CHAPITRE V
Fin de l'histoire du baron de la Dijodie.
Il m'était doux de voir à ma table le fils d'Anselme. Après dîner , nos jeunes gens sortirent; Jules était curieux de montrer à son cousin les promenades et les divers établissemens de Landsberg. Mon frère s'endormit quelques momens ; à son réveil , il continua son histoire en ces termes :
« Je ne pus aller que le lendemain matin chez M. de Montclar; je vis un homme dont la figure était très douce et qui souriait toujours. Quoique veuf et sans enfans, il
avait un train de maison considérable. Son air de noblesse et d'affabilité me gagna le cœur dès le premier moment.
« Après avoir déjeuné avec lui : « Ma « confiance en vous , lui dis-je , est sans i( bornes. Pour me diriger, vous avez be- « soin de me connaître, et je vous parlerai « avec une entière francbise. J'ai de l'es- « prit naturel, un caractère ferme, tempéré « par un grand fonds de sensibilité. Je « suis prêt à me dévouer aux fonctions « que vous m'appelez à remplir ; mais une « chose m'inquièle. Dans mon château, je « ne me suis pas mis en peine d'acquérir « des lumières qui devaient m'être inutiles.
« Je vais me trouver avec des hommes qui a administrent l'Etat : on me demandera « mon opinion sur les plus graves intérêts.
« Je tremble en songeant aux embarras « dans lesquels cela peut me jeter. Je vous « prierai , mon cher cousin , de me dire (( quelles connaissances me deviennent inu dispensables. — Volontiers. Savez-vous « jouer au piquet? — Oui. — Bon I Tous « les soirs, la duchesse douairière fait sa
IIP PARTIE. — CHAPITRE V. 65 « partie ; et ses chambellans sont tour à tour « de service pour jouer avec elle. Ëtes-vous « chasseur ? — Un peu. — A merveille !
« Le prince chasse presque tous les jours , » et vous serez admis quelquefois à Thonce neur de l'accompagner. Jouez-vous bien « le piquet? êles-vous un habile chasseur ?
« — Malheureusement, non. — Tant mieux, « au contraire. Vous ne devez jamais gagner « la duchesse; et il ne faut pas que vous « soyez plus adroit que le prince. Vous « possédez, précisément au degré nécessaire, « les connaissances qu'exige votre place. »
Je respirai. Mon cousin ajouta du ton le plus amical : « Je n'ai plus qu'une instruccc tion à vous donner. Une touchante union « règne dans cette cour : seulement , il y a « une défiance réciproque entre les person- « nés qui composent la maison du prince « dont je suis le grand écuyer, et celles qui « sont attachées au service de la duchesse » douairière dont vous êtes chambellan.
« Je vous protégerai près du prince ; vous « me serez utile près de la duchesse. Chaque « soir ; vous me rendrez compte de tout ce
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« que vous aurez vu et entendu dans le « palais de l'auguste princesse qui va « vous honorer de sa confiance. » Je fus enchanté de mon cousin , et il mit le comble à ses bontés en me présentant dès le lendemain à leurs altesses.
« J'entrai en fonctions. Mes journées étaient bien remplies : il fallait m'babiller de bonne heure pour être dans les appartenons long- temps avant le lever de la duchesse. 11 fallait me tenir debout derrière son fauteuil, pendant le déjeuner, pendant le service divin , pendant les audiences , pendant le dîner. Je m'asseyais pour fairesa partie de piquet ; je l'accompagnais au spectacle, où je me tenais debout ainsi qu'au souper. Aussitôt qu'elle s'était retirée avec ses femmes, personne n'avait plus rien à m'ordonner ; j'allais en toute hâte communiquer à mon cousin mes observations, et je me rendais ensuite chez Alberline. Sans doute, mes fonctions à la cour n'étaient pas exemptes de fatigue; mais quand je comparais mon existence à celle de ces ministres, de ces conseillers qui s'embarrassent la tête
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des affaires de l'état, j'étais bien dédommagé par le sentiment de mon indépendance.
« Son altesse la duchesse douairière était une princesse accomplie; elle avait une aimable familiarité avec les gens de sa maison. Seulement, au moindre relard, à la plus légère inadvertance, elle nous parlait avec hauteur, j'oserai même dire avec une sorte de dureté. Quelquefois , je l'avoue , cela me faisait songer à mon château où j'aurais pu traiter mes gens comme on me traitait à la cour. Peu à peu, je m'habituai aux vivacités de la princesse ; je laissais passer sa colère , et j'étais sûr de rentrer en grâce le lendemain, en lui disant, avec un sourire respectueux : « Hier, votre altesse « a eu bien raison de me gronder. »
« Une grande époque approchait. Le prince régnant allait épouser une jeune princesse d'une cour voisine. Tous les courtisans pensaient à se marier. Il n'était question que de noces dans la résidence. Ce fut alors que mon cousin s'avisa du coup de politique le plus adroit. Il était brouillé avec la vicomtesse de Blumenthal , dame
d'honneur de la duchesse douairière, et de'sirait vivement se réconcilier avec une personne d'un aussi grand crédit : elle avait une nièce , qu'il imagina de me faire épouser. Le bruit courait que cette nièce était la maîtresse du prince, et qu'on lui cherchait un mari, à cause du grand mariage qui se préparait. Rien n'était prouvé ; et moi, j'ai toujours pensé qu'il faut se défier des propos de cour presqu'aulant que de ceux des petites villes. Je fus charmé de la proposition. Le prince donnait une dot de quarante mille florins à la demoiselle, et le grand cordon du premier ordre de l'Etat à celui qui recevrait sa main. J'exprimais ma reconnaissance à M. de Montclar :
au milieu de mes remercîmens , Albertina me revint à l'esprit. Je pâlis , je balbutiai ; mais , surmontant mon trouble, je ne désespérai pas d'arranger l'affaire, et j'allai trouver Albertine.
a Avec précaution, avec finesse, et comme si je plaisantais, je lui parlai du projet de mon cousin. Elle ne plaisanta point; elle me signifia que ce mariage ne se ferait
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pas , ou qu'elle se vengerait. Je fus effrayé. J'élais guéri de mon amour ; mais je redoutais les excès auxquels la jalousie peut porter une femme italienne.
« Je retournai chez mon cousin. Je lui laissai voir de l'hésitation : il se fâcha.
J'étais fort embarrassé. Tandis que je négociais , que je temporisais , un conseiller aulique demanda la jeune personne et l'obtinl. Mon cousin se dépita , je me dépitai avec lui ; Albertine se réjouit , je me réjouis avec elle. Je ne regrettai ni la demoiselle , ni la dot ; mais je regrettai beaucoup le grand cordon.
« Pendant deux mois , il y eut à la cour une suite de fêles ravissantes. J'y parus avec un faste dont vous n'avez pas d'idée ; j'attirai tous les regards. Les augustes personnages daignèrent trois ou quatre fois m'adresser des mots très flatteurs. Jamais je n avais été si heureux : oh I que ces fêtes se terminèrent cruellement pour moi !
« 11 fallait donner des emplois à plusieurs étrangers arrivés à la suite de la jeune princesse. La vicomtesse de Blumenlhal chargea
?o JACQUES FAUVEL.
mon cousin de placer un de ces messieurs , niellant à ce prix sa réconciliation avec elle. Savez- vous ce que fit mon cousin ? Il vint tout bonnement me proposer de donner ma démission. Je me récriai : il me dit que je ne pouvais réussir à la cour , que la vicomtesse était mon ennemie déclarée depuis que j avais montré si peu d'empressement pour sa nièce. Je répondis fièrement que je n'étais pas fait pour épouser une des maîtresses du prince; car je commençais à avoir bien des doutes sur la conduite inconsidérée delà jeune personne. Je refusai net d'envoyer ma démission. Vous ne savez pas le parti que prit mon cousin ? 11 me fit donner mon congé, J'allai le trouver; j'étais indigné, je lui parlai avec force : il me traita d'ingrat. Ma disgrâce , comme vous le pensez bien , m'était fort indifférente : quand on a
du caractère et de la philosophie mais
l'injustice dont j'étais victime me révoltait. « Je fis inutilement une foule de démarches : la vicomtesse était une ennemie trop active ; ses intrigues avaient animé toute la cour contre moi. Il ne me restait pas
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un ami; j'allai voir Albertine. Je savais bien qu'elle ne m'était attachée que par intérêt; mais enfin elle m'était attachée.
« Je craignais qu'elle ne me grondât d'être en disgrâce ; mais non : cette femme s'éleva vraiment à une grande hauteur de caractère.
Elle me serra dans ses bras avec tendresse, mie dit qu'il fallait sans retard abandonner des gens si peu dignes d'apprécier mon mérite, et qu'en France , dans mon château, nous jouirions d'un sort délicieux. Tout en me parlant du bonheur qui nous attendait, Albertine donna des ordres chez elle , chez moi, fit préparer la voilure , et sans que je me fusse mêlé de rien, je me trouvai sur la roule de France.
(( En courant la poste , je gardais le silence. J'étais de fort mauvaise humeur.
Encore une fois, ma disgrâce ne m'occupait pas du tout ; mais une injustice si criante ne sortait pas de mon esprit. Alberlina me fut très utile; elle traitait la cour, les courtisans , les maîtresses du prince avec une malignité mordante qui me soulageait. Pomme distraire, elle me raconla une multitude
d'anecdotes de théâtre. Je jugeai par ses récits qu'il y avait des hommes Lien dupes avec les femmes, surtout avec les actrices :
cela me faisait rire.
« Nous arrivâmes. Que mon château me parut triste et silencieux comparé au séjour d'où je m'exilais I Tous les gentilshommes de mon voisinage s'empressèrent de me rendre visite. Qu'ils me semblèrent lourds , gauches et maussades! Qu'est-ce qu'un gentilhomme qui n'a pas vu la cour... ? un paysan titré. Ne s'avisèrent-ils pas de tenir des propos? J'avais dit que, las des grandeurs , je me retirais dans ma terre pour v vivre avec mes amis en simple particulier.
Ces prétendus amis ne cessaient de répéter entre eux que j'étais disgracié. D'où le savaient-ils Quelques-uns ne voulaient-ils pas me consoler ? Oh ! j'étais au supplice :
leur pi lié me mettait en fureur.
a Albertina , sous le nom de comtesse Fugaccio , faisait les honneurs de ma maison.
Elle prit toute l'autorité : j'aurais été loin de m'en plaindre ; mais souvent elle me traitait comme une duchesse traite son chambellan.
IIP PARTIE. — CHAPITRE V. 7 3 Nouveau malheur pour moi! elle apprit la mort de son mari; et son humeur changea subitement. Elle m'accablait de ses tendresses, me fatiguait de ses attentions , me poursuivait de ses petits soins : vous devinez qu'elle avait la pre'tention de se faire épouser.
J'e'tais bien assez son esclave sans en prendre le titre : je résistais; quelquefois j'hésitais. Ah! mon frère! quel tourment que celui d'avoir une vieille maîtresse !
« Je regrettais de ne m'ètre pas décidé dans ma jeunesse à un mariage convenable.
Je ne voyais autour de moi que des gens intéressés, avides; personne ne m'aimait.
Dans un accès de mélancolie, je pensai à ce fds que j'avais eu de Floretta. Je voulus savoir ce qu'il était devenu ; j'écrivis au père de mon valet de chambre Carlo. Je ne reçus point de réponse , et je ne pus donner suite à cette affaire, car il m'en arriva d'autres bien importantes. Nous étions en i685, et je doute fort que la révocation de 1 édit de Nantes vous ait causé autant de mal qu'à moi.
« Je ne perdis pas un moment pour abjurer.