beaux jours du printemps et de l'été, nous continuâmes nos promenades ; mais Jules n'était plus seul avec moi; M. Chervins , sa femme , ses enfans nous accompagnaient. J'essayais de donner quelques leçons de botanique à miss Maria et à mon fils : je ne m'étonnais plus de l'ardeur que mon ami Duclos avait toujours eue pour cette science si attrayante et si facile. J'aimais à voir mes deux jeunes élèves parcourir gaîment les bois , les collines , les vallons , dans toute la sécurité de l'innocence , et m'apporter avec orgueil les trésors qu'ils avaient recueillis. Le frère et les sœurs de miss Maria , sans comprendre encore les leçons , s'empressaient aussi d'offrir leurs tributs à notre herbier. Si le colonel se livrait à quelque mouvement d'humeur contre l'injustice des hommes, je lui montrais nos enfans, et le sourire revenait sur ses lèvres.
Combien j'étais sensible à l'amitié dont cette bonne famille entourait mon fils ! Affable et prévenant , Jules plaisait à tous parce qu'il savait se plaire aux goûts de chacun. Le colonel avait été un des plus intrépides
IIP PARTIE. — CHAPITRE VIII. 109 chasseurs de l'Irlande : il n'avait plus sa meute ni ses chevaux ; mais il aimait encore à faire de longues excursions , le fusil sur l'épaule. Il trouvait dans son ami Jules un compagnon toujours prêt et infatigable.
Madame Chervins voulait-elle se promener, Jules s'empressait de lui donner le bras. La pluie empêchait-elle la promenade, Jules faisait la partie de madame Chervins. Il courait , il jouait , il folâtrait avec les enfans , comme s'il eût encore été de leur âge.
Bientôt il devint le professeur et l'écolier de miss Maria; il lui montrait le dessin, elle lui enseignait l'anglais, Quelquefois , en donnant ses leçons , la jeune institutrice avait un petit air grave et sévère qui faisait ourire l'élève ; mais s'avisait-elle de plaisanter sur ses fautes de prononciation, il prenait le ton sérieux , boudait , se dépitait : débats charmans , où Jules finissait toujours par se donner tort, pour se ménager le plaisir d'obtenir un pardon.
Philippe partagea d'abord nos déla«9emens. Le négociant chez lequel il demeurait lui laissait une grande liberté. Sa situation,
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no JACQUES FAUVEL.
l'affection de mon fils , la mienne semblaient avoir dissipé ses tristes rêveries. Souvent , près de madame Chervins et de miss Maria , il s'animait d'une gaîlé dont j'étais tenté de le remercier. Tout à coup je vis renaître sa mélancolie plus profonde , plus sombre que jamais. La société l'importunait; et c'était surtout de la maison du colonel qu'il s'éloignait : rarement y paraissait -il sans donner quelques signes de mécontentement de soi-même du des autres. Tour à tour taciturne et brusque , il faisait peur à miss Maria par son humeur sauvage. M. Chervins , impatienté , nous déclarait sans ménagement qu'il le trouvait fort maussade.
« Prétendez- vous, disais-je en riant au colo- « nel, avoir seul le privilège devousmettre-de « mauvaise humeur? — Ah! répondait-il, « moi , j'ai acquis le droit de me plaindre ; « mais à son âge je m'amusais et j'égayais « mon père. » Plus compatissante , madame Giervins secondait mes soins et ceux de Jules pour distraire Philippe ; mais en vain essaya-t-elle d'éclaircir ses ennuis.
Quand ce jeune homme venait chez moi,
fit
I1I« PARTIE. — CHAPITRE VIII. m presque toujours il rue parlait de voyages ; il rue faisait des questions sur les colonies , sur les différens genres de commerce lointain. Son imagination s'exaltait, s'enflammait.' « Qu'ils sont heureux , disait-il , ceux qui « traversent les mers , qui pénètrent dans « des contrées nouvelles ! J'aurais voulu « suivre leurs traces. Que j'aimerais les fati- « gués et les périls du voyageur qui se « hasarde dans un désert ignoré ! »
Philippe cessa lout-à-fait d'aller chez madame Chervins. Elle eut la bonté de m'en témoigner du regret. Un beau jour se préparait pour cette tendre mère ; elle devait réunir quelques personnes et fêler l'anniversaire de la naissance de miss Maria :
elle me chargea d'inviter Philippe. Jules , que j'envoyai à son cousin , fut long-temps absent. A son retour, a II viendra, me dit- « il tout joyeux; il me l'a promis; je l'ai « décidé. — Eh quoi! aurait-il hésité? — « Oh ! beaucoup , reprit Jules en soupirant; « mais que cela ne vous inquiète pas ; il « viendra. » Mon fils avait un air embarrassé; je lui fis quelques questions , et avec
m JACQUES FAUVEL.
l'abandon que lui inspirait sa confiance en moi : « Vous connaissez , dit-il , la singu- « larité de son caractère. Dès les premiers a mots, il m'a refusé brusquement. Tu « feras de la peine à mon père, lui ai-je « dit; nous comptons sur toi, il s'agit d'une « petite fête. Pourrais-tu n'avoir pas d'a- « mitié pour miss Maria ? — Miss Maria , « s'est-il écrié avec emportement ! Miss a Maria...! Ne me laissera-t-on jamais à « moi-même...? Donnez des fêtes, soyez « heureux... Je voudrais être au bout du « monde! je voudrais cesser d'exister! — a Reviens à toi, lui ai-je dit. Philippe, « mon cher Philippe, ton bonheur est a nécessaire au nôtre ; et je l'ai embrassé.
« Il s'est attendri, et après quelques mo- « mens de silence : J'irai, m'a-t-il répondu; « je suis bien malheureux de causer des « chagrins à ceux que j'aime; mais je ferai
« tous les sacrifices et, si je souffre,
« je souffrirai seul. Comme il a vu que « ce langage m'inquiétait encore : Non, « non, a-t-il repris en souriant, je ne « souffrirai point N'imagine pas que
ff
IIP PARTIE. — CHAPITRE VIII. u3 « j'aie un secret... J'aime peu la société; je « préfère la solitude ; voilà tout. Nous (f sommes restés long-temps ensemble; il « m'a beaucoup parlé de sa reconnaissance « pour vous. Il vous aime , il m'aime aussi ; « il a, dans son humeur, quelque bizara rerie , mais son cœur est excellent. »
Philippe vint en effet à la réunion de madame Chervins, et sembla" partager les plaisirs de la société. Je vis qu'il faisait un effort sur lui-même , et je lui en sus gré.
Le lendemain , dans la soirée , plusieurs négocians étaient venus me voir; je causais avec eux. Philippe entra , il était agité ; il se plaça près de moi , se leva , se rassit :
enfin il me dit à l'oreille qu'il me suppliait de lui donner sans retard quelques minutes d'entretien. Aussitôt je passai dans une autre pièce avec lui. Son trouble croissait; il gardait le silence, je le pressai de s'expliquer. Il voulut parler ; des pleurs qu'il skjfforçait de contenir étouffèrent sa voix.
Attendri de son extrême émotion , j'essayai , mais inutilement > de l'encourager.
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Après de longues instances : « Je suis obligé , « lui dis-je, d'aller rejoindre les personnes « que j'ai laissées ; demain matin , venez « me trouver, venez avec confiance. Quel- « ques chagrins que vous éprouviez, soyez « sûr de l'intérêt que je mettrai à les « écouter, et du zèle que j'aurai pour les (( adoucir. » Il saisit ma main, la quitta brusquement, et sortit en jetant sur moi un regard plein de trouble.
Au point du jour on vint, de la part du négociant chez lequel demeurait Philippe , me demander si je l'avais vu : il n'était pas rentré la veille. Je courus aussitôt chez ce négociant , je fis avec lui des recherches ; toutes furent inutiles : le malheureux jeune homme avait disparu.
L'étrange état où il était en me quittant, ce brusque et mystérieux départ m'alarmèrent vivement. Quelques indices me firent présumer qu'il était allé à Berlin. Je m'y rendis ; je ne négligeai aucune démarche ; je m'adressai à des commerçons, aux magistrats, à l'ambassade de France ; je ne pus avoir aucun renseignement. Ce fut alors que
IIP PARTIE. — CHAPITRE VIII. n5 la mauvaise conduite d'Anselme m'apparut sous l'aspect le plus coupable. J'attribuais à cette conduite les chagrins et le sort de son fils. L'affreuse idée que ce jeune homme pouvait avoir attenté à ses jours vint un moment s'offrira mon esprit : je la repoussai. Philippe m'avait tant de fois parlé de voyages; je ne doutai point que, pour échapper à sa mélancolie , il n'eût entrepris quelque course lointaine. « Ah ! me disais-je , puissent un <( autre climat , d'autres cieux , lui faire « goûter la paix dont j'aurais voulu le voir « jouir près de moi ! »
Je repris la route de Landsberg. Jules vint à ma rencontre ; il n'avait pas été plus heureux que moi dans ses recherches pour découvrir son cousin, et nous mêlâmes nos regrets.
En arrivant chez moi , je fus bien surpris d'y trouver ce jeune Périgourdin que mon frère avait pris pour secrétaire. Je pensai d'abord que la Dijodie , qui changeait facilement de goût et d'opinion , l'avait congédié : je n'avais pas reçu de ses nouvelles depuis son départ. « Ah ! monsieur, me
« dit le secrétaire, quelles injustices on « a faites à mon digne protecteur! Je ne « saurais y penser sans avoir les larmes aux « yeux. C'était un homme d'un grand mé- « rite que monsieur votre frère. — C'était... « O ciel ! serait-il mort ? — Non, monsieur; « mais sa tête... Il avait de si belles espèce rances ! tous nos projets de fortune sont « renversés. Son cousin, le grand-écuyer, « monsieur de Montclar , l'a fort mal reçu.
« Il a vainement sollicité une audience du « prince , de la princesse et de la duchesse « douairière ; partout rebuté , il s'affligeait a quelquefois au point d'en pleurer. Un « soir, tête à tête avec lui, je faisais sa partie « de piquet pour l'égayer. Il mêlait depuis « long-temps les cartes, j'attendais; il me « regarda et me dit : J'étais né pour être (c chambellan. — Rien n'est plus vrai, nion- « sieur le baron, lui répondis-je. Après <( un silence, il répéta la même phrase ; a je fus étonné. 11 la répéta encore, je fus « inquiet; à la quatrième fois, j'envoyai « chercher le médecin , et je fis prévenir « monsieur le grand-écuyer. Le médecin
IIP PARTIE. — CHAPITRE VIII. 117 « arriva sur-le-champ; il ne put obtenir de a monsieur le baron d'autre réponse que « cette malheureuse phrase qui avait inter- « rompu notre partie de piquet. Il tâta le « pouls , et déclara que les facultés intellec- « tuelles étaient fort affaiblies. Monsieur de « Montclar ne vint que le lendemain. Quand « je lui appris que son parent était tombé « dans un état... il faut l'avouer, dans un « état voisin de l'imbécillité, il dit en ri- « canant : Eh bien ! le pauvre homme n'est « pas changé. Ce mot me parut bien dur.
« Cependant monsieur le baron n'avait plus « besoin de secrétaire; il ne pouvait plus rien « pour moi : d'après l'avis du médecin, et « les ordres de monsieur de Montclar , le « valet de chambre Carlo, qui est porté dans « le testament, a reconduit monsieur de la (( Dijodie dans son château en Auvergne; « et moi , je reviens à Landsberg. Ce bon « monsieur de la Dijodie ! je me suis senti « lame pénétrée quand je lui ai fait mes « adieux , et qu'il m'a répondu : Mon ami , a j'étais né pour être chambellan. »
J'éprouvai une véritable peine en appre-
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nant l'infirmité morale de mon frère. Les huit jours qu'il avait passés avec moi m'avaient fait voir en lui un homme doux et bon. Mon pauvre frère ! c'est donc à celte fin que l'a conduit la faiblesse ou plutôt la nullité de son caractère !
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III e PARTIE, — CHAPITRE IX. 1 19
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