‹ Mémoires de Jacques Fauvel. Volume 4Chapitre 9 sur 20 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La famille Cher vins.

Le lendemain , mon frère entra dans ma chambre à huit heures; je lui témoignai ma surprise de le voir éveillé si matin.

« Éveillé ! me dit-il , je n'ai pas fermé c< l'œil. Votre colonel Chervins et ses vo- « leurs m'ont poursuivi toute la nuit.

« Ajoutez que j'avais déjà un motif de « souci très grave ; je me suis levé de a bonne heure pour vous en parler. Mon « frère , je ne puis garder Philippe. — « Eh ! pourcpioi ? répondis-je encore plus surpris ; quel sujet de plainte ce jeune

« homme vous aurait-il donne ? — lma»i- « nez-vous que si je lui dicte une lettre « si je suis occupé avec lui d'affaires im- « portantes , il a l'air de s'ennuyer. Moi , « je ne parle pas sans avoir pensé ; tandis » que je réfléchis, il semhle trouver le « temps long. Hier surtout, il m'a impart tienté. Ensuite, je vous l'ai dit, il « m'attriste par sa tristesse." Il ne parle « pas , ou il débite des sentences lugubres.

« Ne l'avez-vous pas entendu hier soir « à votre retour....? Il a de bonnes qua- « lités : mon intention est de le bien trai- « ter, je lui donnerai une année de ses « émolumens ; mais je veux un autre se- « crétaire , je veux un homme gai , vif et « patient .Rendez-moi le service d'annoncer « à Philippe ma résolution ; car je n'aime « pas à voir la figure des gens à qui je fais « de la peine. » J'adressai quelques représentations à mon frère ; il se fâcha :

tous les hommes faibles s'irritent quand on n'est pas de leur avis. Dès qu'il se fut retiré, je fis appeler Philippe.

Après m'avoir écouté avec un sang-froid

IIP PARTIE. — CHAPITRE VII. 97 au moins apparent , ce jeune homme me dit : « Je n'aurais point pensé à quitter « M. de la Dijodiej mais, puisque je cesse « de lui convenir , je dois vous avouer « que la perte de ma place ne me cause « aucun regret. J'ai peu de ressources ,

« ajouta- t-il en soupirant Eh bien ! je

« chercherai quelque occupation. — Je vous « en trouverai , repris-je avec chaleur. Je « me félicite du hasard qui nous rapproche; » mon ami , restez avec nous. — Avec « vous! Eh quoi! c'est vous, monsieur, « vous qui m'offrez votre appui! » et, dans le plus grand attendrissement, il se couvrit le visage de ses mains. « Ah ! mon- « sieur , continua-t-il , votre générosité « me confond , elle m'accable. Vous me « la prodiguez inutilement ; la vie ne s'est « jamais offerte à moi sous un aspect riant ; « je ne puis être heureux. — Philippe, « éloignez de pareilles idées ; elles affal- « blissent l'âme , abattent le courage. Nul « homme ne doit désespérer de son sort.

« Vous resterez ; le travail et les soins de « l'amitié adouciront vos peines. — Par- IV. 5

Ht

■fi

« don, cent fois pardon ; oui j'ai tort... 77 « Je suis un insensé; mais pourrai-je « répondre à vos bontés? Vous ignorez « combien mon éducation a été négligée.

« Mon père tout entier à ses affaires,

« n'-avait pas le temps de veiller sur niôi; « ma mère était toujours souffrante. Le « peu que je sais, je l'ai appris seul, sans « secours. Relégué à la campagne , je « passais les journées avec un jardinier ; « et si je suis propre à quelque chose, « c'est à cultiver la terre. » Il baissa tristement ses regards en prononçant ces derniers mots. Jules arriva : combien il fut joyeux d'apprendre que son cousin resterait à Landsberg ! Philippe répondit à nos témoignages d'affection ; mais il garda sa mélancolie.

Mon fils venait me proposer d'aller voir le colonel Chervins et sa famille. Au moment où nous sortions , le colonel entra :

il nous embrassa comme d'anciens amis.

Après nous avoir donné des nouvelles rassurantes de sa femme et de sa fille :

« Dieu me damne ! nous dit-il : je suis

tlP PARTIE. — CHAPITRE VII. 99 « tenté de pardonner , en votre faveur , à « toute cette maudite engeance humaine a dont j'ai si fort à me plaindre. Malce heureusement , les hommes comme « vous sont rares , M. Fauvel ; car je sais « votre nom ; je l'ai appris dans une cir- « constance qui m'empêchera de l'oublier.

« Je ne m'étonne plus que ces bandits a aient été stupéfaits en vous reconnais- « sant. Vingt personnes dans mon au- « berge mont déjà fait votre éloge ; on « ne parle de vous qu'avec enthousiasme.

« Votre extérieur imposant n'eût pas suffi « pour intimider des brigands ; c'est l'in- « fluence de votre caractère qui les a frap- « pés de repentir et d'effroi. » J'essayai d'arrêter M. Chervins, qui continuait sur le même ton. Bientôt il me demanda si je présumais quels pouvaient être les gens qui l'avaient attaqué. Je l'ignorais : depuis, j'ai eu lieu de soupçonner les deux fils et le neveu d'un de mes anciens ouvriers. Entraînés pas le libertinage , ils s'étaient liés avec un misérable. Après l'événement , ils quittèrent le pays , et ne reparurent jamais.,

ioo JACQUES FAUVEL.

M. Chervins nous fit connaître en peu de mots sa situation. La France n'était pas le seul pays livré à des persécutions religieuses. Tandis qu'en France les protestans étaient opprimés , vexés , torturés, en Irlande , par su.ite du renversement des Stuarts, on opprimait, on vexait, on torturait les catholiques. Là , comme ailleurs , les faibles invoquaient en vain la tolérance , et les puissans exerçaient impunément la tyrannie. M. Chervins ayant défendu , les armes à la main , les droits de ses co-religionnaires , ses biens avaient été confisqués et ses jours menacés. Vingt ans auparavant il avait épousé une demoiselle originaire du Brandebourg. Les biens de sa femme , situés dans les environs de Landsberg , étaient devenus sa seule resource ; ressource encore suffisante pour élever sa nombreuse famille.

Tout annonçait dans le colonel un homme plein de franchise. Il ne cachait point le vif ressentiment qu'il gardait à ses persécuteurs ; mais sa brusquerie faisait encore mieux ressortir sa loyauté. Il

IIP PARTIE. — CHAPITRE Vil. ici témoigna beaucoup d'amitié à mon frère et à Philippe ; et il nous engagea à venir après dîner prendre le thé en famille , selon l'usage d'Irlande.

Nous trouvâmes madame Chervins encore troublée du péril que sa famille avait couru , et cette bonne mère nous fit l'accueil le plus touchant. Miss Maria sa fille aînée , qui la veille était si pâle et si belle , avait un teint animé qui la rendait fort jolie. A peine âgée de seize ans, elle unissait les grâces de l'enfance aux attraits naissans d'une jeune personne. Vive, enjouée , elle était charmante , surtout lorsque , voulant seconder sa mère , elle prenait un ton d'autorité maternelle avec son jeune frère et ses deux petites sœurs. Je souriais de la voir mettre dans ce rôle une importance et une gravité qui contrastaient avec son âge. Tous les enfans de M. Chervins avaient un air heureux qui donnait bonne opinion de leurs parens.

Déjà l'intimité régnait entre les deux famjlks. Quand de bonnes gens qui ne

s'étaient jamais vus, se trouvent tout à coup liés entre eux par quelque événement, on dirait, à la chaleur de leur amitié, qu'ils veulent se dédommager de ne s'être pas connus plus tôt. La conversation , pleine de confiance dès le premier moment, fut bientôt animée par la gaîté. Cependant le colonel , tout en se montrant un excellent homme, reprenait souvent son humeur contre l'espèce humaine. Il ne parlait plus de ses malheurs; mais il s'indignait de ceux que j'avais éprouvés. « Paix , paix , lui dit « madame Chervins : pourquoi songer aux « malheurs passés ? On est bien ici ; il n'y « a que des persécutés. M. Fauvel est « aussi loin des jésuites de Paris, que nous « le sommes des prédicans de Londres.

« Consolons-nous : que le protestant banni « de France et le papiste chassé d'An- « gleterre ne songent qu'à égayer leur a exil , et à goûter ensemble le repos dans « ce bon lieu de refuge.

Jules, heureux des prévenances que nous recevions, faisait tout ce qui dépendait de lui pour y répondre. Quand

IIP PARTIE. — CHAPITRE YII. io3 on servit le thé, il mit un tel empressement à offrir un sie'ge à miss Maria, qu'il heurta la table et renversa plusieurs tasses. Mon pauvre Jules était si confus qu'il ne put trouver une seule parole pour s'excuser. La Dijodie, qui d'abord avait tressailli de peur , éclata de rire en disant : « Bon Dieu ! que vous êtes gauche , mon « timide neveu ! — Oh ! reprit vivement « miss Maria , monsieur nous a prouvé « qu'il n'est ni gauche ni timide, lorsk qu'il s'agit de défendre des voyageurs « en danger. » Ce mot de la jeune personne fit rougir encore plus mon fils , mais son regard exprima sa reconnaissance.

Madame Chervins m'adressa beaucoup de questions sur le pays où elle venait s'établir. Je cherchai à lui en donner une opinion favorable. La simplicité de mœurs des Allemands , l'aménité des Français , quelques détails sur les occupations et sur les délassemens des habitans de Landsberg, furent long-temps les sujets de l'entretien.

Madame Chervins parut disposée à jouir

des agrémqns de la socie'té ; la jeune miss apprit avec joie qu'à Landsberg on dansait quelquefois, qu'on y faisait de la musique. Je fus tout étonné d'entendre Jules parler avec vivacité de réunions , de bals , de concerts. On l'aurait cru passionné pour la danse ; il se félicitait d'avoir pris quelques leçons de musique. Jamais je n'avais vu sa physionomie si riante, - il semblait s'éveiller au plaisir.

Après le thé, miss Maria , sur l'invitation de son père, nous fit entendre des airs de son pays. Elle chantait avec goût, car elle chantait simplement ; je ne comprenais pas les paroles , mais les airs étaient touchans. Jules regardait la jeune miss avec une admiration qui tenait de l'extase ; il souriait, et des larmes mouillaient ses paupières. Philippe attachait aussi ses regards sur la jeune personne ; sa figure animée , son œil fixe , annonçaient une émotion profonde.

La Dijodie complimenta mademoiselle Chervins d'un ton de connaisseur; puis il se mit à vanter la musique italienne

IIP PARTIE. — CHAPITRE VU. io5 qu'il avait entendue à l'opéra de Milan.

Il commençait à fredonner; craignant qui!

ne se donnât un ridicule , je changeai promptement la conversation. On en revint à former des projets pour adoucir notre exil : unis par un même sort et par des goûts semblables, nous exprimions le désir de nous voir fréquemment ; nous nous séparâmes à regret, et charmés les uns des autres.

Dès le lendemain je trouvai l'occasion de placer Philippe chez le négociant qui m'avait succédé. Mon frère avait fixé le jour de son départ ; j'essayai de le retenir encore quelque temps ; mais il m'objecta l'importance et l'urgence des affaires qui l'entraînaient. Il m'avait demandé un secrétaire , je m'occupais de lui en chercher un. Son valet de chambre Carlo lui amena le fils d'un réfugié, gentilhomme périgourdin; c'était un jeune étourdi un peu vain , très babillard ; mon frère le goûta dès le premier moment.

Sans avoir peur, la Dijodie désira partir en plein jour , et nous pria de l'accompagner jusqu'à l'issue de la forêt. Dans le

ïo6 JACQUES FAL'VEL.

chemin, il ne nous entretint que des succès qui l'attendaient. Il avait un air de triomphe; et, en nous disant adieu, il nous pressa de l'aller voir dès qu'il aurait repris à la cour son rang de chambellan.

Page 1