CHAPITRE IV
Histoire du baron de la Dijodie.
Les aventures de mon frère sont d'une extrême futilité ; mais on trouvera peutêtre quelques sujets de réflexion dans la vie d'un homme qui , naturellement faible de caractère , encore affaibli par une molle éducation , s'est montré toujours frivole , toujours dominé; et qui, ne sachant ni jouir ni souffrir , est resté constamment inaccessible aux moyens de bonheur dont il était environné.
A l'époque où , bien jeune encore , insouciant de l'avenir /enchanté du présent,
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3a JACQUES FAUVEL.
j'étais allé voir Achille Fauvel dans son château, la gaîlé animait à la fois mes paroles et mes actions. Quarante-quatre ans s'étaient passés. La résignation, en portant le calme dans mon âme, avait donné de la gravité à mon langage et à mes habitudes. Je fus étonné, stupéfait, de retrouver dans mon frère les habitudes et le langage de sa jeunesse. 11 se désolait, comme à vingt ans, pour de petits malheurs ; il se passionnait pour de petites vanités.
Seulement il avait acquis, par l'usage du monde, plus de confiance en lui-même; et ses discours offraient un mélange de prétention et de naïveté. Je ne puis raconter ses aventures sans répéter ses propres expressions ; ce n'est pas moi , c'est lui qui va parler.
« Tout est fort mal arrangé dans ce monde , me dit mon frère. On achète des propriétés , des charges , des titres ; c'est le contentement qu'il faudrait pouvoir acheter; tout serait bien alors.... du moins
III e PARTIE. — CHAPITRE IV. 33 pour les riches. J'ai toujours eu à n:e plaindre du sort. Vous vous souvenez d'avoir vu dans mon château mon ancien précepteur , qui s'était fait mon intendant , et mon ancienne bonne , qui était devenue ma femme de charge. Il est impossible que vous n'ayez pas aperçu combien ils abusaient de mes bontés. Ces gens , qui me devaient tout , m'abreuvaient d'ennuis : ils commandaient à mes domestiques , se faisaient servir , et j'étais oublié. Ils se détestaient , après avoir eu ensemble une intrigue d'amour ; sans cesse ils se querellaient ; et quand je voulais rétablir l'ordre, ils ne m'écoutaient pas, ou se réunissaient contre moi. Pour échapper à leur domination , je résolus de changer mon genre de vie et de prendre un état.
« Je pensai d'abord à profiler des offres de services que m'avait faites plusieurs fois mon cousin, M. le comte de Montclar, grand-écuyer à la cour de Saxe-Gotha.
Quelque ambition me portait à caresser cette idée; mais alors je craignis de mex-
palrier. Pendant quelques jours j'eus le projet d'acheter une charge de conseiller dans un parlement; mais il eût fallu ni'occuper d'un fatras de lois ; et d'ailleurs la noblesse de robe est me'prisée par la noblesse d'épée. Un régiment passa par le village : frappé de l'élégance et du ton de plusieurs officiers qui logèrent chez moi, je me sentis du goût pour la profession des armes ; cela ne dura pas longtemps. L'évêque de Clermont vint en grande pompe donner la confirmation aux enfans catholiques du pays; il y eut une procession magnifique. Ah ! si j'avais pu être évêque, ou seulement abbé commendataire. . . ! Malheureusement, j'étais encore protestant. Singulier effet de l'indécision ! le temps paraît long , et les jours passent vite. Je ne savais à quoi m'ari êter sur le choix d'un état :
pour en finir, je résolus de penser à autre chose.
« J'ai toujours eu de l'antipathie pour le mariage; je chéris l'indépendance, et il ne faut pas se dissimuler que le mariage est une lourde chaîne. Un ennui
IIP PARTIE. - CHAPITRE IV. 35 en amène un autre; quand on a une femme , on a des enfans. D'ailleurs , je ne veux pas , mon frère, entrer dans des détails peu convenables à votre gravité ; mais vous sentez qu'avec une figure assez aimable , quelque esprit naturel et soixante mille livres de rente, je savais à qui adresser mes soupirs, et que je ne soupirais pas long-temps. La ville m'offrait des beautés nombreuses, et la campagne est peuplée d'Agnès qui s'en laissent conter. Je n'ai guère de scrupules aujourd'bui , eh bien ! j'en avais encore moins dans ce temps-là. Le croiriez- vous? cette femme de charge , cet intendant , ces deux tyrans me fatiguèrent à tel point , que , surmontant mon antipathie pour un lien durable , je songeai sérieusement à me marier. Oh !
j'ai du caractère. Sans laisser rien entrevoir de mon projet, je partis ponr Clermont, bien déterminé à n'en revenir qu'avec une femme qui commandât dans ma maison.
« Ma femme de charge et mon intendant me suivirent ; je ne pouvais les en empêcher. Je ne sais si ce fui un effet de
leur pénétration , ou s'il m'échappa quelque indiscre'tion ; ils connaissaient mon projet le jour même de notre arrivée. Us furent intimidés ; et , au lieu de songer à me contrarier, tous deux, à l'insu l'un de 1 autre , s'occupèrent de me chercher une femme.
(( Un soir que j'étais seul avec madame Lambert, ma femme de charge, elle me parla d'un propriétaire de forges très connu, très riche, qui avait sept usines et une fille unique. Madame Lambert me fit un si grand éloge des qualités de la jeune fille et de la fortune du père qui s'élevait à plus de huit cent mille francs, que j'eus un vif désir de voir cette famille intéressante. Madame Lambert s'était déjà empressée de dire quelques mots sur mon mérite et sur ma baronnie. Je fus très content de ces gens -là. Je trouvai à la mère un excellent ton pour une bourgeoise; le père n'avait pas du tout l'air d'un forgeron ; la fille avait de la figure , de la douceur et des talens. La fortune était bien réellement de huit cent mille francs; je me
IIP PARTIE. — CHAPITRE IV. 3j sentis très amoureux de la jeune personne, et le jour fut pris pour le contrat.
« Ne voilà t— il pas qu'un matin M. Gauthier ( c'était le nom de mon intendant) entre dans ma chambre, et me parle de ce mariage dont je lui avais fait un grand mystère , ainsi que ma gouvernante me l'avait recommandé. Dès les premiers mots je vis que cet homme allait me donner de l'ennui. Il se mit à me prêcher au nom de mes aïeux. « Oui, a disait - il , les ancêtres de M. le baron « de la Dijodie seront indignés de voir « un de leurs rejetons épouser la fille ce d'un maître de forges. » Cela me frappa. J'ai les passions vives, très vives; j'aimais la jeune fille ; je suis sûr que j'aurais été fort heureux avec elle; mais j'ai de la raison : je ne pus me dissimuler que tout ce que disait mon précepteur était juste , sensé; cependant je fis des objections. Il insista , il me dit qu'une alliance digne de moi était celle que je pouvais former avec la famille d'un ancien mestre-decamp , M. de la Beaurinière , qui avait un
des plus beaux noms de l'Auvergne, des parens fort bien en cour , et une fille aînée fort agréable. Un peu ébranlé par ses discours, je consentis à voir la famille la Beaurinière ; cela n'engageait à rien.
« Oh ! pour celle fois , mon traître d'intendant ne m'avait pas trompé j c'était une famille charmante; un peu nombreuse.
Il y avait trois grands fils au service, la demoiselle qu'il était question de marier , une sœur dont on voulait faire une chanoinesse afin de composer une dot à l'aînée, et deux petits garçons encore en nourrice , dont l'un devait être conseiller , et l'autre abbé. 11 y avait juste autant d'enfans chez M. de la Beaurinière, que d'usines chez le maître de forges ; aussi la dot était -elle bien modeste; mais les avantages étaient si brillans du côté de la naissance, et du crédit de la famille... ! Malgré la douleur de la jeune personne qui me perdait , je rompis , non sans ménagement , avec le maître de forges ; je retirai adroitement une partie des cadeaux que j'avais faits , j'y joignis quelques
IIP PARTIE. — CHAPITRE IV. 3 9 bagatelles, et j'envoyai le tout à ma nouvelle future.
« Quel bruit fit madame Lambert ! elle ne pouvait revenir de ce que je prétendais épouser une fille qui n'avait rien.
Je lui représentai que j'aimais cette jeune personne , et que ma fortune était assez considérable.... Madame Lambert me répondit qu'une grande fortune n'est qu'un moyen d'en acquérir une plus grande ; que la misère est une espèce de roture , et que c'était en épousant une fdle pauvre que je manquais véritablement à mes aïeux.
Il y avait de la profondeur dans ce raisonnement. Je passai quelques jours bien cruels entre mon précepteur et ma gouvernante. Enfin , comme il faut toujours , partout et avant tout , consulter la raison, l'un me poussant vers la haute noblesse , l'autre vers la grande fortune, les argumens de chacun des deux contre le parti que l'autre proposait étant irrésistibles , je montrai du caractère, et je renonçai à ces deux mariages. Mais , mon cher frère , que de perplexités ! que d'ennuis pour arriver
4o JACQUES FAUVEL.
là ! Les forgerons voulaient me lapider , les militaires voulaient me faire tirer l'épée; ajoutez les peines de cœur, car j'aimais les deux demoiselles. Heureusement et comme par miracle , ma gouvernante et mon intendant s'entendirent ; ils me firent monter en voiture , me ramenèrent à mon château , et vraiment ils me sauvèrent : il y avait du bon dans ces gens-là.
« A peine étais-je de retour , qu'il m'arriva un nouveau malheur. J'avais à Moulins une tante maternelle , vieille douairière fort riche et sans enfans. Je m'étais accoutumé à l'idée que je serais son unique héritier ; elle mourut, et ne me laissa que les deux tiers de ses biens.
Vous conviendrez qu'indépendamment de la douleur que me causait la mort de ma tante , c'était un événement fort désagréable pour moi.
« Dès long-temps j'attribuais mes ennuis au château que j'habitais; il y a des maisons qui portent malheur. Quand Gauthier, mon intendant , eut pris connaissance des biens que la défunie ne m'avait pas ôtés ,
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IIP PARTIE. — CHAPITRE IV. £i je m'empressai de lui demander si elle ne laissait pas quelque maison de campagne où je pusse aller vivre agréablement. Il me répondit qu'elle n'avait aux champs qu'une maisonnette triste et délabrée qu'on devait se hâter de vendre pour éviter les frais de réparations. 11 fallut donc me résigner à rester dans mon château ; mais j'eus l'espoir de l'embellir au moins pour quelques jours.
« Une veuve charmante , madame de Sivrène , habitait Clermont. Elle donnait le ton à toute la ville et faisait tourner toutes les têtes ; je m'étais empressé de la voir, et de lui rendre des soins aussi fréquemment que le permettaient les deux mariages dont j'étais si fort occupé. Elle m'avait distingué ; elle m'avait promis de s'arrêter quelques jours chez moi , en allant à une terre qu'elle possédait dans le Bourbonnais. J'appris que l'aimable veuve se disposait à faire son voyage ; et , grâce à mes intelligences , je sus positivement le jour où elle arriverait à mon château. J'ai un goût particuli er pou r arranger les fêtes;
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4a JACQUES FAUVEL.
je n'avais que six jours à consacrer aux préparatifs ; mais l'argent et l'activité suppléent au temps. Je n'épargnai rien , je me donnai -des peines incroyables. Quelles idées ravissantes remplissaient mon imagination ! tout se trouvait merveilleusement disposé pour recevoir madame de Sivrène ; et quarante personnes choisies dans le voisinage étaient invitées pour assister à mon triomphe.
« Le jour si impatiemment attendu arriva.
Je m'éveillai une heure plus tôt qu'à l'ordinaire ; j'en eus un mal de tête effroyable. Il fut presque dissipé lorsque j'entendis le bruit de la voiture de madame de Sivrène.
Un jeune homme en descendit le. premier; cela ne me fit pas plaisir , d'autant plus que ce jeune homme était un M. de Narvac, très fat et très joli garçon : mais je ne voulus penser qu'au bonheur de posséder pour plus d'un jour dans mon château la belle voyageuse. « Vite , vite , mon cher « la Dijodie , » me dit- elle de l'air le plus aimable , « faites-nous servir à déjeuner. »
Je ne l'attendais que pour dîner ; je m'era-
III e PARTIE. — CHAPITRE IV. 43 presse de donner des ordres. « Point de « préparatifs, conlinue-t-elle , nous ne « pouvons nous arrêter qu'un instant; « dans dix minutes "nous remontons en <( voiture. »
« Je fus atterré; mon mal de tête revint avec une violence épouvantable. Je voulus faire quelques instances ; la gaîté de M. de Narvac et de madame de Sivrène achevèrent de me déconcerter.
ce J en étais encore à chercher quelques phrases de prière , de supplication pour obtenir que l'ingrate renonçât à la funeste résolution de m'abandonner , lorsque , se levant avec vivacité et jetant par la fenêtre un coup d'œil sur mon jardin , elle me dit : « Mon cher la Dijodie , votre habita- « tion est délicieuse. 1 » Puis elle descend , s'élance dans sa voiture , et disparaît avec son compagnon de voyage.
« A peine fut-elle partie que je trouvai tout ce que j'aurais dû lui dire. J'étais désespéré. Voilà de ces situations où un homme ne se connaîl*plus. Tantôt j'étais près d'en pleurer , tantôt j'étais furieux ;
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et tout cela redoublait mon mal de tête.
IJ fut loin de diminuer quand je vis arriver à la file, bien parés et tout joyeux, les quarante convives que j'avais invités pour la cruelle qui me perçait le cœur par sa fuite. Le dîner était magnifique; mes convives avaient de l'appétit pour eux et pour moi. Ils me tinrent quatre heures à table ,
vantant mes vins et
mon cuisinier
ce
n'étaient pas les éloges de ces gens-là que j'avais ambitionnés. Une illumination ingénieuse devait répéter dans vingt bosquets les chiffres de l'inhumaine. 11 fallut bien faire allumer , puisque tout était préparé. Mes convives furent dans l'enchantement , dans le ravissement ; ils me fatiguèrent de leurs félicitations. « Ah ! que « c'est beau, monsieur le baron ! s'écriaient- « ils. Quel éclat! quel luxe ! quelle prodi- « galilé ! il est bien doux de pouvoir don- (( ner ainsi des fêtes à ses amis ! — Convenez, a dit l'un d'eux, qu'il n'y a pas, qu'il ne « peut pas y avoir sur la terre un homme « plus heureux que vous. » Ce mot -là fut le coup de poignard pour moi. Oh !
III e PARTIE. — CHAPITRE IV. 45 combien je souffris à celte fête ! il y a trente-six ans que je l'ai donnée; tous les détails m'en sont encore présens ; c'était le premier mai 1666. »
« Le premier mai 1666! » dis-je à mon frère en l'interrompant ; » ce fut précisécc ment ce jour - là , oui , je m'en sou- « viens , que , retiré dans ma petite cham- « bre garnie , je commençai à écrire « mes mémoires espérant les vendre à un « libraire. A peine me restait - il quel- « ques pièces de monnaie : je suspendis « mon travail pour souper sobrement avec « un petit pain et un grand verre d'eau; « j'étais le plus joyeux des hommes. — « Un petit pain et de l'eau, s'écria la « Dijodie ! ah mon Dieu! votre bonheur a me fait frémir. — Et votre malheur me « fait sourire.-. Pardon, il est passé depuis « si long-temps. Continuez , mon frère. »
11 continua de la sorle.
Jm
« Je fus très malade le lendemain ; mais
vous allez voir si je me laisse arrêter par les obstacles. Je nie sentais décidément épris de madame de Sivrène : le surlendemain , je me mis en roule pour sa terre.
J'arrive brûlant d'impatience et d'amour ; j'apprends que madame de Sivrène n'est pas encore chez elle, qu'elle doit passer quinze jours à la campagne de M. de Narvac.
Je ne me contins plus. « Cest un affront , « dis je en moi même; il faut en avoir vente geance; je vais rendre à ce petit monte sieur la visite qu'il m'a faite ; j'ai assez de « courage et de leçons d'escrime pour lui « disputer sa conquête. » Je ne donnai qu'une demi-beure à mon postillon pour faire rafraîchir mes chevaux , et je repartis la rage au cceur. En approchant, je réfléchis; je pensai que ce monsieur de Narvac était un petit fat , madame de Sivrène une coquette , et qu'un galant homme a tort, quand il se compromet avec de pareils êtres. Voyez quel est sur moi l'empire de la raison! J'arrivais au village, je dis au postillon : « En avant ; » et je passai sans regarder la maison de monsieur de Narvac.
III e PARTIE. - CHAPITRE IV.
« J étais content de moi-même ; je con- V mplais la campagne avec celte satisfaction qu'on éprouve quand on s'est bien conduit. J'aperçus à deux cents pas de la route, à mi-côte, non loin des bords de l'Allier, un château qui me parut magnifique j les alentours en étaient délicieux.
Lorsque je fus en face de l'avenue , je fis arrêter ma voiture pour mieux considérer un lieu si beau ; je ne me sentis pas de joie en voyant contre un arbre un écriteau qui annonçait que celle propriété était à vendre. « Voilà ce qui me convien t , « m'écriai -je involontairement ; l'ennui ne « peut approcher d'un pareil séjour. »
Aussitôt, je me décide à l'acquérir. Je me fais conduire au château; je vois les appartenons , les jardins , le parc ; en vérité j'allais d'enchantemens en enchantemens.
« A qui, demandai- je, apparlient ce « domaine? » Le concierge qui m'accompagnait me répondit : « A monsieur le « baron Fauvcl de la Dijodie. — A monte sieur le baron Fauvel.... » Je crus que le bonhomme avait perdu la tête, a Vous
« vous méprenez , mon ami ; je connais « le baron de la Dijodie ; il n'a point de « terre de ce côté. — Monsieur , il pos- « sède celle-ci depuis bien peu de temps :
« elle appartenait à ma bonne maîtresse , « sa tante de Moulins, dont il a hérité (( dernièrement; et son intendant vient de « la mettre en vente. — Son intendant vient « de la mettre en vente ! C'est trop fort !
« c'est trop fort ! » Voilà tout ce que je pus dire. Je ne me fis pas reconnaître des gens de la maison , et j'allai jusqu'à ma voiture en répétant : « C'est trop fort! »
« Je restai plus d'une demi-heure stupéfait de l'audace de Gauthier. Ah ! ma tante ne m'avait pas laissé de maison de campagne ! elle n'avait qu'une maisonnette délabrée...! Je sortis de ma stupéfaction pour entrer dans une colère.... Vous sentez bien qu'il ne pouvait y avoir de grâce pour un pareil coquin, qu'il fallait sur-le-champ lui dire : « Sortez de chez moi , je vous « chasse avec ignominie. » En conséquence, je me fis conduire à Riom , où je pris pour intendant un procureur en retraite , que je
III e PARTIE. — CHAPITRE IV. 4 9 chargeai d'aller à mon château traiter Gauthier comme il le méritait ; et je restai vingt-quatre heures à l'auberge , tandis qu'on me débarrassait de ce fripon.
« Quand je retournai à mon château," la première personne que j'aperçus, ce fut Gauthier ; il ne voulait pas partir. Je parlai ferme au procureur. Croiriez-vous que ce traître de Gauthier se permettait de reprendre avec moi son ton de précepteur?
Aidé de mon nouvel intendant, je lui fis voir que je n'étais plus un écolier. Il partit, et se retira dans une jolie métairie, que sans doute le corsaire n'avait pas achetée de ses propres deniers.
« Madame Lambert était alors très malade :
en apprenant le départ de Gauthier, elle eut un mouvement de joie qui fit empirer son mal , et peu de jours après elle mourut.
« J'étais libre de mes actions ; j'allai sans retard habiter le château que m'avait laissé ma tante. Je ne suis pas né pour être heureux ; c'est ce que je me répète matin et soir. Après un séjour de trois semaines, je ne reconnaissais pas celte habitation qui IV. - 3
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m'avait paru si agréable. La maison était incommode, le jardin mal soigné, le parc dégradé; la vue, c'était toujours la même chose. Ma solitude devenait accablante.
Combien de fois j'ai regretté le bruit auquel m'avaient accoutumé celte méchante madame Lambert et ce fripon de Gauthier !
Mon nouvel intendant me pillait encore plus que l'ancien. A la vérité , il me laissait en paix. Je crois que, s'il m'eût un peu tourmenté , j'aurais été moins mécontent de lui , tant la longueur et la monotonie de mes journées me désolaient.
Je me souvins d'avoir ouï dire que les eaux étaient un rendez-vous de plaisirs , qu'on n'avait pas besoin d'être malade pour y aller. Je partis pour Plombières.
« Le premier jour, je crus que je m'y amuserais ; celte espérance rendit les jours suivans plus tristes, car je ne m'amusai pas du tout. Pour me distraire, je bus des eaux; je me rendis malade. Les médecins m'ordonnèrent un voyage dans les pays chauds ; il fallut bien me résigner, et je pris la roule de l'Italie.
III e PARTIE — CHAPITRE IV. 5i 11 y a des gens qui vantent ce pays : ce n'est pas moi. En Italie, on est suffoqué par la chaleur ; et , pour y arriver , on est gelé dans ces hautes montagnes où l'on risque à chaque pas de rouler dans un abîme. La seule idée qu'il faudrait de nouveau traverser les Alpes pour retourner en France, me remplissait de terreur. On me disait qu'il ne tiendrait qu'à moi de revenir par mer. Voilà pourtant la vie; à chaque instant, on n'a que le choix entre deux dangers. Qu'on ne me parle plus des beautés de la nature. Quant aux merveilles des arts oh! c'est magnifique;
mais tous ces monumens sont bien vieux !
et moi , je n'aime pas les ruines. Ce qui m'a vraiment satisfait, ce sont les décorations de l'Opéra de Milan.
« Je m'arrêtai dans cette ville. Je fréquentai les étrangers de distinction qui s'y trouvaient en grand nombre ; il y avait des Anglais, des Allemands, des Espagnols, et même des Suédois et des Moscovites. Tous disputaient de luxe et de magnificence : il semble que les jeunes gens de qualité qui voyagent ne par-
Sa JACQUES FAUVEL.
courent l'Europe que pour y dépenser de l'argent. Au récit que j 'entendais faire des prodigalités de ces riches seigneurs, et à la bonne opinion que je voyais prendre de la nation à laquelle appartenait celui qui déployait le plus de faste, mes idées s'agrandirent ; je ne voulus pas être éclipsé, et pour soutenir l'iionneur de la France, je résolus de prendre une maîtresse à l'Opéra.
(( Une jeune chanteuse nommée Florella venait de débuter ; elle avait peu de voix, mais les plus beaux yeux du monde. On ne savait encore quel heureux mortel parviendrait à lui faire accepter un sort digne de ses grâces et de sa figure. Je m'y pris avec tant d'adresse et de générosité quelesguinées d'Angleterre, les florins et les ducats d'Allemagne, les piastres et les lingots d'Espagne furent obligés de céder le pas aux pistoles françaises.
« Floretta était vive, espiègle ; elle me coûtait des sommes énormes ; mais elle était folle de moi. Elle me donna un fils : pour assurer un sort à l'enfant, je comptai un capital à la mère. Je devins plus épris, elle devint plus capricieuse. Je conçus de légères in quiétudes
IIP PARTIE. — CHAPITRE IV. 53 sur sa fidélité, et je crus avoir trouvé un moyen de la rendre un peu moins étourdie.
(( Il y avait à l'Opéra de Milan une prima donna d'un mérite extraordinaire , la signora Alberlina Fugaccio. Son mari chantait les secondes basses-tailles. Ils passaient l'un et l'autre pour appartenir à de bonnes familles : la conduite de la signora n'était pas moins vantée que son rare talent et son esprit distingué. Il n'était bruit que des égards et de la tendresse du signor Fugaccio pour sa femme; en un mol, on citait les deux époux comme des gens tels qu'on en voit peu dans leur état. J'avais eu souvent occasion , dans les coulisses où j'étais fort considéré, de confier mes petits chagrins à la signora Alberlina. Elle m'avait témoigné de l'intérêt; et, finement, j'engageai la jeune Floretta à se lier avec ces honnêtes gens, persuadé qu'elle en recevrait de bons conseils et de sages exemples.
« Fiez-vous aux réputations ! Huit jours après , Fugaccio fut surpris par sa femme en galant tête-à-tête avec Floretta. L'aventure eut un grand éclat; je ne retournai pas chez
mon infidèle ; Albertina mit son mari à la porte. J'allai la voir, elle était furieuse ; j'étais très abattu; elle parlait de vengeance; je lui dis des mots pleins de sensibilité, elle fut toucbée; je devins plus tendre, et je parvins à la consoler plus aisément que je ne m'y serais attendu. C'était une femme de tête; ce qu'elle voulait s'exécutait : elle signifia à son directeur qu'elle ne reparaîtrait pas sur la scène si l'on ne cbassait du théâtre Floretlaet Fugaccio, à cause de leurs mauvaises mœurs. Son mari et mon infidèle partirent ensemble pourNaples.
«Je devins plus amou m nv d'AIhftriino/iiio je ne 1 avais été de Floretta. On disait qu'elle n'avait qu'une beauté passée ; ce n'était pas mon avis. Je m'enivrais des applaudissemens qu'on prodiguait à son talent; elle m'adorait, et c'est la seule femme que j'aie véritablement aimée.
« Je la suivis dans plusieurs villes : elle ne me permettait pas de la quitter un seul instant; je l'accompagnais toujours au théâtre. C'est moi qui portais la mante dont elle s'enveloppait en rentrant dans la coulisse; j'allais
III e PARTIE. — CHAPITRE IV. 55 chercher les consommés ou les sirops dont elle avait besoin pour soutenir et ménager sa voix. J'étais d'une exactitude empressée dans tous les petits services qu'elle exigeait , et cependant la signora trouvait que j'y mettais de la maladresse; elle s'impatientait, sans examiner si les paroles aigres qu'elle m'adressait n'étaient pas entendues autour de nous. Toutes les chanteuses avaient des personnes qui leur rendaient les mêmes services; l'une avait sa mère ou sa sœur, l'autre son mari ou son amant. J'éprouvais quelque humiliation de me voir confondu avec ces gens là qui me traitaient en camarade. De riches seigneurs italiens ou étrangers fréquentaient les coulisses; ils avaient pour Albertina les plus grands égards ; ils ne m'en témoignaient pas autant à beaucoup près.
Moi qui par ma naissance étais fait pour aller de pair avec eux, je souffrais. Je m'étais flatté d'exciter l'envie , je craignais d'inspirer un autre sentiment. J'essayai avec beaucoup de douceur de faire entendre à Albertina que mon rôle près d'elle au théâtre pouvait me compromettre. Elle prit fort mal mon
observation ; elle se mit en colère, et me dit qu'elle se compromettait bien pour moi.
Quand on me tourmente, je ne me mets pas en colère, moi; mais je boude. AJbertina s'en irritait encore plus; elle m'invectivait pour m'égayer, et m'ordonnait d'être de bonne humeur. Mon ménage, car il faut bien que j'employe ce mot, mon ménage me devenait insupportable.
« Las de souffrir , ne pouvant plus me résigner à la tyrannie d'Alberlina, je pris un grand parti. Sans lui rien dire, et sans qu'elle me vît écrire, je mandai à mon cousin le grand-écuyer que je me décidais à profiter de ses offres de service, et que je le priais d'obtenir pour moi près de son souverain une place convenable à ma naissance! à ma fortune. Je jetai cette lettre à la poste, et je fus très satisfait de la force de caractère que je venais de montrer. »
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mots de la Dijodie m'inspirèrent de tristes réflexions. « A peine échappé « à la tutelle de ses valets , me disais je , il
III e PARTIE. — CHAPITRE IV- 5 7 « tombe sous la domination d'une maîtresse « arrogante, et le voilà qui cherche un « autre joug. » Mon frère s'aperçut que j'étais distrait ; il s'arrêta un moment, et reprit :
«Sur ces entrefaites, Albertine tomba malade d'une fluxion de poitrine; elle guérit, mais elle perdit sa voix. Lorsque je l'avais vue en danger , tout mon amour s'était réveillé ; il s'accrut encore lorsque, trop certaine de ne pouvoir plus paraître sur la scène, elle s'écria qu'il ne lui restait que moi. L'excès de sa tendresse me loucha ; vingt fois je fus près de lui avouer la démarche que j'avais faite, et de lui jurer que jamais je ne me séparerais d'elle : toujours je fus retenu par la crainte que mon aveu né l'irritât. Combien je m'applaudis d'avoir résisté à un premier mouvement , quand je la vis , après sa convalescence , plus despote qu'avant sa maladie !
((La réponse de mon cousin arriva; j'ouvris la dépèche avec autant d'inquiétude que
58 JACQUES FADVEL.
d'impatience. J'eus un de ces raomens de satisfaction pure et complète tels qu'on en a peu dans la vie. Mon parent , monsieur le comte de Montclar, m'annonçait que, d'après ma lettre, il avait jugé quel emploi me convenait; et que, sur sa demande, j'étais nommé chambellan de la duchesse douairière, mère du prince régnant. Mes vœux étaient comblés ! Qui ne serait flatté de se voir revêtu d'une pareille dignité? J'avais toujours tenu un haut rang : riche propriétaire, très considéré dans ma province, j'étais beaucoup par ma fortune et par moi-même; eh bien !
d me semblait que mon existence ne commençait que du jour où j'étais chambellan. Quel rôle! quel éclat m'attendait!
Tout homme dont l'âme est bien placée est flatté d'être utile à son pays; et n'est-ce pas être utile à son pays que de l'honorer ei^se distinguant chez l'étranger.
« Tout me réussissait ! Alberline était pour deux jours à la campagne chez une amie. Je lui écrivis une lettre courte, sèche; j'étais fort irrité contre elle; je la remerciais de m avoir fait éprouver mille vexations sans
III e PARTIE. — CHAPITRE IV. % lesquelles j'eusse regretté peut-être de la quitter; et je lui annonçais quel sort brillant nie procurait mon ami le comte de Montclar. Je demandai des ■ chevaux de poste, et je dis adieu à l'Italie.
« Combien je sentis mon cœur dilaté !
K J'ai brisé ma chaîne, me disais-je, je « suis libre et chambellan. » Il était indispensable que je fisse un tour en Auvergne. J'étais pressé; on m'attendait à la cour de Saxe-Gotha , mon absence pouvait y être vivement sentie; et, pour rien au monde , je n'aurais voulu encourir le reproche de négliger mes fonctions. Je ne restai que trois jours à mon château; j'examinai une multitude de comptes , je fis un travail immense , et je parvins à voir clairement qu'on me pillait. Eh bien! je n'en fus guère attristé ; les honneurs m'occupaient bien plus que la forlune. Cette place que leurs altesses daignaient m'accordes élevait mon âme ; j'avais traversé les Alpes presque sans peur. Je vous assure, mon frère , que les passions nobles sont bien miles à l'homme.
6o JACQUES FAUVEL.
« Je me rendis en Allemagne avec une incroyable célérité. Descendu à la meilleure auberge de la résidence, et fort impatient de saluer M. de Montclar, je m'occupai sur-lechamp de ma toilette. Carlo, mon valet de chambre, qui était allé ouvrir mes malles , rentra brusquement avec un air d'effroi; il ne me dit que ces mots : « Ah ! monsieur , « quel événement ! » Je crus que la duchesse douairière était morte; je le presse, je l'interroge. — « Monsieur, elle est ici ! — Qui , « elle? « Au même instant, je vois entrer Albertina Fugaccio.
A son aspect, je recule trois pas."..:.
Presqu'aussitôt , il me fallut courir à son secours; elle tombait en défaillance; nous eûmes beaucoup de peine à la faire revenir.
«Eh! madame, lui dis-je, vous en Alle- « magne!... par quel hasard... Quel. motif « vous amène? — Ingrat! me réponditelle en versant un torrent de larmes, pou- « vez-vous le demander? n'est-ce pas vous « qui faites ma destinée? Il y a huit jours « que je vous attends. Je meurs si vous m'a- « bandonnez. » J'avoue que je fus très flatté
III e PARTIE. — CHAPITRE IV. 61 d'inspirer un amour aussi exalté , que je me sentis très ému de l'état où je voyais Albertine. J'eus avec elle une conversation de deux heures ; elle portait ses prétentions jusqu'à vouloir être présentée comme ma femme ; il y avait de quoi me perdre. Je la suppliai de considérer l'impossibilité de ce qu'elle demandait , puisque mon cousin savait fort bien que je n'étais pas marié. Je l'assurais de mes sentimens, je lui jurais un amour éternel ; enfin nous convînmes qu'elle prendrait un appartement dans la ville; que, sous le nom de la comtesse Olympia , elle y vivrait comme une riche veuve italienne ; et je m'engageai à passer auprès d'elle tous les momens que me laisserait mon service à la cour.
« Quel temps précieux elle m'avait fait perdre! Il était trop tard pour me présentai chez mon cousin... »
Ici , la Dijodie fut interrompu. Jules et Philippe vinrent nous joindre ; l'heure du dîner était arrivée. Mon frère prit mon
bras et me dit : « Vous n'avez encore « entendu que des étourderies de jeu- « nesse; il me tarde de vous raconter « comment je me suis conduit dans mon « âge mûr. Je vais paraître sur un -plus « grand théâtre. »
m- PARTIE. — CHAPITRE V. 63
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