‹ Mémoires de Jacques Fauvel. Volume 4Chapitre 8 sur 20 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Aventure dans la forêt.

Mon frère devait partir dans trois jours.

Il n'avait pas une seule fois quitté la maison ; tantôt il se portait bien , mais le temps lui paraissait incertain; tantôt il trouvait le temps magnifique , mais sa santé' l'inquiétait. Enfin nous étions convenus d'une promenade pour le soir : on lui apporta une lettre de Berlin; il se crut obligé d'y faire sur-le-cbamp une longue réponse , il ne pouvait se passer de son secrétaire j je le laissai avec Philippe , et je sortis seul avec mon fils.

II? PARTIE. — CHAPITRE VI. ■ 87 Nous dirigeâmes nos pas vers une forêt de sapins dont l'aspect imposant avait pour nous un charme toujours nouveau. Jules me parlait de ses entretiens avec Philippe.

« Malheureux Philippe , disait-il ! on de- « vine trop hien la cause de sa tristesse.... (( Oh ! qu'il doit être affreux d'avoir à

« rougir de son père....! Il m'afflige

« je me sens attiré vers lui par ses cha- « grins , je lui écrirai souvent. Que je à serais heureux si je pouvais le discc traire de ses peines ! » Les sentimens de mon fils me causèrent une vive satisfaction. « Oui, lui dis -je, essayons « d'adoucir le sort de ton cousin ; j'ai « pensé hien souvent avec douleur aux « divisions qui existaient dans ma famille, ce Ce serait pour ma vieillesse une consoa lation de voir le fils d'Anselme et le « mien se lier d'une tendre amitié. — « Quelquefois , reprit Jules , il repousse « mes témoignages d'affection ; mais com- « ment lui en voudrais-je ? Peut-on être « plus à plaindre que lui ? il est sans fa- « mille, et le voilà comme nous éloigné de

« son pays. » Le bon jeune homme fui lin moment rêveur ; les sujets dont je l'entretenais le plus fréquemment étaient sa mère et sa patrie; il ne pouvait y songer sans être e'mu. « Oh! me dit-il, combien Phi- « lippe doit regretter la France, puisque « moi je la regrette sans l'avoir habitée!

« Mon père, ne verrai-je jamais ce pays » dont vous me parlez avec tant d'amour?

« — Mon fils, lui répondis-je, l'inju- « stice ne saurait être éternelle parmi les « hommes; mais les haines religieuses sont « celles que le temps use avec le plus de « lenteur. Ne nous flattons pas que Dieu a termine bientôt les épreuves auxquelles « il a voulu nous soumettre. Quand le a fatal édit de révocation sera révoqué à a son tour, peut-être la plupart des fart milles, qui se sont réfugiées dans les « divers états de l'Europe , auront-elles pris « les mœurs, les habitudes de leur nou- « velle patrie ? Qui sait même , qui sait si « dans de funestes guerres on ne verra « pas quelques-uns de nos descendais a s'armer contre les fils de nos compa-

III e PARTIE. — CHAPITRE VI. 89 « triotes? — Ah ! cela serait horrible. Quels ce fruits amers produisent les exils et les « proscriptions...! Pour moi , je ne cesse - « rai jamais d'être Français. — Oui, reste « fidèle au pays qui m'a vu naître , où « j'aurais voulu l'élever , où il me serait « doux de mourir. Cultive ta raison , « forme ton caractère , pour être estimé « en France si nous avons le bonheur « d'y rentrer , ou pour faire honorer en « toi le nom de Français, si tu dois toujours « vivre sur une terre étrangère. C'est ainsi « qu'un exilé peut encore payer sa dette « à sa patrie. »

Entraînés par la conversation , quand nous voulûmes retourner sur nos pas, la nuit approchait , et nous étions égarés.

Nous marchâmes pendant plus d'une heure , prenant et quittant divers sentiers , sans parvenir à distinguer celui qu'il fallait suivre. Le ciel était serein ; mais nous nous trouvions dans une partie très épaisse de la forêt , entourés de profonds ravins ; et mon fils commençait à s'inquiéter pour moi, lorsqu'à notre grande satisfaction,

go JACQUES FAUVEL.

le bruit d'une voilure nous annonça le

voisinage de la route.

Tout à coup, des cris se font entendre.

Jules s'élance, je le suis avec autant de vitesse qu'il m'est possible. Un coup de feu part au moment où j'arrive sur le chemin. J'aperçois à vingt pas la voiture arrêtée; des hommes armés en font descendre des voyageurs. Mon fils frappe un des brigands avec une pierre qu'il a ramassée ; il est terrassé par deux autres ; je cours , je m'écrie : « Misérables ! Dieu vous voit ! n A ces mots, à mon aspect, ils restent immobiles. « Monsieur Fauvel ! dit l'un d'eux. » Celui qui m'a nommé et deux autres se précipitent à mes pieds comme implorant leur grâce; leurs figures m'étaient inconnues. Un seul, debout et d'un air féroce , les excite à poursuivre leur crime. Il me couche en joue; les trois autres saisissent ce forcené, l'entraînent, et tous trois disparaissent dans l'épaisseur du bois.

Je m'assure que mon fils n'est pas blessé; mes regards se portent sur les voyageurs [

IIP PARTIE. — CHAPITRE VI. 91 un homme d'environ cinquante ans et une dame soutenaient une jeune personne près des'évanouir. «Ah! monsieur, dit l'étranger, « sans vous nous e'tions perdus. Ma femme !

« ma fille...! que d'obligations...! — Ociel! dit la jeune fille d'une voix faible , mon « frère , mes sœurs qui nous suivent dans « l'autre voiture...! — Mes enfans, criait la mère ! » Jules vole plus prompt que l'éclair ; nous nous empressons sur ses traces ; mais déjà il revient nous faisant signe de nous calmer , et nous entendons le fouet des postillons. Bientôt , la mère éperdue embrasse ses enfans ; le père nous conjure de prendre place en toute hâte dans sa voiture. A l'instant où la jeune personne y montait , pâle , tremblante , les cheveux épars , je fus frappé de sa beauté.

Nous suivîmes rapidement le chemin de Landsberg.

Le voyageur et sa femme nous remerciaient , s'étonnaient que ma seule présence eût mis en fuite ces brigands. Après un court silence : « Fatale destinée, dit avec emportement le voyageur ! sous quels

« auspices j'arrive dans ce pays , désor-

« mais le seul asile de ma famille ! Persé-

« cuté , proscrit pour ma religion

« Pour voire religion! dis-je vivement, « seriez-vous un protestant français? — « Non , je suis Irlandais catholique. »

Sa tête retomba sur sa poitrine. « Encore « des exilés! dit Jules à voix basse. » Par intervalles, l'e'tranger profe'rait des mots sans suite, et le danger qu'il venait de courir semblait l'occuper moins que ses persécutions passées. Je me gardai de lui faire des questions indiscrètes ; j'appris seulement qu'il se nommait le colonel Chervins.

J'admirais combien les femmes sont bonnes, consolantes; madame Chervins, encore saisie de frayeur , et tenant dans ses bras sa fille défaillante , adressait à son mari des paroles qui le calmèrent. Nous arrivâmes fort tard à Landsberg ; nous conduisîmes à la meilleure auberge le colonel et sa famille , et nous le quittâmes en promettant de le voir le lendemain.

Jules était fort agité ; il goûtait le plaisir d'avoir fait une bonne action, plaisir si

IIP PARTIE. — CHAPITRE VI. g3 vif à tous les âges et surtout au sien ! 11 était fier du péril qu'il avait bravé.

« Tu m'as fait trembler, lui dis- je, mais « sois toujours aussi prompt à remplir « ton devoir. »

On commençait à s'alarmer de notre longue absence. Suzanne , ma bonne servante , allait avec Philippe se mettre à notre recherche. Mon frère se disposait à se coucher, et leur recommandait de l'éveiller dès que nous serions arrivés. Nous racontâmes l'aventure qui nous avait retardés.

La Dijodie pâlit, s'effraya, se lamenta. « Eh! « mon frère , lui dis-je enfin , nous sommes « hors de danger ; de quoi vous inquiétez- « vous? — Grand Dieu! reprit-il, quand « je songe que j'ai passé sur cette route , et

« que cela pouvait m'arriver n'y a-t-il

« pas de quoi frémir ? »

Jules parlait avec chaleur à son cousin des personnes que nous avions secourues.

Il plaignait les malheurs du colonel; il vantait la bonté de sa femme ; il était vivement touché de l'état dans lequel il avait vu la jeune personne, et dit un mot de

sa beauté. Philippe s'anima , et , lui serrant la main , exprima noblement le regret de n'avoir pas partagé nos dangers, a Y <( pensez- vous, s'écria la Dijodie? on pou- « vait y périr! -Périr, dit Philippe en reprenant un air morne; est-ce un si « grand malheur ? »

IIP PARTIE. — CHAPITRE VIL g 5

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