IV
Je fis très bien; car, d'après ce que j'ai souffert, quoique catholique, jugez de ce que j'aurais souffert si je fusse resté protestant. Les dragons se répandirent dans nos provinces. Albertina voulut se réfugier à Clermont : j étais tenté de l'accompagner ; mais, pour surveiller mes intérêts, je demeurai dans mes terres.
« Quatre compagnies arrivèrent au château : j'allai recevoir les officiers ; je leur déclarai que j'étais catholique , et leur demandai protection. Un d'eux me répondit, avec beaucoup de politesse, que les soldats avaient toute liberté chez les protestans, mais qu'aucune vexation ne pouvait avoir lieu dans le domicile d'un catholique. Ah! juste ciel!
comme ils tinrent ces belles promesses ! En vingt-quatre heures, tout fut dévasté, saccagé. Je ne pus soutenir la vue d'un tel pillage, et je m'enfuis vers Clermont.
Sur la route , je tombai au milieu d'une bande de houzards qui dévalisèrent ma voiture , battirent mon cocher, mon valet de chambre , et me maltraitèrent moi-même.
(( Camarades , lenr criais-je, je suis catho-
IIP PARTIE. — CHAPITRE V. 7 5 « Jique ! bon catholique ! — Eh bien ! mon a brave homme , répondirent ces insolens , « notre religion triomphe : qu'est-ce que « tu demandes de plus ? »
« Oh ! dis-je à Albertine en arrivant, le pays est en feu ; je ne serais pas encore ici en sûreté, demain je pars pour Paris. Elle s'écria qu'elle était prête à me suivre. Mon dessein n'avait pas été de l'emmener ; mais au milieu de tous mes embarras , pouvais-je encore me donner celui de disputer avec elle?
k J'étais peu curieux de voir Paris ; j'avais habité d'autres capitales; mais j'étais singulièrement empressé d'aller à la cour que je pouvais observer en connaisseur. Je ne fus pas aussi satisfait que je m'y attendais; nous avions en Saxe des détails mieux soignés. Je rencontrai à Versailles le comte de Rikbag, chargé d'affaires du grand duc.
Je l'avais connu à la résidence ; il m'accueillit à merveille; j'eus lieu de me convaincre de plus en plus que j'avais laissé à la cour de Saxe des souvenirs profonds, et que je m'y erais maintenu sans les artifices de celte vicomtessse de Blumenthal. Il est cruel de
penser qu'un homme est éloigné d'une carrièi'e dont il est digne , qu'une cour est privée de ses services ; et tout cela , parce qu'une dame d'honneur a la petitesse de ne pas vouloir l'apprécier.
«Je ne pouvais vous oublier, mon cher frère ; j'appris avec peine que vous n'étiez plus en France. Ce fut alors que je vis votre cousin Anselme Ménars ; il était au moment de se faire moine. Cet homme vous a causé bien des chagrins; mais qui peut en être exempt dans la vie ? Ayez un peu de courage , un peu de fermeté; je ne saurais trop vous le recommander.
« Pour jouir des agrémens de Paris, je résolus de recevoir du monde. Ma naissance, et le rang que j'avais occupé , me donnaient l'espoir de réunir des personnes de haute distinction. Il fallut me contenter des gens que choisit Albertina j c'étaient des chevaliers de noblesse équivoque, des femmes de moyenne vertu dont quelques-unes faisaient les prudes , des musiciens , des chanteurs, et, je crois, tous les Italiens qui se trouvaient à Paris. Plusieurs m'emprun-
ïtP PARTIE. — CHAPITRE V. JJ terent de l'argent, je m'y e'tais attendu; mais il m'arriva une sœur et une tante de madame Fugaccio. Puis, il vint une nièce qu'elle aimait comme sa fille , et qu'elle fit épouser à un violon de la musique du roi. Il m'en coûta un riche cadeau de noce à la jeune personne qui m appelait son père. Chaque année, quelques petits parens traversaient les Alpes pour nous rendre visite; tous ces gens-là vivaient à mes dépens, et s'amusaient beaucoup dans ma maison.
« Un jour, seul au coin de mon feu, je me livrais à de tristes réflexions , lorsqu'on m'annonça qu'un étranger demandait à me parler. Je vis entrer un grand jeune homme qui s'écria en étendant les bras vers moi :
« Caro mio padre ! » C'était mon fils , le fils de Florelta. Il avait des papiers bien en règle , et de plus la lettre que j'avais écrite au père de Carlo. Je l'embrassai ; il ressemblait beaucoup à sa mère. Après quelques momens de conversation, je lui dis de revenir le lendemain , et que je le logerais chez moi. Quand j'appris à Alhertine que mon fils était
arrivé, et que j'avais le dessein de le faire vivre avec nous, elle montra une impatience qui par degrés devint de la colère. « Vous ne voyez pas , dit-elle , que « cet aventurier vous croit plus vieux que « vous n'êtes, et ne vient ici que pour « avoir place dans votre testament. » Je fadlis à répliquer sur-le-champ qu'elle le repoussait par un motif semblable à celui qu'elle lui supposait; je sentis que le mot ■ serait trop dur. Je me bornai à répondre une chose bien piquante , savoir : qu'il serait fort singulier qu'on eût dans sa maison toute une famille étrangère, et qu'on ne pût y recevoir son propre fils. « Votre fils , reprit Albertine ! votre fils ! n'ai-je pas connu « Floretta , ses intrigues et ses amours ?
« Lord Elvorth a tenu sur les fonds bap- « tismaux cet enfant qui vous trouble la « cervelle. Savez-vous qu'il lui fait une « pension de cinquante, livres sterling ?
« croyez-vous qu'il aurait tant de généro- « site, si cet enfant n'était que son filleul ? » Cet argument réveilla tous les doutes qui s'étaient élevés dans mon esprit quand j'a-
IIP PARTIE. — CHAPITRE V. 79 vais embrassé Je jeune homme. « Eh quoi?
« lord Elvorlli qui me témoignait tant a d'amitié à Milan...! » Je tombai dans l'accablement. Alberline fut touchée de mon état. « Bon, bon, dit-elle, ce lord « n'est qu'une dupe comme vous ; je sais « tout le mystère. Vous souvenez-vous de « ce jeune Romain que Florelta nommait « son cousin. Il n'a pas fait de pension , « lui ; mais il aurait pu remercier ceux « qui ont eu la bonté d'en faire. » Albertine avait cru me calmer , elle augmenta mon trouble ; enfin j'aperçus un moyen de savoir la vérité. Le soir , pendant que mon valet de chambre me déshabillait :
« Carlo , lui dis-je , je t'ai toujours connu « pour un honnête garçon ; tu étais bien « avec la femme de chambre de Florelta ; « j'exige que tu me parles franchement. »
Je lui confiai mes doutes. Il hésitait, je le pressai , j'ordonnai ; il me dit : « Puisce que monsieur le veut, je serai franc.
« La signora Floretta ne lui était pas très « fidèle , voilà ce qui est certain ; sur le « reste, on ne peut former que des con-
8o JACQUES FAUVEL.
(( jeclures. Mais monsieur se souvient il
« d'un baron sue'dois qui vint avec son
« neveu à Milan ? Je suis bien trompé
« si l'enfant de la signora n'est pas du ba~
« ron suédois... à moins qu'il ne soit de
« son neveu. » Cette réponse m'éclaira :
quand on fait sur un événement vingt
récits contradictoires , il n'y en a pas un
de vrai. Tous les gens dont on me parlait ,
l'Anglais, le Romain, le Suédois et son
neveu avaient cherché à plaire à Floretta;
je le savais depuis long-temps ; mais moi
seul j'étais sans cesse admis chez elle,
j'étais son amant déclaré, et son enfant
était mon fils.
« Pour avoir la paix , je décidai que mon fils ne logerait pas chez moi ; mais je m'occupai en secret de lui procurer un état. 11 avait été comédien en Italie, et par conséquent il était peu disposé au travail. J'obtins pour lui l'emploi de contrôleur aux entrées de la ville de Rouen.
Six semaines après , je le vis revenir ; il me débita un conte ; j'appris qu'il s'était fait révoquer pour avoir favorisé la con-
III e PARTIE. — CHAPITRE V. 81
trebande. Je voulus lui procurer un autre élat : il aimait mieux ne rien faire, battre le pavé de Paris , et dépenser mon argent ; car il savait exciter ma sensibilité. Le vaurien jouait, et fut arrêté pour dettes. A celte nouvelle , mes doutes que sa mauvaise conduite avait réveillés, se changèrent presque en certitude. Je ne voulais plus avoir rien de commun avec le fils de Floretla. Il m'écrivit,' je fus ému : c'était peut-être mon fils. J'allai à sa prison ; mais, en homme ferme qui sait comprimer la tendresse paternelle , je ne consentis à le faire sortir qu'à condition qu'il s'embarquerait. Je lui procurai une place d'écrivain sur un vaisseau de haut-bord, et je lui fis une petite pacotille à l'insu d'Albertina. Plaignez-moi : j'ai eu tous les tourmens , tous les ennuis du mariage et de la paternité ; je n'en ai jamais éprouvé les douceurs.
« Après tant de tribulations , il était bien juste que le ciel m'accordât une faveur.
J'appris chez le comte de Rikbag la mort de la vicomtesse de Blumenthal. Je sen-
iflu
Mi
lis que ce grand événement changeait nia destinée. Mon ennemie n'était plus : « De « la résolution , me dis-je ; une brillante « carrière s'ouvre encore devant moi. »
Jamais je n'avais eu tant de feu, d'audace et de gaîlé. Je dis à Albertme que des ordres de la cour de Saxe-Gotha m'obligent à partir sans délai, pour aller reprendre la place qui m'a été injustement enlevée. Vous voyez, j'unissais la finesse au courage. Ces mots et la manière dont je les prononce rendent Albertina stupéfaite. Je suis charmé de la voir une fois en ma présence dans l'état où j'avais été si souvent devant elle. Profilant du moment, je donne mes ordres à Carlo pour que ma chaise de poste soit prête le surlendemain; puis j'ajoute rapidement qu'Albertina ne pouvant me suivre , je lui laisse la liberté de vivre à Paris ou dans mon château. Elle voulut faire quelques observations; ce jour-là, j 'étais de force à ne pas les entendre; je sortis.
« A mon premier voyage, j'avais reconnu qu'il me manquait un secrétaire; j'allai
IIP PARTIE. — CHAPITRE V. 83 trouver le fils d'Anselme, et je lui proposai de m'accompagner. Le lendemain , Alberline avait réfléchi ; elle se proposait de vivre six mois à Paris, six mois dans mon château. Il était naturel qu'elle voulût y jouir d'une certaine autorité; et, pour adoucir un peu son chagrin, je lui donnai des pouvoirs très étendus. Sa douleur était encore bien amère. J'allais partir pour un
long voyage elle me fit entendre
sans me rien demander précisément.... Je crus devoir la consoler par quelques dispositions ne m'en veuillez pas, mon frère....
je la nommai ma légataire ma légataire
universelle Elle m'avait consacré tant
d'années ! ses plus belles années....! Ce ne fut pas sans peine que je quittai cette femme ; mais l'honneur m'appelait. »
Ici , mon frère se leva ; et tantôt marchant avec vivacité , tantôt s'arrètant brusquement , il ajouta :
« J'aurai ma place de chambellan ; oui ,
84 JACQUES FAUYEL.
je 1 aurai. S'il est beau de se maintenir dans des fonctions éleve'es, il est plus glorieux de les reconquérir. Mon plan est arrêté, mes batteries sont dressées. J'ai passé par Berlin pour y voir un secrétaire de légation qui a plus de crédit que son ambassadeur, et qui m'a toujours apprécié : il ne doute pas de mon succès. Quelle envie je vais exciter! combien je jouirai de voir mes ennemis confondus, mes rivaux bumiliés! Je ne rencontrerai pas d'obstacles; mais dût-il s'en présenter, je les brave et j'en triompher». »
En terminant son récit, la Dijodie parut attendre mes éloges. Je cherchai à ne pas le blesser, et à ne point trahir ma pensée. Je lui représentai que l'ambition était peu faite pour notre âge, qu'il ne tenait qu'à lui de jouir enfin du repos qu'il s'était toujours laissé dérober. Je ne sus pas me faire comprendre.
J'avais éprouvé bien des malheurs; et cependant mon frère, avec son opulence et
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ses litres , mon frère , toujours dominé , toujours inutile, me paraissait plus misérable que moi. Son âme était vide , la mienne avait de ehers souvenirs et de douces espérances ; il était sans ami , j'avais un fils : je n'aurais pas changé ma destinée contre la sienne.
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