CHAPITRE III
Arrivée imprévue.
La résignation fait plus que nous aider à supporter nos maux ; elle nous dispose à jouir des biens qui nous restent encore.
Mon fils jetait quelques fleurs sur ma vie, et soutenait mes pas dans la route qu'il me fallait parcourir avant de rejoindre sa mère.
Jules atteignit Sa dix-neuvième année. 1 Déjà il était pour moi un ami ; je connaissais tous ses sentimens, et je lui confiais tous les miens. Quelquefois impétueux comme je l'avais été, il avait habituellement la
IIP PARTIE. — CHAPITRE III. rg douceur de sa mère. Libre et franc avec moi , il était embarrassé , timide avec toute autre personne. Je pensai qu'il lui serait utile de voir quelques sociétés pour acquérir ce ton d'aisance , ces manières polies qui souvent font valoir des qualités plus précieuses. Malgré mon éloignement pour le monde, je me décidai donc à répondre aux invitations de plusieurs habitans de Landsberg, et j'engageai mon fils à m'accompagner. S'il n'eût considté que ses goûls, il eût refusé; mais, empressé de suivre mes désirs, il accepta. Ainsi, c'élait pour lui que je surmontais ma répugnance,' c'était pour moi qu'il surmontait la sienne.
Un biver tout entier apporta peu de ebangemens dans l'humeur de Jules ; le monde ne le guérit point de sa timidité.
A peine osait-il lever les yeux sur les jeunes personnes ; atfable plutôt que poli avec les jeunes gens de son âge, content d'avoir un ami dans son père , il n'en cherchait pas d'autre. 11 voyait avec plaisir le retour de la belle saison qui mettait fin à des réunions sans charme
ao JACQUES FAUVEL.
pour lui, et qui nous permettait de reprendre nos longues promenades des années pre'ce'dentes.
Nous venions de faire une \isile d'adieux à de bons Allemands qui partaient pour la campagne, lorsqu'en rentrant je trouvai un billet laisse' par un inconnu fort contrarié , me dit-on , de ne m'avoir pas rencontré. Quelle fut ma surprise! ce billet commençait par ces mots : « Mon cher « frère.,.. » Je jette aussitôt les yeux sur la signature , et je lis : Le baron Acbille Fauvel de la Dijodie. « Mon frère ! mon « frère ici ! Eb ! comment se trouve-t-il « dans le Brandebourg? à Landsberg ? » Il me témoignait ses regrets de n'avoir pu m'attendre. Exténué de fatigue , il allait se reposer, et m'engageait, si cela m'était possible, à lui procurer dans la soirée le plaisir de me voir. Je courus à l'auberge qu'il m'indiquait.
Il me fut aisé de juger que le baron de la Dijodie n'avait pas perdu sa fortune :
un valet de chambre me fit annoncer par un laquais en livrée. Au moment où j'en-
IIP PARTIE. — CHAPITRE III. 21 irai dans la chambre de mon frère , un jeune homme vêtu de noir me salua et passa précipitamment dans une pièce voisine. Mon frère, qui était au lit, me tendit les bras, et me prodigua de grandes démonstrations d'amitié. Nous ne nous étions revus qu'une seule fois depuis notre première enfance ; mais nous n'avions pas cessé d'avoir l'un pour l'autre des sentimens fraternels , sinon bien vifs , au moins bien sincères. Il nous était agréable de nous retrouver après une si longue séparation.
Nous nous examinions tou6 deux attentivement : il me trouva sans doute bien vieilli ; un gros nœud de ruban rose qui serrait sa coiffe de nuit ne contribuait pas à le rajeunir.
« Vous êtes étonné , me dit-il , de me a voir dans ce pays; vous le serez bien « plus quand vous saurez pourquoi j'y « passe, et quel motif me conduit à la « cour de Saxe-Gotha. Vous admirerez la « force de tête et de caractère qu'il m'a « fallu pour me décider à mon audacieuse « entreprise. « C'était d'une voix faible que
22 JACQUES FAtVEL.
mon frère me vantait son courage. Il s'interrompit pour me parler de la part qu'il avait prise à mes malheurs. « Je trouverai « un adoucissement aux miens, ajouta-il, « en vous les racontant. Le re'cit sera « long ! » et avec un soupir il me répéta les propres mots que je lui avais entendu dire autrefois dans son château : « La « nature et les hommes sont déchaînés « contre moi. »
Mon frère était venu à Berlin pour se concerter avec l'envoyé de Saxe-Gotha, avant de se rendre dans cette principautés Ayant su que j'étais à Landsberg, il avait voulu me voir, et il se proposait d'y prendre trois jours de repos , dont il prétendait que sa santé avait très grand besoin. Je lui dis que je voulais absolument qu'il vînt loger chez moi; il s'en défendit, et me parla de la médiocrité de ma fortune , d'une manière qui, dans d'autres temps, aurait pu me blesser , mais à laquelle je demeurai fort indifférent. S'apercevant de sa maladresse , il se reprit et m'assura qu'il craignait seulement de me causer de l'embarras.
III* PARTIE. — CHAPITRE III. i3 k Je pourrais bien, me dit-il, laisser mes « domeslicjues à l'auberge ; mais j'ai avec « moi un secrétaire que vous ne pourriez « vous dispenser de loger.... Vous ne con- « naissez pas ce jeune homme qui est sorti a quand vous êtes entré ? — Non. — Je « vous demande pardon, vous le connais- « sez ; c'est-à-dire, vous avez beaucoup « connu son père.... C'est le fils d'Anselme. (( — D'Anselme ! — Eli ! oui , de votre « cousin Anselme Ménars. — Le fils d' Ance selme ! eb ! pourquoi s'est-il éloigné ? — « Oh ! d'abord , parce que c'est son devoir « de se retirer quand quelqu'un vient me
« rendre visite ; et ensuite parce que
« tenez ce jeune homme garde le siif lenee avec moi sur ses parens ; mais « rien ne m'échappe, j'ai le coup d'œil « juste ; je l'ai vu rougir et baisser les « yeux à votre nom.... Il sait les torts de « sa famille envers vous ; c'est un souve- « nir qui pèse sur le cœur de cet hon- « nête jeune homme. On dirait qu'il a des « remords des fautes de son père. — Eh!
a mon frère , si le père eut quelques torts
« envers moi, le fils n'en est pas cou-
« pable. — Non certainement il n'en est
« pas coupable; quanta moi, je ne puis
« reprocher à Philippe ( c'est son nom )
« que d'être un peu triste, fort sombre,
« extrêmement sombre. Cela me fait peine,
« parce que j'ai besoin qu'on m'égaye. Du
« reste, il est discret, délicat, plein d'hon-
« neur : il l'a bien prouvé à la mort de
« son père. — Qu'entends- je ! Anselme
« est mort ! — Eh quoi ! ne savez-vous
« pas que votre cousin est mort ainsi que
'< sa femme ? — Nous conservons si peu
« de relations avec notre pays.... Je n'avais
« pas besoin de ces nouvelles pour leur
» pardonner.
« Entre nous, continua la Dijodie , je.
« crois que monsieur et madame Anselme
« ont bien expié leurs fautes. Cet Anselme,
« comme vous savez , avait repris sa femme
« pour ne plus avoir de pension à lui
« payer. Ils ont eu un fils ; ils n'ont pas
« fait meilleur ménage qu'auparavant.
« Madame donnait de grandes tribula-
« tions à monsieur , et monsieur les ren-
IIP PARTIE. — CHAPITRE III. a5
« dait bien à madame. J'aime assez, je « vous l'avoue , à savoir ce qui se passe « dans les familles ; cela me distrait , cela « m'occupe. J'ai appris, par une ancienne « femme de chambre , des traits de ma-
« dame Anselme oh! des traits.... Les
« plaisirs qu'elle rencontrait dans le monde, « les ennuis qu'elle retrouvait chez elle , « ont abre'gé sa vie. Anselme était devenu « dévot, il avait été jaloux; la jalousie, « la dévotion lui ont tourné la tête. Il « avait tour à tour des colères , des terce reurs.... Vous ne devineriez jamais com- « ment il a fini? Il s'est fait moine. — « Moine ! — Dominicain. Ses austérités , « ses pénitences publiques lui attirèrent « une grande réputation de sainteté; j'allai « le voir. » ( Ici quelques mots de mon frère me firent connaître que lui-même avait abjuré. ) a J'allai le voir; j'eus pres- « que peur : je l'entendais gémir de ce « qu'il n'entrait pas assez dans les voies du « Seigneur ; il se reprochait de ne pas « s'imposer assez de mortifications, de « n'avoir pas assez constamment ces élans IV. a
« de l'âme qui purifient le pécheur. Tout à « coup, il s'arrêtait et se frappait la poitrine. « Dans la conversation je prononçai votre « nom. Jugez combien l'envie et l'avidité « étaient profondément enracinées dans son « cœur ; il s'accusait de ses petits péchés et « oubliait les plus gros , qui ont été , sans « con iredit, ses machinations pour vous nuire « et sa conduite envers ses créanciers. Oh !
« Jacques Fauvel , me dit-il en secouant la « tête , c'est un orgueilleux , un païen qui « a toujours cherché à me faire du tort.
(( Aussitôt il revint à m'entreîenir de ses « pratiques religieuses. Il me parla beaucoup « du salut de mon âme, et me pressa ti de ne penser comme lui qu'à l'éter- « nité. Je fus malade pendant huit jours « des sensations qu'il m'avait causées. Je « ne voulais plus retourner le voir; cece pendant j'ai un caractère si doux , si bon « et si curieux , que j'y allai encore une « fois, sept ou huit mois après. C'était « toujours la même agitation ; mais quel « changement dans ses idées ! Il se plai- « gnait des tracasseries des autres moines.
IIP PARTIE. — CHAPITRE III. 27 ci Cet homme - là était né pour haïr ; il (( avait pris ses confrères en horreur ; « il était fâché d'avoir fait au couvent « la donation de tous les biens dont il <( pouvait disposer ; il accusait le prieur « d'avoir employé près de lui d'infâmes « suggestions. Je fus tout surpris de lui « entendre tenir des discours qui annon- « çaient assez positivement qu'il se repente tait de sou abjuration. Sa tête me parut « pleine de doutes ; je ne comprenais « guère ses paroles , car il se livrait à « des emportemens qui faisaient mieux « connaître son trouble que sa croyance.
« J'eus encore plus de peur qu'à ma prête mière visite, et je n'en fis pas une « troisième ; mais le fils d'un de mes « fermiers , qui est frère servant au couce vent de Saint-Dominique , m'a dit sous « le secret des choses effroyables. Anselme « avait brouillé tous les moines les uns « avec les autres; il en était abhorré. II « ne croyait plus à rien du tout ; son k impiété faisait frissonner ; on ne le lais- (t sait plus voir à personne. Les pères
« l'ont mis à l'infirmerie où il est bientôt « tombé malade. Dans ses huit derniers « jours, il ne proférait pas un mot qui ne u fût un blasphème , et il est mort comme « un désespéré. »
Frappé de celte fin déplorable, je restai quelques momens absorbé dans mes réflexions. Je pensais à ce mauvais caractère d'Anselme qui l'avait entraîné à une mauvaise vie et à une mauvaise mort; puis , rompant le silence : « Et vous dites que « le jeune Ménars s'est bien conduit à « la mort de son père ? — Oh ! très bien.
« La mémoire d'Anselme a été sauvée.
k D'abord , pour l'honneur du couvent , « les moines ont publié qu'il 'était mort « comme un saint. Ensuite Philippe, sacri- « fiant les biens de sa mère , est revenu « sur les arrangemens avec les créanciers « et les a satisfaits. 11 lui reste très peu « de chose ; je l'ai pris pour secrétaire.
« — Je veux voir ce jeune homme , » dis-je en me levant. Mon frère le fit appeler.
Philippe vint, les regards baissés; je lui tendis la main avec amitié ; soudain un
III e PARTIE. — CHAPITRE III. 29 tremblement le saisit. Pour ne pas accroître son agitation , je feignis de ne pas ni en apercevoir. Le jeune Ménars était fort bien ; ses traits avaient de la noblesse , niais ils portaient l'empreinte d'une sombre mélancolie. Tout annonçait en lui une àme honnête , " mais susceptible de passions violentes. Je lui témoignai une sincère affection ; il me montra de la reconnaissance ; on eût dit qu'il me trouvait généreux. Je vis son trouble se dissiper par degrés, mais je ne pus le faire sourire.
Je ne cpiiltai mon frère qu'après avoir obtenu la promesse qu'il viendrait loger chez moi avec Philippe. Dans la soirée, je prévins mon fils de la tristesse de son cousin, et je lui en indiquai la cause sans entrer dans d'inutiles et pénibles détails.
Le lendemain , quand nous allâmes chercher mon frère , il achevait sa toilette.
Sa parure , fort élégante , était presque celle d'un petit-maître. Tandis que son valet de chambre s'empressait et le complimentait , j'observais avec attendrissement les pré-
Mr' '
3o JACQUES FAUVEL.
venances amicales de Jules pour son cousin. Celui-ci me parut, comme la veille, mélancolique et sauvage.
Dès que nous fûmes chez moi, Jules entraîna Philippe au jardin. Je restai seul avec mon frère; il me demanda le récit des événemens qui m'étaient arrivés depuis notre séparation. Je satisfis sa curiosité; ensuite , il me raconta ce qu'il appelait les grands malheurs de sa vie.