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autour de moi ! Il vient un âge où chaque jour est marqué par des pertes nouvelles ; la terre semble se dépeupler de nos parens et de nos amis. L'habitude de souffrir m'avait rendu presque insensible. Je regardais avec étonnement cette maison, si animée , si brillante quand ma femme
son père, sa mère il n'y avait plus de fêtes ; la foule s'en était éloignée.
C'était un désert où je restais seul avec mon fils.
Je me disposais à retourner à la campagne, lorsque je reçus la visite de monsieur Léville , cet associé que m'avait donné M. Dumarsy. Il venait, disait-il, m'entrelenir d'affaires de la plus haute importance. Je refusais de l'entendre : lui seul, aux termes de notre traité, devait diriger la maison. Plein de trouble , il me déclara que ma fortune et la sienne étaient compromises , si toutefois elles n'étaient perdues.
Monsieur Léville avait été en France un avocat distingué. Ses succès au barreau l'avaient persuadé qu'il réussirait également
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dans toutes les carrières qu'il lui plairait de parcourir; et, pour avoir autrefois plaidé quelques causes de commerce , il se croyait très capable d'être commerçant. Avec cet amour-propre que je pourrais appeler suffisance, il n'était pas étonnant que, placé tout à coup à la tête d'une grande manufacture , il se fût livré à des entreprises téméraires. Ces entreprises avaient amené l'embarras extrême qu'il venait me révéler.
Tandis que je l'écoulais , tandis qu'il me montrait ses craintes, ses angoisses, j'avais peine à concevoir cette extrême importance que les hommes attachent à leurs intérêts pécuniaires. Cependant , moi - même , ne m étais - je pas vivement occupé de ma fortune...? En remarquant dans un autre quelques - unes des sensations qui jadis m'avaient agité , je les trouvais déplorables ; elles étaient pour moi un sujet d'étonnement et de pitié.
L'amour-propre n'abandonnait pas M. Léville. Il se flattait de tout réparer, si je voulais le seconder avec activité. Ses projets , la chaleur et la complaisance avec les-
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quelles il me les développait, me causèrent une nouvelle surprise, et ne firent naître en moi aucune tentation.
Autrefois , ma probité et mon courage m'avaient sauvé de dangers aussi grands peut-être que ceux qui menaçaient noire établissement : ma probité seule me restait.
Je démontrai à M. Léville qu'en s'obstinant il s'exposerait à la misère et au déshonneur; je ne lui lins pas inutilement ce langage. Un négociant intègre fut cbarge par moi de régler mes intérêts. Je vis sans regret vendre la manufacture que j'avais élevée. M, Léville perdit une grande partie de ses capitaux , et devint commis dans la maison qu'il avait dirigée. De ma fortune et de mes tristes héritages , il me resta une somme qui , placée sur le trésor du grand électeur , produisait trois mille livres de rente, précisément le revenu que m'avaient laissé mes parens : je me retrouvais au point d'où j'étais parti.
Je ne regrettais les richesses ni pour moi ni pour Jules ; il était au-dessus du besoin , qu'aurait-il fait de l'opulence ? « Assurons-
» lui , me disais-je , des biens plus réels.
« C'est de former son caractère , c'est d'en- « richir son âme que je dois m occuper, »
Mais , dans l'état de douleur où je restais plongé, comment remplir tous les devoirs d'un père ? O Louise ! ton souvenir m'avait ôté mes forces ; ton souvenir vint me les rendre. Je me rappelai tes vertus, ton courage, a Louise! m'écriai-je, ce Louise ! je veillerai sur le dépôt si cher « que tu m'as confié : oui , je me ranimerai « pour servir de guide à ton fils. »
Les leçons du vertueux Paul Ménars s'offrirent alors à ma pensée ; et, pour la première fois, je compris sa philosophie tout entière. Combien je m'étais abusé, en supposant que la fermeté suffisait pour la mettre eii pratique ! « Fermeté, vain orgueil, que « d'événemens dévoilent ton impuissance !
« Viens , douce résignation , véritable force « de l'être faible , viens me rendre utile à « mon fils et digne de sa mère ! »
Je remerciai Dieu des consolations qu'il m'envoyait. Peu occupé d'idées religieuses dans le cours de ma vie agitée , je ne m'étais
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exile que pour rester iîdèle à l'honneur. Au prêche où j'assistai dans une forêt avec des proscrils , la religion m'avait paru imposante : j'avais élé frappé de sa majesté, comme un ami des arts est frappé de la beauté d'un monument. Au sein du malheur , en éprouvant les adoucissemens qu'elle apporte à ceux qui souffrent , je sentis sa vérité.
Ainsi , la pieuse philosophie de Paul Ménars lit rentrer par degrés le calme dans mon cœur. Elle eut pour auxiliaires les soins que me donnaient mes devoirs paternels,., et le temps, ce grand consolateur.
A la campagne où nous étions retournés, je consacrais tous mes momens à mon fds.
Je pensais avec satisfaction que déjà il était moins poursuivi par le sort que je ne l'avais été à son âge. Je m'étais vu orphelin , entouré d'ennemis ; Jules avait un père , un ami... O mon cher fds! pourquoi faut-il qu'il te manque une mère?
Jusque là , je ne l'avais entretenu que de notre malheur ; je lui avais fait remarquer les traces que la terrible maladie, sans altérer
«es Irails, laissait sur son visage, et qui devaient sans cesse lui rappeler la tendresse, les soins et la mort de sa mère. Plus maître de moi , je m'appliquai à lui dérober mes chagrins , ou à lui montrer comment je les surmontais. Ses amusemens , ses jeux m'intéressèrent. Je ne voulus point ressembler à ces hommes qui , désenchantés de la vie , condamnent leurs élèves à la voir d'un œil triste. Ah! que mon fils goûte les illusions, les plaisirs passagers , mais réels de son âge ! que mes leçons toujours pures ne soient jamais austères!
Jules approchait de sa onzième année ; il était temps d'ajouter aux premières instructions que j'avais pu lui donner. Je crus obéir à Louise, en quittant, pour l'avantage de -son fils , les lieux où je l'avais perdue , et je fixai de nouveau mon séjour à la ville.
Je fus accueilli avec le plus honorable intérêt par tous les habitans de Landsberg.
Dix ans auparavant, ils m'avaient vu arriver jeune encore , entouré de ma famille , fier d'apporter pour prix de l'hospitalité mon industrie et mes richesses. Je revenais âgé ,
III' PARTIE. — CHAPITRE II. .5 pauvre, seul avec un faible enfant; comment n'aurais- je pas été un objet de généreuse compassion? Jules élait ému des témoignages d'estime et de bienveillance qu'on se plaisait à me prodiguer. Je lui fis comprendre quels autres sentimens j'aurais inspirés , si quelques torts de conduite eussent précédé ou suivi mes revers.
Je cherchais à me montrer reconnaissant d'un accueil qui nie touchait profondément.
Plusieurs négocians me rirent des propositions très-avantageuses pour ni'engager à m'associer avec eux. Je refusai; mais j 'offris mes conseils à tous ceux qui voudraient profiter de mon expérience. J'eus le bonheur de donner l'idée de quelques établissemens qui ne furent pas sans utilité. Plusieurs pères de famille se réunirent, et nous fondâmes une école. Bientôt après, nous réussîmes à former une association pour améliorer le sort des ouvriers , une autre pour éteindre la mendicité. Je vis que, sans avoir de fortune, on peut encore faire beaucoup de bien , si l'on sait intéresser le cœur des riches.
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Ce ne fut pas sans éprouver quelques contrariétés pour moi-même , que je parvins à me rendre utile aux autres. Tel négociant m'aimait beaucoup quand je lui donnais des conseils; il m'aimait un peu moins quand il me voyait chez ses confrères. La nouvelle école n'était pas approuvée de tout le monde; quelques gens disaient qu'on avait besoin d'artisans , non de savans. Une partie des ouvriers , plus disposés à s'amuser qu'à épargner, murmuraient du bien qu'on voulait leur faire. Un homme qui s'était sourdement opposé à l'établissement de la caisse des pauvres , m'en voulut de ce qu'il ne fut pas nommé caissier.
Ainsi , je m'attirais quelques inimitiés ; c'est un inconvénient inévitable quand on essaie d'obliger. Une fois cependant, la ville de Landsberg, ayant à réclamer du gouvernement une somme assez forte , envoya deux commissaires à Berlin. L'un obtint une petite place, l'autre une modique pension; mais l'affaire dont ils étaient chargés restait en suspens. Je la terminai dans un voyage que j'eus occasion de faire à Berlin peu de temps
IIP PARTIE. — CHAPITRE II. 17 après. Je gardai le silence sur mes démarches; je laissai les deux commissaires se vanter du succès , et recevoir les remercîmens. C'est , de tous les services que j'ai pu rendre, le seul qui ne m'ait pas fait d'ennemi.
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