‹ Mémoires de Jaques II (volume 2)Chapitre 6 sur 15 · S6 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

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cours du pays de Galles avant que l*ennemi pût le forcer à livrer bataille; mais ce parti^ commande par la prudence la plus ordinaire, ne fut pas celui que Ton prit.

Ce ne fut pas la seule erreur commise alors; car, lorsqu'on eut résolu de se maintenir dans le poste où Ton se trouvait, bien que l'armée eût eu trois jours pour se retrancher, ce qui était la première chose qu*ôn eût dû faire , on n'y songea point ; mais , au lieu de cela , on tâcha de tenir dans les quartiers de Spinay, qui étaient trop éloignés de la ville, tandis que si on s'était retiré Un peu plus loin , on aurait eu moins de terrain à défendre, et l'avantage d'être flanqué par Dunnington-Castle.

Je passerai sous silence les détails de la bataille qui ne fut pas heureuse pour le Roi, et je dii^i seulement que son armée se retira pendant la nuit et marcha d'abord à Wallingford, et ensuite à Oxford , laissant son canon à Dunnington- Castle, qui fut aussitôt assiégé par les ennemis. Ils se croyaient certains de s'en rendre maître sans peine et en peu de temps ; mais l'événement trompa leur attente, car avant qu'ils pussent venir à bout de leurs desseins, le prince Robert avait amené dû pays de Galles de tels renforts, que l'armée du Roi, revenant sur ses pas, délivra le château, emmena son canon et présenta la bataille aux rebelles; mais ceux-ci ne se sen-

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taat pas assez forts pour l'accepter ^ se tinrent enfermes dans Newbury , et refusèrent le combat; sur quoi l'armée du Hoi se retira le lende* main , ayant accompli le dessein dans lequel elle était venue, et cette action termina la campagne. Vers le commencement de mars 1645, Sa Majesté envoya le prince dans l'ouest et sortit d'Oxford le 3 maiv^ laissant dans cette ville le duc d'York avec la plus grande partie de son conseil; et y vers la fin de mai , la ville fut assiégée par l'armée des rebelles , nouvellement organisée sous les ordres de sir Thomas Fairfa):. Il y avait alors dans cette ville une garnison d'environ cinq mille vieux soldats , et ils étaient si bien pourvus de toutes les choses nécessaires pour soutenir un siège 9 qu'ils ne pouvaient craindre nullement que la ville filit prise par l'armée qui l'assiégeait : ce siège était même réellement l'événement le plus heureux qui pût alors arriver pour les alSaires dm Roi; car, tandis que l'ennemi s'épuisait en vaines tentatives sur cette ville, il lui donnait la facilité et le temps de s'avancer considérablefflent vers le nord , où il voulait alors se rendre : mais , soit terreur panique , ou pour donner à la cho^e HQ n^m plus doux, soit imprudence des gens du conseil , ils écrivirent aussitôt à Sa Majesté pour la presser de revenir à leur secours , déclarant qui si elle ne revenait pas , ils seraient obli^'s de rendre la yille. Us ^'obstinèrenfà eu-

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place qu'ils savaientdevoirinévitaWementtomber entre leurs mains peu de temps après. Le i8 du même mois le conseil envoya demander aux ennemis la permission de faire sortir des commissaires pour traiter de la reddition de la ville.

On entama les négociations , et elles continuèrent jusqu'au 20 juin; alors le traité fut définitivement conclu. Il n'y eut durant ce temps aucune suspension d'armes , si ce n'est trois jours avant celui où tout fut convenu. Cependant il ne se passa durant cet intervalle aucune action importante^ seulement de continuelles escarmouches qui avaient lieu d'ôixlinaire hors la porte du nord. L'ennemi n'avait pas fait d'approches sut ce point et s'était contenté de iijcer d'une rivière à l'autre une ligne de contrevallation à environ une portée de canon de la ville.

Bans une de ces rencontres, le prince Robert reçut un coup de feu dans l'épaule droite dont il fut promptement guéri, car la balle se plaça si heureusement qu'il n'y eut pas d'os cassé.

Le 24 juin, jour de saint Jean-Baptiste, la ville fut rendue à sir Thomas Fairfax. On ne fit pour le duc d'autre condition , si ce n'est qu'on le remettrait au parlement pour qu'il en disposât à son plaisir : €hose d'autant plus remarquable qu'on avait pris le soin le plus scrupuleux de régler le sort de tous les autres* Le prince Robert et le prince Maurice eurent la liberté de

passer la mer. Toutes les autres personnes l'enrent de même par îes articles de .la capitulation , dans le cas ou cela leur con viendrait. Autrement il leur e'tait permis de rester, et on leur accordait six mois pour faire leur paix et composer pour leurs proprie'tésj en conséquence Fairfax, lorsqu'on lui remit la ville, ordonna à sir George RatclifFde demeurer arec le duc jusqu'à ce que l'on sût de quelle manière le parlement voulait disposer de sa personne.

Le même jour ou le lendemain de leur entrée dans la ville , le général vint avec la plupart de ses officiers rendre visite à Son Altesse royale. Sir Thomas Fairfax lui fit une manière de discours qui n'était certainement pas des plus élo-^ quens, car il était meilleur soldat qu'orateur. Il fut le seul de tous les officiers qui ne baisa pas la main du duc, car ils n'avaient pas encore banni tout respect pour la famille royale. Cependant aucun d'eux ne poussa le cérémonial jusqu'à s'ageDOuiller en lui baisant la main , si ce n'est Cromwell, alors lieutenant-général.

Le duc demeura à Oxford jusqu'au mois de juillet, et, durant ce temps, quoiqu'on ne le tint pas précisément prisonnier , on ne lui permettait pas de se promener hors la vijle sans être accompagné d'une troupe de cavaliers suffisante potir le garder.

Peu de temps av^nt que le duc partit pour

Londres , sir j&eorge RatclifT reçut des lettres de la Reine ^ alors à Paris. La Reine ^ apprenant que que Son Altesse royale était encore à Oxford, ordonnait à sir George^ dans le cas ou la chose serait encore en son pouvoir, de conduire le duc en Irlande et de le lui ramener en France. Sir George refusa absolument d^obéir à l'un ou Tautre ordre, disant pour excuse quHl n'osait faire sortir du royaume aucun des fils du Roi , sans un ordre exprès de Sa Majesté. Ce scrupule ou plutôt cette imprudence pouvait coûter cher à Son Altesse royale , qu'il remettait ainsi entre les mains des rebelles.

Peude temps après , legouverneur du duc reçut du parlement Tordre de le conduire à Londres. A troisou quatre milles de la ville , le duc rencontra le.duc de Northumberland que le parlement venait de lui donner pour gouverneur , et plusieurs personnes parmi lesquelles il s'en trouvait de la première qualité. Ils le reçurent des mains de sir George RatclifT, qui fut aussitôt renvoyé d'auprès de lui ainsi que tout le reste de ses gens. On n'en excepta pas même un nain que Son Altesse royale aurait désiré garder.

Le duc fut conduit à Saint-James , où étaient déjà le.duc de Glocfester et la princesse Elisabeth, que le Roi y avait laissés à son départ de Londres* A la place des domestiques du duc , le parlement en donna d'autres de son choix; mais le conite et

la comtesse de Northumberland traitèrent les trois enfaos du Roi avec autant de respect et de soin que s^ils leur eussent été confiés par Sa Majesté.

Il y eut , durant cet hiver , un projet pour fairq échapper le duc. Le colonel Edward Villars y fut employé par Sa Majesté; mais la chose ayant été découverte y on ne sut de quelle manière^ cette tentative n'eut aucune suite. Le même hiver ^ le duc fut pris d'une longue fièvre qui dura depuis la fin de janvier jusqu'aux premiers jours de mars.

Peu de temps après , le parti dominant en Ecosse 5 dont le marquis d'Ârgyle était le chef ^ livra le Roi au parlement. Il fut conduit prisonnier à Holmsby dans le Northamptonshire y où il demeura en cet état jusqu'au commencement de l'été. A cette époque^ il en fut emmené par le cornet Joyce , et conduit à l'armée qui marchait alors vers Londres. Comme elle en approchait y le Roi passant par Maiden-Head y on per^ mit au duc de l'aller voir. Après quoi^ Son Altesse royale fut ramenée à Londres.

Aussitôt après, la cité, avec une grandie partie du parlement, se déclara contre l'armée; d'autres, au nombre desquels était le duc de Northumberland , quittèrent la villeet se rendirent à l'armée. Le comte avait formé le projet d'envoyer secrètement le duc, ainsi que son frère et sa sœur, à sa maison de Sion , pii il était alors. Il envoya

donc à Saint^James son beau-^firère Henri Howard pour aider à leur évasion ; mais le parti de la cité s'étant douté de son dessein , le fit surveiller si exactement qu'il fut impossible de l'effectuer. Car^ bien qu'ils fussent tout prêts à partir y les gardes placés autour de la maison firent leur service avec une telle vigilance qu'il eût été impossible de sortir des |>ortes sans être découvert. Le lendemain , le parlement fit à ce sujet l'enquête la plus scrupuleuse. Tous les domestiques furent sévèrement interrogés; mais cette affaire finit promptement, car la cité et cette portion du parlement qui faisait cause commune avec elle furent forcés de se soumettre, et l'armée entra dans la ville.

A la fin de l'été Sa Majesté fut conduite à Hamptoncourt , où le duc eut plusieurs fois la permission de l'aller voir. Il y allait généralement deux ou trois fois par semaine, jusqu'au moment où le Roi s'échappa de Hamptoncourt , pour se rendre à rtle de Wight où il fut de nouveau retenu prisonnier.

Il y eut cet hiver une autre tentative pour ta délivrance du duc ; elle fut conduite par les soins de mistriss Kilvert, sœur de l'évêque de Salisbury, attachée au service de la princesse Elisabeth, et par un barbier nommé Hill, placé auprès du duc par le parlement, et que Son Altesse royale avait déterminé à le servir dans son

projet ; mais au moraent où la chose allait rece*- Toir soa exécution , on intercepta une lettre du dite, et par ce moyen tout fut découvert. Hill fut mis en prison; on le relâcha quelque tempâ après, maïs il fut renvoyé du service du duc. Mistriss Kilvert fut plus heureuse > on ne dé-couvrit jamais qu'elle eût pris part au projet d'évasion. Lors de la découverte du premier, le dac avait nié fermement qu'il en eût la moindre connaissance, et qu'il s'intéressât le moins du monde à son succès ; mais pour cette fois , l'évidence était telle que toute dénégation devenait impossible, car c'était une preuve incontestable que la lettre qu'ils avaient entre leurs mains, dans laquelle se trouvaient quelques mots en chiffres qu'on reconnut pour être de son écriture , en sorte qu'il fut forcé d'en convenir ; mais dès qu'il avait été averti que TafTaire était découverte , il avait remis le chiffre qu'il tenait du Roi son père à la garde de mistriss Kilvert , la priant de le cacher dans un ei^droit de la maison convenu entre eux, afin qu'il pût l'y retrouver dans le cas où elle serait renvoyée.

Le duc n'avait pas plutôt donné ces ordres qu'arriva pour l'interroger un comité des deux chambres, composé de deux lords et de quatre membres des communes. Us lui montrèrent d'àhord sa lettre et il ne put nier qu'elle ne fût de son écriture. Alors ils lui demandèrent le chiffre.

il répondit qu'il Payait brûlé. Us l'examinèrent ensuite sur plusieurs autres particularités , et le pressèrent excessivement de leur découvrir qui l'avait aidé dans son projet d'évasion ; mais il se tint dans une extrême réserve sur tout ce qui con-r cernait cette affaire et n'en voulut rien avouer , quelque instance qu'ils y missent, jusqu'à lui faire entendre que , s'il ne voulait pas être sincère, comme ils disaient, et leui nommersescomplices, il courait risque d'être envoyé prisonnier à la Tour ; mais quand ils virent qu'aucun de leurs artifices ne pouvait vaincre la fermeté de sa résolution , ils le quittèrent enfin , et sur leur rapport aux deux chambres, le comte de Northumberland eut ordre de le surveiller beaucoup plus exactement, jusqu'à ce qu'on eût décidé de quelle manière on voulait disposer de lui. Plusieurs proposèrent de l'envoyer à la Tour : il fut un moment probable que cela passerait ainsi ; mais Iprsque la première chaleur fut un peu apaisée, les hommes modérés de la chambre des communes parvinrent à faire rejeter la motion , et Ton confia, comme on l'a dit, la surveillance du duc au comte de Northumberland qui fit quelques difficultés de s'en charger, et déclara qu'il n'en voulait point être responsable, ni porter en aucune manière lé blâme de son évasion , si elle avait lieu. Il fut donc convenu qu'en cas d'accident rien ne lui serait imputé. Ainsi il accepta k

mission de garderie duc aux conditions qu'il avait proposées , et demeura son gouverneur : seulement il demanda qu'on nommât quelques personnes spécialement chargées d'avoir Tœil sur Son Altesse royale pour prévenir son évasion, parce qu'il ne pouvait pas s'obliger à cet emploi. On le lui accorda , et on extorqua du duc la promesse de ne recevoir de lettres de qui que ce fdt sans les montrer au comte de Northumbetland ; mais rien de tout ce quMls pouvaient faire ou dire* n'était capable de l'empêcher de travailler à son évasion.

Au plus chaud même de cette affaire^ tandis que les interrogatoires du duc n'étaient pas encore finis, il commença, avec l'aide de sir George Howard, frère du comte de Suffolk, occupant alors auprès de lui l'emploi de grand écuyer, ou il avait été mis par le parlement, à former un nouveau projet pour sa liberté. Il avait absolument gagné sir George, et l'envoya au colonel Joseph Bamfîeld , qu'il savait avoir été employé dans le dwnier projet; car on s'en était ouvert à plusieurs personnes, et c'est probablement ce qui le fit découvrir. Cependant le parle-* ment n'avait pas su que Bamfîeld y eût pris part , en sorte qu'il ne fut pas obligé de quitter la ville , ainsi que plusieurs autres avaient été forcés de le faire. Le duc voyant les dangers auxquels l'avait exposé sa dernière tentative, s'était

absolument déterminé à ne coniier qu'à eux la conduite de celle-ci , et à rejeter absolument toutes les propositions qui pourraient lui venir d'ailleurs de favoriser son évasion; parce moyen il lui fut plus aisé de cacher ses intçntions* Pour y mieux parvenir, il refusa de recevoir une lettre qui lui fut apportée de la Reine ^ sa rnère^ quoiqu'elle lui vint par une personne dont il connaissait la fidélité, et à laquelle il aurait pu se fier • en sûreté : cela surprit excessivement le porteur. Il avait long-temps épié l'occasion de rendre cette lettre; et malgré l'exactitude avec laquelle on surveillait les actions du duc, il avait enfin trouvé le moment de la lui présenter à Saint-James, tandis que Son Altesse royale passait dans le jeu de paume; il la glissa dans la main du duc,* en lui disant tout bas que c'était de la Reine. Le duc répondit seulement : « Je suis obligé de tenir ma promesse, et ne puis par conséquent la recevoir; » en disant ces mots il continua sa route, en sorte qu'on ne remarqua rien. Lorsque ensuite cela fut rapporté à la Reine, elle en conçut un grand mécontentement contre le duc , et ne put imaginer par quelle raison il refusait une lettre d'elle; mais cela lui fut expliqué bientôt après; et réellement il était forcé à une grande circonspection; car s'il eût été découvert dans ce nouveau complot, d'après ce qui lui était déjà arrivé, il pouvait aisément prévoir ce qui l'attendait.

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Malgré toute la diligence de Bamfield , les préparatifs de l'ëvasion ne purent être achevés que le 20 avril. Durant toute la conduite de cette affaire on n'en confia pas le moindre détail au papier^ et cela n'était pas nécessaire. Sir George Howard se chargeait chaque jour des communications verbales entre le duc et Bam* field : ce fut là son seul emploi dans l'affaire.

Lorsque tout fut prét^ dans la soirée du 20 avrils le duc soupa à son heure accoutumée^ environ 7 heures^ avec son frère et sa sœur. Quand le souper fut fini, ils se mirent à jouer à la cachette avec les autres enfans de la maison. Ije duc avait pris depuis quinze jours Phabitude de jouer tous les soirs à ce jeu, et se cachait d'ordinaire en des endroits si difficiles à découvrir que presque toujours ils étaient une demi-heure à le chercher , et au bout de ce temps il avait coutume de revenir à eux de lui-même. Il avait pris ce moyen pour mieux couvrir son projet , et les accoutumer à le perdre de vue pendant une demi-heure, avant qu'il songeât à en profiter réellement pour s'échapper; afin que, lorsqu'il en viendrait là, il pût être sûr de gagner cette demi-heure avant qu'on eût lieu de soupçonner son départ. Son invention eut tout l'effet qu'il pouvait désirer; car, ce soir-là, aussitôt qu'ils commencèrent leur jeu, il feignit, selon sa. coutume, d'aller se cacher; mais, au lieu de I- 4

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cela^ il entra d'abord dans la chambre de sa sœur, et y enferma un petit chien qui avait cou* tunie de le suivre, dans la crainte qu'il ne le fît découvrir, puis descendit sans bruit deux escaliers dérobes qui conduisaient dans le jardin intérieur. Il avait trouvé d'avance moyen de se procurer la clef d'une porte de derrière, donnant du jardin dans le parc. Là il trouva Bamfield qui, prêt à le recevoir , ^attendait avec un valetde-pied portant un manteau, qu'il lui jeta sur les épaules : il se couvrit aussi la tête d'une perruque. De là ils traversèreut le jardin du printemps où un M. Tripp les attendait avec un car^ rosse qui les conduisit jusqu'à Salisbury-House. Alors le duc sortit de la voiture avec Bamfield comme s'il eût eu quelques visites à faire dans cette maison , puis poursuivit son chemin avec la voiture. Il fut convenu qu'il se ferait conduire dans la cité , et retiendrait la voiture aussi longtemps qu'il le pourrait dans ce bout de la ville. Aussitôt qu'il fut parti, le duc et Bamfield descendirent par Ivy-Lane. Là ils prirent un bateau, et allèrent débarquer de l'autre côté de la rivière, tout contre le pont. De là ils se rendirent dans la maison d'un nommé Loe , chirurgien , où ils trouvèrent mistriss Murray qui y tenait prêts des habits de femme pour déguiser le duc. Il s'habilla sur-le-champ; puis , accompagné par Bamfield et son valet^ se rendit à Lion-Key, où ils

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atteDdirent une barge à quatre rames ^ dans laquelle ils entrèrent; et, la marée les favorisant , ils descendirent la riyière.

Us ne furent pas plutôt dans la barge, que le maître commença h soupçonner quelque chose ; car, lorsque Bamfield Tavait pris pour venir Tattendre avec sa barge, il lui avait dit seulement qu'il devait emmener avec lui un ami; mais voyant qu'il emmenait une jeune femme, sans aucune autre personne pour Taccompagner , il se douta qu'il y avait dans cette ajQTaire quelque chose de plus qu'il n'avait imaginé d'abord. Cette idée l'effraya tellement qu'en descendant la rivière il ne parla d'autre chose que de l'impossibilité de passer près du fort à Gravesend sans être découvert , disant qu'il n'avait d'autre moyen de gagner le vaisseau qui les attendait que de débarquer à Gravesend , et là de se procurer un bateau à deux rames pour les conduire à bord. Quand Bamfield discuta la chose avec lui et lui montra la difficulté et le peu de prohabilité de se procurer tm bateau qui pût les conduire à leur vaisseau^ il éleva de nouvelles objections tirées du danger que lui feraient courir à lui-même le clair de lune et plusieurs autres circonstances ; mais pendant qu'ils s'entretenaient de cette manière , le maître de la barge fut pleinemeilt éclairci de ce qu'il avait soupçonné d'abord, que la femme qu^il condiiisait était un

homme de haut rang; car ayant regardé à travers une fente de la porte dans la chambre de la barge où se trouvait le duc avec une chandelle allumée devant lui , il vit Son Altesse royale mettre^la jambe sur la table et ôter son bas d'une manière si peu féminine qu'il jugea, ainsi qu'il le leur avoua ensuite, n'avoir plus lieu de mettre en doute ce qu'il avait soupçonné d'abord.

Cette découverte le troubla si complètement qu'il ne savait plus un mot de ce qu'il disait ni de ce qu'il faisait. Le duc et son compagnon s'en étant aperçus pensèrent que ce qu'ils avaient de mieux à faire était de lui avouer la vérité et de lui confier leur vie, car ils s'étaient d'avance assurés de son honnêteté. Le duc lui dit donc qui il% était et l'assura en même temps qu'il n'oublierait pas ce service et prendrait soin de sa fortune, et que, s'il jugeait trop dangereux de revenir à Londres , il le conduirait avec lui en Hollande.

Cette promesse raffermit son courage , et il les assura qu'il se hasarderait de passer près du fort Gravesend sans les mettre à terre, ce qu'il fit en effet; car au moment ou ils approchèrent de la ville, il cacha la lumière et laissa la barge dériver avec la marée ; en sorte qu'ils passèrent auprès du fort sans être découverts et arrivèrent au vaisseau qui était une pinque hollandaise de soixante-dix tonneaux qui les attendait à la pointe du cap

Hope et avait déjà dépose sa cargaison à Gravesend. Sir Nicolas Armour y le colonel Mayard et Richard Johnson , chacun accompagné d'un domestique^ étaient déjà à bord du bâtiment^ attendant l'arrivée du duc^ dont Bamfield les avait prévenus , afin que par leur secours il pût , si cela devenait nécessaire^ se rendre maître du vaisseau.

A la pointe du jour ils levèrent l'ancre^ et^ mettant à la voile paf un bon vent , purent remettre à lancre le lendemain matin de bonne heure en avant de Flessingue, oh ils demeurèrent attendant la marée qui devait les porter à M iddlebourg. Le maître du bâtiment ^ avec deux hommes des cinq qui composaient son équipage, se rendit à Flessingue dans sa chaloupe, comptant être revenu au moment où la marée serait assez forte pour la porter à M iddlebourg ; mais, avant son retour, Owen, le maître de la barge, qui avait suivi le duc, vint très -effrayé dans la petite cabine où étaient Son Altesse royale et les autres , et leur dit qu'il voyait s'approcher une frégate du parlement, venant, il n'en doutait pas , à leur poursuite ; qu'elle allait être sur eux à l'instant , qu'il fallait donc lever l'ancre aussi promptement qu'on pourrait, .et mettre à la voile sans perdre de temps pour Middlebourg. Un de ceux de la compagnie lui ayant demandé s'il était bien sûr que ce fût une frér

gate^ il le.leur assura si positivement que y comme Owen était un marin et qu'aucun d'eux n'avait alors la moindre connaissance en ce genre y ils se laissèrent aisément persuader de l'en croire. Ils ordonnèrent donc aux deux hommes demeurés à bord de lever l'ancre et de mettre à la voile. Ceux-ci refusèrent d'y consentir avant le retour du maître. Ils les y forcèrent à l'aide de deux domestiques ,. et John Owen se chargea de con* duire le vaisseau en sûreté à Middlcibourg^ quoi-^ que les deux mariniers lui dissent qu'il y avait à peine assez d'eau pour passer et qu'ils cou* raient risque de perdre le bâtiment; mais la peur que lui faisait le bâtiment anglais qu'il prenait pour un vaisseau de guerre à leur pour-* suite , l'emporta sur celle d'échouer. Cependant il se trouva ensuite que ce n'était qu'un vaisseau marchand, comme on l'avait prédit. Le vaisseau heurta deux fois contre la barre; cependant ^ la n:^arée survenue, ils passèrent à la fin sans que le vaisseau eût reçu aucune avarie. Us n'eurent pas plutôt passé les bas - fonds qu'Owen lui-^ même ayant reconnu sa méprise, et le maître étant au même moment revenu à bord, ils arrivèrent à Middlebourg avant la fin de la marée.

Le duc débarqua dans ses habits de femme et les garda toute cette soirée. Le lendemain, il prit un bateau pour se rendre à Dort, et, lorsqu'il y fut arrivé, il envoya Bamfield à La Haye pour

ea avertir sa sœur et le prince d'Orange^ et pour lui procurer quelques vêtemens y car il n'en avait pas apporte d'autres avec lui que ceux qui avaient servi à le déguiser. Le prince et la prin* cesse envoyèrent aussitôt leur yacht pour le con« duire à M aësland - Sluys , où sa sœur vint à sa rencontre. Le prince d'Orange était déjà venu au-devant de lui à la Brille, -et aussitôt qu'il fut débarqué ils le conduisirent à leur maison des Honslardike.

Âpres avoir rapporté l'évasion du duc , il ne sera pas hors de propos de rendre compte de ce qui se passa à Saint-James après son départ. Il n'y avait pas une heure qu'il était parti lorsqu'on commença à remarquer son absence et à le chercher dans toujtes les chambres de la maison. Comme on ne le trouvait pas, on envoya aussitôt avis de la chose à Whitehall et au général sir Thomas Fairfax. On donna les ordres pour garder tous les passages autour de Londres, particulièrement ceux de la route du nord et de celle du pays de Galles, imaginant qu'il aurait pris ce chemin ou celui d'Ecosse. On or-donna aussi de fermer tous les ports , mais il avait passé Gravesend avant l'arrivée des ordres. On ne cessa les recherches que lorsqu'on eut la nouvelle de son arrivée en Hollande.

Peu de temps après eut lieu le soulèvement du comté de Kent : tous les vaisseaux de guerre alors

dans les. dunes se déclarèrent pour Sa Majesté , mirent à terre leurs officiers et s'en choisirent de nouveaux^ sur la loyauté et l'habileté desquels ils pouvaient compter. Cette action fut si extraordinaire qu'elle mérite une relation particulière.

Rainsborough commandait alors la flotte des dunes consistant eb un bâtiment de second rang, un de troisième y trois ou quatre de quatrième rang, un de cinquième et trois ou quatre de sixième , sans compter quelques galiotes. Averti que les trois châteaux qui sont dans les dunes avaient été surpris par les habitans de Kent qui s'étaient déclarés pour Sa Majesté^ et apprenant de plus que la ville de Deal avait fort aidé à cette entreprise 9 il monta à bord d'une galiote afin de pouvoir approcher davantage du rivage et mieux observer ce qu'on faisait dans la ville. De sa ga« liote, il envoya l'ordre à ses bâti mens de lever l'ancre et de se tenir sous voile aussi près du rivage qu'ils le pourraient, afin de canonner la ville et de lui faire tout le mal qui serait en leur pouvoir. En conséquence, ils se mirent à lever leurs ancres, et pendant qu'ils étaient occupés dans le vaisseau la Gonstante-Réformation , qui était celui de Rainsborough, et qu'ils viraient au cabestan, un des contre-maîtres , nommé Robert Lindale , jugea l'occasion favorable pour exécuter la résolution qu'il avait formée depuis

quelque temps et qu'il avait communiquée à trois matelots de son vaisseau^ dans les mêmes principes que lui y de rendre au Roi quelque service important sur la flotte. En conséquence , eux et lui 9 tout en virant au cabestan^ se mirent à murmurer des ordres qu'ils avaient reçus^ et encore plus de la commission qu'on leur donnait , disant tout haut qu'ils ne voyaient pas quel motif ils pourraient avoir de canonner la ville de Deal remplie de leurs femmes , de leurs enfans et de leurs parens , et de les écraser sous les ruines de la place. Quand ils virent que cet argument commençait à faire effet sur leurs compagnons , ils poussèrent leur pointe et dirent qu'il serait beaucoup plus honnête à eux et conforme à leur intérêt de s'unir à ceux qui s'étaient soulevés et de se déclarer aussi pour Sa Majesté : aussitôt tout l'équipage saisit cette ouverture, et tous, d'une commune voix, s'écrièrent qu'ils étaient pour le Roi. Lindaleleurditalorsqu'ilcrdyaitque le lieutenant et quelques officiers du vaisseau leur seraient contraires, et qu'en conséquence il fallait promptement se saisir de la sainte-barbe et s'armer ; que, cela fait, il leur serait aisé de s'assurer de leurs officiers et de tous ceux qui refuseraient de s'unir à eux.

Cela fut exécuté sur-le-champ; alors Lindale^ montant sur le pont, s'empara des officiers et leur dit ouvertement que Téquipage avait résolu de

se déclarer pour le Roî^ qu'on présumait bien qu'ils ne se joindraient pas à ce mouyement , mais il les assura que^ la chose une fois faite ^ on les mettrait à terre avec tous leurs effets sans leur faire aucun mal , et qu'il en serait de même de tous ceux qui le désireraient; mais qu'en attendant , pour la sûreté commune , il fallait qu'ils se rendissent à fond de cale. Le lieutenant et un ou deux autres officiers, voyant qu'il n'y avait pas de remèdes , se soumirent sans résistance , très-contens de n'être pas plus maltraités. Lorsque tout fut paisiblement terminé dans le vaisseau , et qu^on se fut assuré de quelques autres gens de l'équipage, qu'on regardait comme trèsmal disposés en faveur du Roi, Lindale mit le vaisseau sous voile, s'approcha du vaisseau le plus voisin , annonça ce qu'il avait fait, engagea l'équipage à suivre cet exemple et à s'as-^ surer des officiers dont les sentimens ne seraient pas favorables au Roi, ou qu'autrement il les coulerait à fond. Il alla de cette manière de vais-* seau en vaisseau jusqu'à ce que tous se fussent déclarés pour le Roi. Rainsborough , voyant sa flotte sous voiles , et que cependant elle ne venait pas vers lui selon l'ordre qu'il en avait donné , mais que les bâtimens allaient et venaient s'entre-parler les uns les autres, revint dans sa gaiiote pour s'informer du motif de cette bizarre conduite ; s'approchant de son vaisseau, il de-

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maDda pourquoi ils avaient manœuvré de cette manière : en même temps il voulut monter à bord; mais ils lui dirent résolument qu'il ne fallait pas qu'il s'avisât de mettre le pied sur son vaisseau , car ils s'étaient déclarés pour le Roi ; et qu'ils allaient lui envoyer sur-le-champ ses effets et ses domestiques , ainsi que quelques officiers qu'ils avaient arrêtés , ce qu'ils firent sur-le-champ; mais lorsqu'il voulut entrer en pourparler avec eux et leur persuader de rentrer , comme il l'appelait, dans leur devoir , ils l'engagèrent à s'in* terdire tout discours de cette nature, ou qu'autrement ils tireraient sur lui. Voyant que ses raison- Démens seraient inutiles il demeura sans rien dire près du vaisseau jusqu'à ce qu'ils lui eussent en-voyécequ'ilsluiavaientpromis.Ensuite il remonta la rivière avec sa galiote pour aller rendre compte au parlement de ce qui venait d'arriver. Dans tous les autres vaisseaux , ils renvoyèrent également leurs officiers, permettant seulement de rester à quelques uns de ceux qui avaient été nommés par le Roi , et dont la loyauté leur était connue.

Lorsqu'ils eurent exécuté leur dessein , ils pensèrent qu'il était temps d'envoyer vers les gens de Kent et les informer de ce qu'ils avaient fait, priant ceux des gentilshommes du comté qui se trouvaient hommes de mer, devenir à bord de la flotte et de la commander. En conséquence de

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quoi sir William Palmer, le capitaine Bargrave^ le capitaine Fogg et autres se rendirent sur la flotte f prirent le commandement des vaisseaux ^ et remplirent les places demeurées vacantes par le renvoi des officiers ; mais avant qu'ils pussent être prêls à mettre à la voile pour sortir des dunes^ le comte de Wàrwick arriva dans une galiote envoyée par le parlement ^ pour essayer s'il réussirait mieux que Rainsborough à les détourner de leur devoir envers Sa Majesté.

En conséquence le comte envoya savoir s'ils voudraient le laisser venir à bord pour s'entretenir avec eux. Tls lui envoyèrent alors un des trois matelots qui avaient agi si activement dans J'afTâire pour lui demander ce qu'il avait à traiter avec eux , désirant le savoir avant de lui permettre de venir à bord. Le comte répondit qu'il était chargé par le parlement de leur offrir toutes les satisfactions qu'ils pourraient désirer, et le pardon de ce qui s'était passé , pourvu qu'ils voulussent le recevoir à bord et se déclarer de nouveau pour le parlement; que de plus il y était encouragé par une lettre de quelques uns d'entre eux qui l'invitaient à venir et l'assuraient du succès de la négociation. Le matelot répondit qu'ils ne faisaient aucun cas des promesses du parlement ; qu'ils s'étaient déclarés pour Sa Majesté , et étaient résolus à demeurer ses loyaux sujets; qu'il ne savait pas qui avait écrit à S4

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Seigneurie pour l'engager de .venir parmi eux ; mais qu'il ët^it certain que sa signature n'était pas à cette lettre qu'il demanda à voir. Le comte la lui donna, et^ après l'avoir lue, il la mit dans sa poche , disant que, bien qu'il ne pi^t permettre à Sa Seigneurie de venir à bord, on allait prendre soin de lui envoyer sur-le-champ ceux qui lui avaient écrit cette lettre.

Ensuite il revint à bord de la Gonstante-Réformation , la lettre à la main , et passa de même de vaisseau en vaisseau , envoyant au comte tous ceux qui l'avaient signée.

Le comte voyant ses insinuations sans succès, leur fit demander un de leurs vaisseaux pour remonter plus commodément la rivière, s'engagéant sur sa parole à le renvoyer. Ils y consentirent, et ils lui envoyèrent le Nicodème, frégate du sixième rang; mais il manqua à sa promesse, et le vaisseau ne revint point.

Lorsqu'ils eurent ensuite remis toutes choses en ordre sur chacun des bâtimens, ils pensèrent que ce qu'ils avaient de mieux à faire dans l'intérêt de Sa Majesté, était de faire voile vers la Hollande, où ils savaient qu'était le duc d'York, et où ils seraient à portée de recevoir les ordres que leur pourraient donner le prince ou le duc pour le service de Sa Majesté. Us firent donc route le plus vite qu'ils purent vers Helvoet-Sluys , où ils arrivèrent à la fin de mai.

A leur arrivée, ils envoyèrent avertir le duc de ce qui s'était passé ; il se rendit immédiatement auprès d'eux , €t demeura à bord jusqu'à ce que le prince arrivât de France par mer, et prît le commandement de cette flotte. Il se remit en mer avec elle quelques jours après , et fit voile vers les dunes, laissant le duc en Hollande avec sa sœur. Quelques jours après , il renvoya Bamfield du service du duc^ Celait un homme d'un esprit turbulent et intrigant : tandis que le duc était à bord de la flotte, il avait travaillé les marins pour former parmi eux un parti presbytérien , très-préjudiciable au service de Sa Majesté. La chose avait été si loin qu'ii'avait employé son crédit auprès du dijc pour tâcher de l'engager dans le parti en opposition au prince , mais le duc rejeta ses propositions, et les découvrit au prince ; en sorte que cet homme inquiet perdit tous les avantages qu'il aurait pu raisonnablement attendre des services qu'il venait de rendre; et le duc fut, à juste titre, tellement irrité contre lui que jamais depuis il ne voulut le reprendre à son service, quelques sollicitations qui lui fussent faites en sa faveur. Cependant Son Altesse royale, en considération de ce qu'il avait fait pour elle , subvint à ses besoins autant qu'il lui fut possible dans l'état de dénùment où elle se trouvait réduite elle-même, et continua ses charités jusqu'après la restauration dé Sa Ma-

jesté. Alors la conduite de Batnfield devînt si intolérablement mauvaise ^ que le duc ne jugea pas qu'il lui convint de laider plus long-temps.

Vers la fin de Tëté , le prince revint avec la flotte qui était sous ses ordres k Helvoet-^Sluys^ d'où il se rendit à La Haye. Peu de temps après , le comte de Warwick vint avec la flotte du parlement à Helvoet^Sluys; mais les Hollandais interposèrent leur autorité 9 et ne permirent pas que^ dans leur port 5 aucun des deux partiscommît contre l'autre des actes d'hostilité.

Le comte étant demeuré dans ces parages jusqu'à l'approche de l'hiver, et voyant qu'il ne pouvait rien entreprendre contre la flotte du Roi , s'en retourna avec celle du parlement. Pendant le même hiver, lorsque la flotte du parlement fut partie 9 le commandement des autres vaisseaux de Sa Majesté fut confié au prince Robert^ qui , avec son frère le prince Maurice, les conduisit d'abord en Irlande , de là en Portugal , puis dans le Levant, et ensuite aux Indes occidentales, où se perdirent le prince Maurice et plusieurs des vaisseaux sans qu'on ait jamais pu savoir avec certitude oii ils avaient été jetés, ni en avoir aucune nouvelle; on crut seulement qu'ils avaient fait naufrage entre les îles de la Virginie. Avant cet événement, le vaisseau que montait le prince Robert , la Constante-Réformation , avait sombre dans une grande tempête, et il s'était sauvée lui

et trois autres, sur le vaisseau de son frère, avec beaucoup de peine et de dangers. Après avoir éprouvé plusieurs aventures, il revint en Europe en l'année i653, et débarqua à Nantes. Le duc demeura environ huit mois eu Hollande , à compter de son arrivée, passa les fêtes de Noël à La Haye avec son frère et sa sœur le prince et la princesse d'Orange , et le lendemain de l'Epiphanie partit pour se rendre en France, selon les ordres qu'il avait reçus de la Reine sa mère. IL prit sa route par Bruxelles , et arriva à Cambrai; il y reçut une lettre de la Reine, qui l'informait des évéucmens survenus à Paris dans la nuit de l'Epiphanie. Elle lui disait en somme que les désordres de cette ville avaient contraint le Roi, pour sa propre sûreté , de la quitter; que lui et la cour s'étaient rendus à Saint-Germain, que cela s'était fait avec tant de précipitation qu'il avait été forcé dc^plartir la nuit; mais qu'après avoir mis sa personne en sûreté il avait, rassemblé ses troupes et assiégeait Paris, avec la résolution de le faire rentrer dans le devoir. Sa Majesté terminait en ordonnant au duc de demeurer , jusqu'à nouvel ordre, au lieu où le trouverait cette lettre.

L^archiduc Léopold, alors gouverneur des Pays- Bas, instruit du séjour de Son Âltéâse royale en Flandre , lui envoya un de ses principaux officiers chargé d'un message plein de civilité , et de

l'offre d'un séjour plus commode que celui de la yille frontière où elle se trouvait alors. Il lui proposa l'abbaye de Saint-Araand^ qui n'était éloignée de Cambrai que d'une journée en arrière. Le duc. l'adcepta , y fut magnifiquement traité par les moines, qui étaient de l'ordre de Saint- Benoit, et y demeura jusqu'au 8 février. Alors il reçut des lettres de la Reine qui lui ordonnait (le venir à Paris. En conséquence il retourna à Cambrai, se rendit de là à Péronne, puis à Paris, ou il arriva le i5 février; car, bien que la ville continuât à être bloquée par l'armée du Roi , il avait obtenu la permission d'y entrer et d'y habiter avec la Reine sa mère.

Un jour ou deux après l'arrivée du duc à Paris , il apprit l'horrible meurtre du Roi son père ; il est plus aisé d'imaginer que d'exprimer l'impression que fit sur la Reine et le duc une semblable nouvelle.

Vers ce temps, les Parisiens commençaient à se repentir de leur rébellion , et , sentant qu'ils ne pouvaient avoir de secours de nulle part , entrèrent en accommodement et se soumirent au Roi. La paix faite, le duc se rendit à Saint-Germain pour voir le Roi et la reine de France. Il y fut reçu avec toute la bienveillance qu'il pouvait espérer, et traité avec la magnificence due à son rang, et de la même manière que si la famille Royale eût été encore dans sa première situation. '• 5

Ensuite Son Altesse Royale revînt à Paris, et y demeura avec la Reine sa mère , jusqu'à ce que le Rt)i son frère rcTint de Hollande en France. De là ils allèrent à Saint*Germain , que la cour de France avait quitlë pour revenir à Paris.

On disait que l'intention du Roi y en venant en France , n'e'tait que d'y passer pour se rendre en Irlande, qui s'était déclare'e pour lui, et était alors presque entièrement sous son obéissance, les rebelles ne possédant plus guère que Dublin etLondonderry ; mais, au lieu de traverser seulement la France , Sa Majesté passa tout l'hiTer à Saint-Germain, et se laissa enfin persuaderde renoncer à son projet d'aller immédiatement en Irlande; elle se rendit ensuite à Jersey avec le duc. Ils partirent le 19 septembre.

Le 2t6 du même mois le Roi arriva à Coutances^ et de là se rendit, le lendemain matin, à Coutanville où il avait formé le projet de s'embarquer. Lorsqu'il y fut arrivé, la plupart pensèrent que Sa Majesté ferait bien d'y demeurer jusqu'au lendemain , et durant ce temps de s'informer^ avant de hasarder ainsi sa personne y si la côte était parfaitement libre, et s'il ne s'y trouvait aucun vaisseau du parlement. Le duc et sir John Berkley furent seuls d'un avis différent; ils Itii conseillèrent de s'embarquer sur-le-champ et l'y décidèrent : et Ton peut dire , avec vérité , que par là ils sauvèrent Sa Majesté. La raison qu'ils don-

naient , c'est que , selon foutes les apparences , il ne pouTait y avoir de danger à s'embarquer ce jour-là , parce que le vent ne venait que de tourner à Test, et que par conséquent les vaisseaux du parlement^ stationnés à Guernesey, n'en pourraient prendre avantage assez tôt pour empêcher son débarquement; mais que^ dans le cas où il retarderait jusqu'au lendemain , ils auraient le temps de se placer entre lui et la côte de TAngleterre.

Sa Majesté, ciômme on l'a dît, se rendît à cette opinion, mit aussitôt à la voile, et, au bout de trois heures, débarqua saine et sauve à Jersey. Comme on l'avait prédit, le leildemain, à la pointe du jour , gîx ou sept des vaisseaux rebelles parurent, et donnèrent la chasse aux bâtimens sur lesquels étaient embarqués les chevaux du Roi. Us avaient attendu jusqu'au lendemain matin; pour éviter d'être pris, ils furent obligés de se hasarder entre les rochers et à travers mille dangers , et n*échappèrent qu'avec beaucoup de peine à l'ennemi. Il était évident que si le Roi avait suivi la même marche, il aurait couru le même péril.

Durant le temps que Sa Majesté passa dans cette île avec lé duc , ils reçurent la triste nouvelle de la défaite de lord Ormond , et du parti confédéré des royalistes devant Dublin; après quoi on leva le siège de Londonder ry : et les affa i tes

68 MÉMOIUKS

de Sa Majesté en Irlande se trouvèrent alors dans un état si désespéré que le projet de s^y rendre fut absolument mis de côté y et que les deux vaisseaux de guerre hollandais , que le prince d'Orange avait envoyés pour transporter le Roi en Irlande , furent renvoyés en Hollande.

Peu de temps après ^ et avant que Sa Majesté quittât Jersey , quelques offres lui vinrent de l'Ecosse 3 apportées par un nommé Windram , très-loyal gentilhomme. Le Roi prit en conséquence la résolution de retourner en Hollande , pensant que de là il serait plus à portée de traiter avec ses sujets d'Ecosse , dont )a meilleure partie n'avait cessé , depuis le meurtre du Roi son père, de protester contre cet acte , et de s'opposer aux criminelles violences exercées en Angleterre.

Le printemps donc étant revenu^ Sa Majesté revint en France; et, après avoir passé quelque temps à Beauvais avec la Reine sa mère, venue de Paris exprès pour l'y voir , le Roi continua sa route vers la Hollande, fit à Bréda ses conventions avec les commissaires écossais, puis se ren* dit en Ecosse.

Le Roi avait laissé le duc à Jersey , où celuici resta jusqu'au commencement de septembre. Alors il reçut l'ordre de retourner en France, arriva à Paris le 17 du même mois , et demeura peu de temps dans cette ville. La lettre dans laquelle le Roi lui avait ordonné de quitter Jersey

contenait quelques expressions équivoques par lesquelles le Roi semblait lui faire entendre qu'il désirait que le duc vint en Hollande. Quelques uns de ceux qui entouraient le duc /et en qui il avait une grande confiance^ en particulier sir George Ratcliff, le doyen Stuart^ à qui le Roi avait ordonné de se tenir près de lui , et le docteur Killigrew , son chapelain , profitèrent du sens douteux de ces expressions pour l'engager à quitter la France. Ils avaient en cela leur dessein particulier^ et le pressèrent tellement de passer en Hollande^ que la Reine ^ qui était entièrenient contraire à ce projet, ne put l'obliger à demeurer à Paris. Il en partit le 4 octobre , et arriva à Bruxelles le i3.

11 y demeura quelque temps, et reçut d'kbord la triste nouvelle de la mort de sa sœur la princesse Elisabeth, arrivée dans le mois de septembre au château de Carisbrook, dans l'île de Wight , et celle de la défaite des Ecossais à Dunbar^ qui eut lieu le 5 du même mois.

Après être demeuré quelque temps à Bruxelles, le Roi informa la princesse d'Orange de sa prochaine arrivée en Hollande , et la Reine ayant mandé de Paris à la princesse de quelle manière le duc l'avait quittée , et combien elle était mécontente de lui , la princesse conseilla à Son Altesse de différer son voyage en Hollande, et lui fit connaître combien elle était affligée du mé-

contentcmeDt que montrait contre lui la Reine sa, mère, ajoutant qu'avant que son respect pour la Reine lui permit de l'engager, lui duc d'York, à la venir trouver, il fallait d'abord qu'elle eût tâche' de faire sa paix avec Sa Majesté'. Cette lettre obligea le duc à demeurera Bru-xei les jusqu'à ce que ces différends fussent accommodés. Peu de temps après, il reçut l'affligeante nouvelle de la niort du prince d'Orange, qui mourut de la petite vérole vers le commencement de novembre. Ç était une des plus grandes pertes que.dans cette conjoncture pût éprouver la famille royale ; mais, pour adoucir jusqu'à un certain point sonafflic— tion , le duc apprit bientotque sa sœur avait mis au monde un fils, le pripçe d'Orange actuel, qui naquit le 14 du même m^is, neuf jours après la mort de son père.

Le duc , après avoir demeuré à Bruxelles jusqu'au milieu de décembre, se rendit à Rbenen^ maison appartenant à la reine de Bohême, dans, la province d'Utrecfit. Il la lai avait empruntée pour y viyre retiré jusqu'à ce qu'il pût obtenir de sa sœur de le laisser venir à La Haye^

Pendant totit ce temps, il fut induit à une grande détresse, car U avait quitté Paris toutà-fait dénué d'argent j et , sans le secours des dixièmes de quelques prises faites vers le nord pat les frégates, de Jersey , et que les vents contraires avaient obligé de faire entrer à Dun-

DE JACQUES n. 7*

kerq«e , il lui aurait été impossible desubsiister ^ et il se serait trouvé réduit aux dernières ex* tFemités..

Aussitôt après son arrivée à Rhenen , il écrivit de nouveau à sa sœur pour la presser de le laisr ser venir près d'elle. Peu de temps après , elle lui manda qu'il pouvait venir , qu'elle en avait obtenu ]a. permission de la Reine. Le duc^ aussitôt qu'il eut reçu cette bonne nouvelle^ quitta Rhenen et arriva le- h2 janvier à La Haye ^ où il demeura tout l'hiver jusqu'au^ moment où l'on dut y recevoir les. ambassadeurs desTebelles. Jugeant alors qu'il ne pouvait convenablement de* meurer dans une ville où ils allaient faire leur entrée solennelle^, et pour éviter le désagrément de voir recevoir en grande^ pompa les meurtriers. de son père, il quitta La Haye et alla pas$er quelque temps àBreda.^

Cette cérémonie finie ^ lé duc revint à La Haye et y vécut avec une telle circonspection qu'il ne rencontra pas une seule fois, les ambassadeurs dans les rues. Il avait peu de peine à les éviter, car d'une part il ne pouvait lui être fort agréable de les rencontrer dans un lieu où il ne lui était pas permis de prendre d'eux la vengeance qu'ils avaient si bien méritée; et d'un autre côté 9 les États, craignant avec raison les conséquences d'une rencontre , avaient pris grand soin de l'empêcher et exigé d'eux et de lui qu'ils.

7^ MÉMOIRESl

se'vitcassent. Cette précaution de la part des États était grandement nécessaire à cette époque , oii leur intérêt était de demeurer en bonne intelligence avec l'Angleterre , car le peuple détestait tellement ces ambassadeurs, qu'il aurait saisi avec joie l'occasion de les mettre en pièces. Tous les efforts et toute l'autorité du gouvernement ne furent pas de trop pour empêcher les Anglais d'être attaqués dans leurs maisons. On fut obligé de leur assigner une garde à pied pour les mettre à l'abri de quelque affront éclatant^ et ', malgré tant de soins , eux et leur suite ne purent échapper à plusieurs insultes de la part de la populace»

Au commencement de juin, le duc reçut une lettre du Roi , alors en Ecosse y qui lui comman* dait de revenir à Paris , et lui signifiait son mécontentement de ce qu'il avait quitté cette ville. Dans la même lettre il lui ordonnait de renvoyer de son service le docteur KilJigrew, et de ne plus suivre les conseils de sir George RatclifT, mais de se laisser diriger par les volontés de la Reine sa mère. Son Altesse royale obéit sur-lechamp à tous ces ordres, quitta La Haye, repartit pour la France, et arriva à Paris vers la fin de juin.

Le duc étant alors en âge de supporter la fatigue , la Reine sa mère , soigneuse de lui donner les occasions de perfectionner se^ connaissances

et de se foriner à l'action, résolut de le faire partir avec la cour de France quand elle quitterait Paris ^ ce qui était alors probable. Elle de* manda donc à la Reine et au cardinal qu'il pût suivre le roi de France. Us y consentirent volontiers , et lui promirent d'en faire l'objet particulier de leurs soins; mais^ avant que la cour quittât Paris, on reçut la nouvelle que les affaires du Roi en Ecosse allaient si mal qu'il avait été obligé de prendre la résolution désespérée de marcher en Angleterre. Bientôt après, se confirma la nouvelle de sa défaite h Worcester, ce qui fit changer à la Reine la résolution qu^elle avait prise d'envoyer le duc avec la cour de France. La cour quitta Paris à la fin de septemtembre, et prit sa routé vers le Berri. Le duc, pendant ce temps, demeura à Paris avec la Reine, tous deux dans les plus terribles craintes pour le Roi. Cette effroyable inquiétude dura jusqu'au milieu d'octobre. Alors ils reçurent la consolante nouvelle que le Roi était débarqué sain et sauf à Fécamp en Normandie, accompagné seulement de lord Wilmot.

Nous ne rapporterons pas ici les détails de la fuite du Roi , ni de tous les dangers qu'il courut , et des souffrances qu'il eut à endurer depuis le moment oii il fut forcé de se déguiser jusqu'à son arrivée en France. Nous dirons seulement en général que , si Dieu ne Teùt doué de beaucoup

de présence d'esprit et de courage, aussi bien que d'un tempérament vigoureux, il n^aurait janjais pu échapper aussi miraculeusement d^ Angleterre.

A la nouvelle de son arrivée , le duc pensa qu'il était de son devoir d'aller à sa rencontre. Il eut le bonheur de le voir à Magny , lieu situé entre Paris et jRouep, et il le suivit ensuite à Paris, où la Reine sa mère ne fuir pas la seule à lui exprimer la satisfaction qu'elle éprouvait de son retour. Il fut reçu par tous les gens de qualité alors à la ville avec tous les témoignages de joie qu'il en pouvait attendre. Le cardinal de Retz, en particulier, lorsqu'il vint le voir, offrit de lui prêter une somme considérable qu'il avait apportée en or dans son carrosse; mais, qidûiqu il le pressât excessivement de l'accepter, le Roi s'y refusa avec beaucoup de remercîmens; (Bt non^seulement dans cette occasion mais dans toutes les autres > le cardinal lui montra toujours la plus grande affection et le plus vif intérêt pour son service*

Il n'y avait pas long-temps que Sa Majesté était à Paris , lorsque quelques conSdens de Mademoiselle, fille aînée du duc d'Orléans, lui firent en secret quelques ouvertures , ou du moins quelques insinuations de mariage entre elle et lui. 11 saisit cette proposition , qui fut de même approuvée par la. Reine sa mère. Les choses al-

lèrent si loin que le Roi lui rendait tous les jours Tisite^ et elle lui donnait lieU de croire qu'il réussirait; mais tout à coup elle devint plus froide sans qu'il en pût savoir la raison. Il crut donc que la prudence lui interdisait de si fréquentes visites jusqu'à ce qu'enfin il apprit la cause de ce ckanjgement. Quelques uns des amis d^ Mademoiselle ^ ou qui du moins prétendaient l'être^ lui ayaient mîsdans la te|e d'épouser le roi de France* lUlui avaiei^t persuadé qu'ils viendraient trèsfacîlemept à jM>ut de copclure ce mariage ^ va le mauvais état des affaires du Roi à cette époque. »La Reine et le cardinal, lui disaient-ils, seraient forcés à y consentir pour leur propre sûreté et pour se tirer des embarras dans lesquels ils se trouvaient. » Celte pensée, quelque déraisonnable qu'elle fût , s'imprima si fortement dans son esprit qu'elle lui fît rompre totalement avec le roi d'Angleterre ; et ainsi , pour avoir voulu aspirer à ce qu'elle ne pouvait atteindre ^ elle perdit ce qu'il était en wn pouvoir d'obtenir, et manqua les deux.

Vers le mémete;Bps> on proposa aussi à Leurs Majestés un mariage pour le duc. Il s'agissait de mademoiselle de Longueville, fille du duc de Loagueville par sa première fS^mme» sceur du comte de Sois^ions ; mademoiselle de Longueville était alors 9 après Mademoiselle , le premier parti de France. Le roi et la reine d'Angleterre l'ap-

prouvèrent et en parlèrent au duc qui, pour sa part , n'eut pas de peine à y consentir ; les négociations furent poussées si loin qu'on demanda le consentement de la cour de France : elle le refusa et le mariage fut rompu.

Au commencement du printeihps de l'année i652, la situation des affaires de France était telle que le retour du cardinal Mazarin qjiait toute espérance d'accommodement entre le Roi et les princes , et que l'on avait au contraire la probabilité d'une campagne très-active. Le duc , qui désirait fort se rendre propre un jour à la guerre, résolut de servir comme volontaire dans l'armée du roi de France. Lorsqu'il fit cette proposition pour la première fois , tout le monde s'y opposa , excepté sir John Berkley ; mais à force d'y revenir chaque jour, il l'emporta à la fin et obtint le consentement du Roi et de la Reine.

Il restait encore une plus grande difficulté à vaincre , celle d'avoir de l'argent pour s'équiper et s'entretenir à l'armée. L'argent était chose rare à la cour anglaise. Le duc s'en procura à la fin. Un Gascon nommé Gautier, qui avait servi en Angleterre , lui prêta trois cents pistoles. Cette somme et une. paire de chevaux de carrosse polonais , emmenés de Cologne par le lord CrofItSj et donnés au duc par le Roi son frère , mirent Son Altesse royale en état de s'équiper pour la campagne; sans ce secours, il

lui aurait été impossible de partir; car en ce temps l'argent était aussi peu cammun à la cour de France qu'en Angleterre. Le duc se mit en route avec son petit équipage ; sa suite était composée seulement de sir John Berkley , du colonel Worden , de deux ou trois domestiques , autant de palefreniers ^ et pas même un cheyal de main en cas de nécessité. Son lit de camp et tout l'équipage de son domestique était' porté sur deux mules louées seulement pour le conduire jusqu'à l'armée française^ où on promettait de lui fournir des moyens de transport plus commodes. Cependant il aima mieux partir de cette manière que pas du tout. Il eut soin seulement de con<^ duire cette affaire aussi secrètement qu'il lui fût possible^ dans la crainte d'être retenu ^ ou qu'il ne lui survînt quelque autre embarras si Ton divulguait son intention de se rendre à l'armée du Roi. D'ailleurs on ne jugea pas convenable que Sou Altesse allât prendre congé de son oncle le duc d'Orléans^ contre le parti duquel il était près de se déclarer.

Pour éviter tous ces inconvéniens ^ le Roi accompagna son frère à Saint-Germain ^ sous prétexte d'une partie de chasse ; et , après y être demeuré trois ou quatre jours , il partit pour l'armée le 2 1 avril , passa par le faubourg Saint- Antoine, sous les murs de Paris, et ne put aller ce soir-là plus loin que Charentpn,

jS MEMOIRES

. Le lendemain il se rendit à Corbeil^ où, en arrivant^ il trouva dans les faubourgs quelques compagnies du régiment des Gardes; caries habitans avaient ferme les portes^ et étaient résolus à ne pas les recevoir dans la ville. Iiifortiié de ce fait par quelques officiers qu'il rencontra^ il craignit beaucoup de n'être pas admis : cependant il se présenta à la porte ^ où ils firent difficulté de le recevoir; cependant il parvint à leur persuader enfin d'ouvrir le guichet , et de lui permettre d'entrer à pied, à condition de laisser ses chevaux h la porte de la ville. Une fois entré, il fit si bien auprès des magistrats qtte noth-seulement il obtint l'entrée pour ses chevaux , mais que^ d'après ses représentations sfur le danger qu'ils couraient en refusaidt Tentrée aux troupes du Roi, les troupes furent admises. Il est cependant certain que, s'ils eussent continué à ttoir leurs portes fermées, la cour, alors à Afelun, aurait eu grand'peine à se rendre maîtresse de Corbeil,.vu sa situation et le voisinage âe PaHs. Si le Roi , par ce moyen inattendu , n'eût pas été mis en possession de la ville, ses affaires en auraient beâuûotip soufiert : ce fut au contraire un poste très-avantageux, et qui lui fut très-utile en différentes occasions. Aussitôt que la cour, qui , comme on l'a dit, était à Mèlun, apprit que la ville de Corbeil avait reçu ses compagnies , qu'on y avait envoyées exprès , elle se rendit dans

cette ville y où le duc demeura à l'attendre. Là , il trouva un peu d'argent , un cheval de plus , et deax mules y ce qui lui vint fort à propos; car à leur arrivée dans cette ville ^ lui et toute sa pauvre suite ne possédaient pas entre eux plus de vingt pistoles. Le même soir^ 24 avrils Son Altesse Royale se rendit à Châtre^ accompagnée de plusieurs autre» volontaires de la cour ; elle y trouva l'armée arrivée seulement quelques heures avant elle.

Mais avant de. rapporter les actions de cette campagne, et de celles qui se succédèrent pendant que le duc fut à Tarmée française y il sera nécessaire de reprendre les choses d'un peu plus haut, afin que le lecteur puisse, jusqu'à un certain point, comprendre quelles étaient alors les affaires de France.

La cour, au commencement de cette année, était réduite à l'état le plus déplorable. Feu de gens avaient conservé leur fidélité an Roi , et même ceux dont l'intérêt ainsi que le devoir auraient été de soutenir la couronne , étaient les principaux témoins et fauteur^ de Ces (roubles, lis se fondaient sur ce prétexte commun et plausible qui a occasionné en tout temps tant de rébellions : ils demandaient qu'on écartât les mauvais conseillers de la personne du roi ; et, pour rendre cette demande plus populaire, ils disaient que c'était un grand déshonneur pour la France

d'être gouveroëe par un étranger , quand elle possédait tant dç princes du sang plus capables du ministère et plus faits pour l'occuper que le cardinal Mazarin.

Les chefs de ce parti étaient le duc d'Orléans , oncle du Roi , et les princes de Condé et de Conti y tous deux princes du sang. Us étaient suivis d'une portion très-considérable de la haute noblesse et à la tété de la moyenne noblesse du royaume. Pour aggraver le mal , presque toutes les villes grandes et populeuses^ et la plupart des parlemens , tenaient leur parti , entre autres Paris , Orléans^ et généralement toutes les villes sur la Loire , ainsi que Bordeaux et la plupart des villes de l'intérieur : et quoique le duc de Longueville, non plus que le parlement dé Rouen , ne se fussent pas positivement déclarés contre le Roi , il était évident qu'ils penchaient pour le parti des princes ; ce qui le prouvait bien , c'est qu'au milieu de cette rébellion ils s'étaient déclarés neutres , comme s'ils eussent désiré de demeurer spectateurs , et d'épier le moment de se ranger du parti du plus fort. Quoique le Roi leur «ût fait plusieurs ouvertures , ils trouvaient toujours des prétextes pour s'excuser de le recevoir en un moment oh ses affaires étaient si mauvaises que l'entrée de la plupart des grandes villes lui était refusée. En effet, le poison était si généralement répandu dans tout le royaume, que les petites places s'encourageaient

DE JACQUES II. 8i

par l'exemple des plus grandes : ce qu'on avait bien vu par la résistance des habitans de G>rbeil , qui certainement eussent persisté à exclure les troupes du Roi s'ils ne se fussent défiés de leurs propres forces.

Pour combla de misère, le pays n'était pas troublé seulement au dedans » mais avait à ses portes ses anciens ennemis les Espagnols , trèsdisposés à j€ter de l'huile sur le feu par tous les moyens qu'ils pouvaient imaginer, afin de profiter de ces dissensions pour regagner, dans Tespace de quelques mois , ce que les Français leur avaient pris en beaucoup de temps , et au prix de la perte de leurs plus braves soldats. Il n'est même pas douteux qu'ils n'eussent en perspective de plus grands desseins. Ils se flattaient de parvenir soit à subjuguer entièrement les Français et rainer leur monarchie, soit au moins à les mettre si bas qu'ils fussent de long-temps hors d'état d'attaquer l'Espagne. Il y a lieu de croire que, s'ils eussent mieux pris leurs mesures, ils fussent venus à bout de l'un ou de l'autre de ces projets 9 ou du moins eussent obtenu plus de succès qu'ils ne le firent; mais la trop grande circonspection des maximes qu'ils suivirent alors et ensuite leur fit perdre le fruit de tous leurs efibrts. Tandis que les affaires de France étaient dans cette situation, les Espagnols faisaient de magnifiques promesses, et distribuaient même de I. 6

82 MÉMOIliES

Taigent à plasieurs des princij^tix méconfens; ils envoyèrent de plus en France iquel(|ues Unes des troupes de Flandre pour rienfotxer Tartnée des princes; plies étaient commandées par le duc de Nemours , que les princes avaient envoyé à Bruxelles pour solliciter les faveurs de TEspagne. Le renfort espagnol qn^l conduisait entra en France an commencement du printemps, au nombre d'environ sept ttiiUé hommes, tant cavalerie qu'infanterie; ils passèrent la Seine à Mantes. Le duc de Sully était gouverneur de cette place ; il leur accorda le passage : s'il le leur eût refusé , cela aurait infini nfient retardé leur marche , et ils n'atiraierit pas rejoint âiissi tôt l'armée des priàces , qui s'était réunie vers le.... et pas loin de.... (i). Après la jonction de l'armée des princes et des Espagnol, et la prise d'Angers par le Roi , il ne se fit rien de considérable jusqu'à ràffaît'e de Blénau : seulement un jour que l'armée du Roi était en marche le long de la Loire, délie des princes arriva à Gergeaù : leur avant-gàrde s'était déjà emparée d'une des extiréraités du poht, et se disposait à se rendre maît^^esse de la ville, qui n'avait d'autre défense qu^rié simple porte; et pour se défendre peu ou poiùt de soldats. Si M. de Tni*èline iie fût heureusement arrivé à la prerbièrè alarme , la ville était prise infailli-

(f) Ceci est en blanc dans l'original.

blement^ ce qui eût été très-fâcheux pour Tar* mée du Roi; hiais M. de Tureûne ayant été promptement rejoint par des renforts de troupes , celle des princes fut for(^ée de renoncer à ses projets^ et de se retirer avec perte de quelques hommes, dont le plus marquant fut un M. Sirot^ lieutenant-général, regardé comme ud de leurs meilleurs officiers. La cour se rendit ensuite à Gien, sur la Loire, oii son armée passa la rivière , et se logea aus environs de Blétiau ^t dans les TÎllages voisins situés sur le canal de Briare ou auprès.

L'armée des princes niarcha vers celle du Rbi , et se campa à Loris. Quelque temps auparavaut, le prince de Gondé voyant en Guienne ses affaires en si mauvais état qu'il n'y pouvait aiséiUeut porter remède, et jugeant qu^il était plus nécessaire à Paris pour y commander l'armée de soh parti , avait laissé M. de Marsin à la tête de ses troupes de Guienhe, et, accompagné seulement de quatre ou cinq personnes, s'était dérobé le plus secrètement qu'il avait pu, de peur d'être pris lorstju'il î^erait obligé de passer au travers de^ quartiers du Roi. Il n^échap|>a qu^à grand'peine à be dangfer, et arriva à Paris, d'où il se rendit immédiatement à l'armée. Là , instruit de la position des troupes du Roi , il résolut de tomber sur leurs quartiers; car on était alors tout au plus au milieu d'avril , et > à t(ette époque de l'an-

uée 9 les fourrages manquaient ; en sorte que l'armée du Roi avait été contrainte de se loger séparément en divers villages.

M. de Turenne était à Briare et le maréchal d'Hocquincourt à Blénau. Ayant reçu avis de la marche de Tarmée des princes , ils fixèrent entre leurs quartiers une place d'armes pour lieu de rendez-vous, pour s'y réunir en cas d'alarme, placèrent des gardes avec soin du côté d'où venait l'ennemi^ et mirent quelques dragons dans un défilé par lequel il était vraisemblable qu'il allait passer. Les choses ainsi disposéeis, M. de Turenne y instruit de l'approche des ennemis^ et de leur intention de tomber sur ses logemens, se rendit en personne auprès du maréchal d'Hocquincourt y placé plus près de l'ennemi^ pour l'en informer; mais il crut pouvoir compter sur ses dragons y et s'imagina qu'ils suffiraient pour arrêter l'ennemi dans le défilé. Il en arriva tout autrement : soit trahison ou lâcheté , les dragons ne furent pas plutôt attaqués qu'ils abandonnèrent leur poste, et livrèrent passage à l'ennemi , qui^ poui> suivant son succès , tomba aussitôt sur les logemens de M. d'Hocquincourt y et en délogea toutes ses troupes les unes après les autres : elles firent peu de résistance , et l'on perdit peu de monde des deux côtés; mais tout le bagage des quartiers fut enlevé, les troupes du Roi se sauvèrent à la faveur de la nuit^ mais tellement frappées de ter-

reur qu'elles ne se réunirent pas au rendez* vous désigné. L'obscurité empêcha aussi les ennemis de les poursuivre aussi loin qu'ils auraient pu le faire autrement. Ils étaient occupés d'ailleurs d'un dessein plus important; car 5 sachant que M. de Turenne n'était pas loin de là , ils pensaient qu'ils le battraient infailliblement dès qu'il ferait jour, s'il ne prenait le parti de se retirer auparavant. Pour dire la vérité , il courut grand hasard dans cette occasion , et avec lui la couronne de France; car sa petite armée une fois en déroute^ le Roi , selon toute probabilité , tombait entre les mains des princes ; et d'après la licence des temps et Tambition de quelques uns de ces grands personnages, il est aisé d'imaginer ce qui en serait arrivé.

Mais pour revenir à M. de Turenne, à la première alarme , il sortit de ses logemens et marcha au rendez-vous désigné , envoyant en même temps de petits corps à la découverte. Ils vinrent lui rapporter que Tarmée ennemie était proche de lui et avait chassé de leurs quartiers les troupes du maréchal d'Hocquincourt. La nuit était alors si sombre qu'il lui était impossible de recohnaitre le poste qu^il occupait. Marcher en avant était trop dangereux à une si petite distance de Tennemi; se retirer pouvait tout perdre, car il avait lieu de craindre par là de décourager ses gens et de les jeter dans un grand désordre : d'à-

86 WÊHOIRËS

près cela, il résolut prudemmeot de demeurer où il se trouvait^ laissant ainsi aux diSerens pelotons le temps de se réunir à lui. Au premier rayon du jour , il se trouva tout contre l'ennemi et eut le bonheur d'iiperceyoir un poste avanta-* geuji^ , où Tarniée des priaces ne pouvait Tatta^ qtier qu'en traversant d'abord une sorte de dé^ file ^ntre deux l]^îs , des fo^ssés et des terres marécageuses > où UQ seul escadron pouvait faire tête à toute l'ariné^, Ce fut derrière ce passage qu'il rangea sa petite troupe. Aucun de ceux qui avaknt été chassés dles autres logemens n'é* tait encore venu se réunir à lui. Us ne le rejoi-gnirent que le soir. Quelques uns des officiers proposèrent de garnir le bois de quelque infanterie pour mieux défendre le passage. Il s'y refus^. Sa raison , pomme il l'a dît depuis lui-même au duG , c'est que lenuemi était si fort ^ et lui si faible en infapterie , que ses geus auraient été lijlentot chassés du bois, et qu'obligé de s'avancer a,lors pour Içs soutenir^ il ^ serait peut-être engagé à tel point qu'il lui eût été impossible de s'en tirer sans compromettre toute son armée. Au lieu de celà^ il prit un parti beaucoup plus prudei^t > et, laissant le bois dégarni , se retira à une portée de mousquet de là et du défilé , et y denneura à attendre l'ennemi, qui, le voyant si avantageusement posté^ trouva trop dangereux de l'attaquer.

lisdemeurèreot donc des deux côtes en bataille^ s'examinant mutuellein^at sans s'ébranler^ et faisant jouer pendiipt quelque temps la grosse arlill^ie. En^u M* de Turenoe fit mine de vouloir se retirer et commença à se replier en trèsbon ordre. L'ennemi crut qu'il était temps de le charger ^ et s'avança donc > toute son armée en bataille, veirs le défilé. Sa cavalerie commença à le traverser* U y avait à peu près six escadrons de passés. 9 lorsque M. die Turenne , faisant volte face> marcha vers eux 9 en sorte que ceux qui étaient déjà passés furent obligés de se retirer . eu grand désordre pour éviter d'être entièrement abîmés. Comme le gros de l'armée approchait du passage, le maréchal de Turenne reprit sa première position, et canonna l'ennemi tout le reste clujour , faisant de grands ravages dans ses rangs, ca^ ils étaient si près et tellement serrés que presque tous les coups portaient. A la fin de la soirée, les troupes du maréchal d'Hocquincourt arrivèrent et se réunirent à M. de Turenne, toujours eA présence de l'ennemi ; en sorte que la partie n'était plus si inégale. Des deux côtés cependant on jugea à propos de se retirer ^ et ce fut U fin de cette affaire, ou l'habileté et le courage 4e M. de Turenne sauvèrent l'armée et ia couronoe de France; car une défaite ne laissait aacun moyen humain de se préserver, sinon d'une ruine totale, au moins de changemens qui au-

88 MÉMOinES

raient produit dans ce royaume une longue suite

de dissensions et de désordres.

Après cette ajBTaire le prince de Condë quitta Tarniée et se retira à Paris , où il fut reçu avec de grands applaudissemens. Son parti exalta l'avantage quMl venait d'obtenir , fort au-delà de ce qu'il valait. Son absence de l'armée fut trèspréjudiciable aux intérêts communs du parti , car il n'avait point laissé de général en chef. M. de Tavannes commandait les troupes des princes^ M. de Vallon celles du duc d'Orléans , et M. de Clinchanip les auxiliaires envoyés de Flandre. £n sorte que^ comme il arrive toujours là oii manque une autorité supérieure^ rien n'était ordonné comme il aurait dû l'être ; car , outre le vide que laissait l'absence d'un aussi grand général , nul des lieutenans-généraux^ bien que doués chacun pour sa part d'un grand courage personnel^ n'était en état de commander une armée. Toutes les grandes affaires ont toujours été mieux conduites et avec plus de succès par un seul homme que par plusieurs égaux en pouvoir ; mais ceux-là avaient encore plus besoin que d'autres d'être conduits par un chef supérieur; car, bien que leur intérêt parût être le même, tous trois étaient jaloux l'un de l'autre. M. de Turenne fit son profit de cette égalité et de cette indépendance établie entre eux ; car , bien qu'ils eussent campé assez près les uns des autres, il

sut si bien les amuser que ^ par de fortes marches bien ordonnées^ il parvint à leur échapper et se plaça entre eux en même temps que la cour se déplaçait de son côte\ Quoiqu'il eût à parcourir ua fort grand compas^ car il était obligé de tourner leurs positions, il fit une telle diligence qu'il arriva à Châtre le 14 avril, tandis que Tarmée ennemie n'était encore qu'à Etampes. Il donna ainsi à la cour la facilité de gagner Paris; c'était dans ce dessein qu'il avait entrepris cette marche. On est demeuré incertain des motifs qui empêchèrent la cour d'en profiter; car elle en avait été pressée, et par le cardinal de Retz, et par ceux des hommes les plus considérables du parti du Roi ^ qui se trouvaient alors à Paris. Quelques uns en accusèrent le manque de courage de la cour , qui se laissa effrayer par les avis qu'elle reçut de quelques personnes contraires au cardinal Mazarin , et qui par conséquent ne se souciaient pas de voir le Roi à Paris. Quoi qu'il en soit la cour s'arrêta à Melun, et de là se rendit à Corbeil dans le même temps que son armée arrivait à Châtre. Ce fut dans cette dernière ville que le duc d'York rejoignit l'armée comme oti l'a dit : le soir même de son arrivée, et à compter de ce moment , Son Altesse royale prit part à toutes les actions de la campagne.

Il n'arriva rien d'important durant les premiers temps du séjour du duc à Formée; on en-

voyait seulement vers Etampes de petite partis qui ramenaient chaque jour des hommes et des chevaux qu'ils avaient pris allaut au fourrîige. On sut par ces prisonniers quç toute Tarnuée ennemie était logéç dans la villç et les faubourgs d'Etampes. Au bout de quelques jours , M. de T^renne reçut par ijra trompette une lettre de Mademoiselle^ qui lui demandait un sauf-conjiuijL pour se rendre k Paris. Elle avait e'té à Orléans ^ et pa.r sa présence et son influence ayait î^Pg^g^ cette ville à se de'clarer pour les princes; plie retournait à Paris et ne pouvait e'viter de passçr au travers des deux armées. Le maréchal lit d'abord quelques difficultés de lui accorder le sauf-conduit sans l'autorisation de la cour, et il y dépêcha un courrier à ce sujet ; mais , avant qu'il revînla M. de Turenne fit réflexion qu'il pourrait probaWement tirer quelque avantage de cette demande , et sachant quel jour elle serait à Etainpes , il prit le parti de l'obliger en lui envo^yant le sauf-conduit. Ayant appris par ses éçlaîreurs q,ue l'ennemi n'avait pas été au fourrage de ces deux ou trois jours, il conjectura que ce jour-là, qui était le 3 mai, Farmée passait en revue devant Mademoiselle , et que le lendeniain çUe se mettrait en route pour Paris. Il jugea donc qu'on n'irs^it pas au fourrage jusqu'au 4> et qu'après avoir été si long-temps sans y aller, le fourrage serait très-considérable. 11 pensa aussi

que probablement on ne serait pas fort sur ses gardes , et que la plupart des officiers-géneTaux conduiraient Mademoiselle une grande partie de la route. Pesant donc toutes ces circonstances^ lui et M. d'Hocquincourt se résolurent de marcher totttç la nuit a^ec la totalité de l'armée, ne laissant à Châtre qu'une centaine de cavaliers et un petit régiment d'infanterie pour garder les bagage.

^s luirent S;Ur«-le-champ leur projet à exécu* tioDy ne donnant qu'une heure d^ayanceles ordres oaçessa^rçs §u départ. Ils partirent sans tambour ni trompette, et se mirent en route vers huit heures du soir. Leur projet était de se placer entre l'armée enneniie et ses fourrageurs, pensant, comme on Ta déjà dit, que ceux-ci seraient hors de la ville à l'époque qu'ils avaient calculée, et qu'ainsi ils pourraient les enlever tous. Us marchèrent to,utç cette nuit avec beaucoup d'ordre et de sileuce. M. d'Hocquincourt , dont c'était le jtour, commandait l'avant-garde. Avant le^ever du soleil, ils avaient passé tous l^s défilés et avaient f%\t un grand circuit pour se mettre en^rç !l^tamf>es ^t Orléans , l'ennemi ayant coutume d'aller au jfourrfge de ce colé-là.

Us étaient occupés. 9 se remettre en ordre ^ lorsque quelquçs uns des petitspartis qu'ils avaient euvoy^ à la^ découverte leur rapportèi^ent qa'a.u lieu d'aller ^ufom^rage l'ennemi avait rangé

toute son armée en bataille sur une plaine située devant Etampes, à une lieue environ de l'endroit où ils se trouvaient. Sur ces avis, les troupes du Roi se rangèrent de leur côte en bataille dans un fond oii elles étaient , et montèrent la colline dans l'intention d'attaquer; mais les ennemis, aussitôt qu'ils s'en aperçurent , commencèrent à se retirer dans la ville. Alors les généraux du Roi se mirent au grand trot pour les poursuivre à la tête de la cavalerie, espérant tomber sur leur arrière-garde avant qu'ils eussent pu se mettre à l'abii. Ils donnèrent en même temps à leur infanterie et à leur artillerie l'ordre de les suivre aussi vite qu'elles le pourraient.

Ce qui faisait que l'ennemi s'était trouvé en bataille devant la ville au lieu d'aller au fourrage, comme l'avait imaginé M. de Turenne, c'est qu'on avait voulu donner le coup d'œil de l'armée en bataille à Mademoiselle, qui s'en allait le matin même à Paris, sans se douter que les ti*oupes du Roi fussent si proches. Sitôt qu'on les aperçut, on lui demanda son avis sur ce qu'il y avait à faire ; elle répondit aux généraux qu'ils savaient mieux qu'elle les ordres que leur avaient laissés son père et le prince de Condé. Après quoi elle poursuivit sa route, et eux se retirèrent dans la ville et dans les faubourgs avec tant de précipitation qu'avant que les deux maréchaux de Turenne et à'Hocquîncourt eussent gagné la hau-

teur qui dominait la Tille , toutes les troupes de rennemi étaient déjà en sûreté. D'après cette retraite subite y les maréchaux formèrent la réso* lution d'attaquer les faubourgs. Ils envoyèrent sur-le-champ leurs ordres à l'infanterie, afin que, tout en marchant , on se préparât à l'atta-que, et que les hommes commandés se trou,- Tassent prêts au moment de l'arrivée. Ils furent obéis.

Étampes est éloignée de Paris d'environ quatorze ou quinze lieues , sur la route entre Paris et Orléans. Elle est située dans un fond, une pe* tite rivière coule par derrière le long de ses murs et va tomber dans la Seine près deCorbeil. Tout ce côté de la ville et des faubourgs qui se trouve à main droite en venant de Châtre, est commandé par une colline peu élevée ; car du sommet d'une vieille tour ronde très r haute située daDS la ville, on découvre, ou du moins en grande partie, la plaine située au-delà de cette colline. Les murailles de cette ville, comme d'un grand nombre des villes de France, sontflanquées de pe-^ tites tours rondes qui ne sont point à l'épreuve du canon. Un fossé sans eau les défend du côté de Châtre. Les faubourgs du côté d'Orléans sont grands et traversés d'un côté d^une rivière , et de l'autre d'un ruisseau, qui se rejoignent sous, les murs de la ville vers la porte d'Orléansf en sorte qu'il n'y a pas 4e communication çntre la ville et

94 MEMOIUES

les faubourgs , si ce n'est pdr cette porte. Unie partie de l'arme'e ennemie était retrarichëè dans ce faubourg , à l'aide du ruisseau qui la couvrait entièrement d'un côté ^ à l'exception d'un étroit espace près de la porte ^qu'ils avaient ferhié par des lignes. Dans ces logemens se trouvaient aldi*s environ neuf régimens d'infanterie^ et particulièrement ceux de Condé, de Cohti et de Bourgogne faisant partie des troupes particulières du prince, et toute l'infanterie iâuxiliaire des Espagnols^ savoir, les régimens de Berlb, Pléuf, Vaoge, La Motte, Plenitz, et un ou deux autres avec quatre ou cinq cents chevaux. Lie reste de Tinfimterie et de la cavalerie s'était logé dans la ville.

L'infanterie du Roi, en arrivant, tomba ihimédiatement dur les retranchemèns de réhneriiî, sans attendre à peine que soii cabôu eût tiré deux ou trois coup^ , plus pour montrer qu'on avait du canon que pour l'effet qu'on eri attendait. L'infanterie de M. d'Hocquincourt avait là dt-oilë; elle attaqua doncdù côté du ruisseau ^ui se trbuva pins profond qù'On ne l'avait cru. Comme ori ô'éh savait rien , oh s'avança jusqu'au bot^ , l'enhèmi tirant toujours. Lès officiers ayaht sôtitlé avec Ifeurs lanciçs le^<gué du ruisseau, le trouvèrent impraticable; alors on se retira en bon ordre et Ton marcha un peu plus haut vers un moulin.

Dans ce hiême temps, l'itifanlene de M. de Tu-

renne, eommande'eparM.deGadagne^ liieûtenant colonel du régiment de la marine^ attaqua cette partie des retranchemens situe'e à la gauche près de la ville, et Femporta sans résistance. Ce fut le seul point mal défendu, et c'était le plus important; car, en lie perdant, tout moyen de secours était intercepté. Pour profiter de ces avantages, on fit une barricade en travers de la rue et contre la porte de la ville. En même temps , M. de Turenne y fit entrer toute son infanterie qui ouvrît te chemin à la cavalerie , à la tête de laquelle arriva le maréchal d'Hocquincoùrt , mais en si grande hâte qu'il oublia de donner au reste de l'aile qu*îl commandait ses ordres sur ce qu'elle devait faire; en sorte que toute la cavalerie ie suivit dans le faubourg. M. deTurenne s'en étant aperçu, courut vers elle et l'arrêta tout entière, à l'exception de deux ou trois des escadrons les plus avancés. 11 lui ordonna d'aller se ranger en bataille au sommet de la colline oii était postée sa propre cavalerie, car il y en avait déjà assez dans le faubourg pour soutenir l'infanterie; et si elle eût été tout entière engagée dans lé faubourg , le reste de l'armée ennemie qui se trouvait dans la ville en aurait tiré uii grand avantagé en tombant par l'autre porte su^r les troupes dû Roi; d'autant pltfs que ce qu'ils avaient de troupes de cavalerie et d'infanterie dans la ville, sans comp-

ter les faubourgs, égalait en nombre celles des

deux maréchaux réunis*

Cependant le régiment de Picardie et le reste de r infanterie de M. d'Hocquincourt qui avait remonté vers le moulin , passèrent le ruisseau et attaquèrent vigoureusement l'ennemi qui , à l'exception du régiment de Bourgogne chargé de défendre un poste qu'avait emporté M. de Gadagne, se défendit partout avec toute la bravoure imaginable; et même après que l'infanterie de M. d'Hocquincourt fut entrée dans le faubourg ils disputèrent l'un après l'autre tous les murs et tous les endroits où il était possible de tenir; car l'infanterie de M. Turenne, aussitôt qu'elle fut entrée et eut formé sa barricade contre la porte de la ville, tourna vers la droite, et prit en flanc ceux qui défendaient la ville. Mais bien que chargés de cette manière , et quoique dans le même temps le canon du Roi jouât terriblement contre eux et les fît beaucoup souffrir , les ennemis disputèrent obstinément, comme on l'a dit, chaque muraille ; car leurs lignes de retranchement régnaient le long des derrières du faubourg et des jardins, tous entourés de murs en pierre, dans lesquels ils avaient fait des ouvertures suffisantes pour que six hommes de front y pussent passer en allant faire la ronde autour des retranchemens. Ce furent les ouvertures qu'ils défendirent avec un

merveilleux courage^ forçant quelquefois les soldats du Roi d'abandonner la muraille qu'ils avaient emportée. Ils les mirent une fois en si graod désordre que ceux-ci perdirent un espace de terrain considérable, et s.ans le régiment de Torenne qui fit halte , les arrêta et donna ainsi aux soldats du Roi lé temps de se rallier autour de leurs étendarté , il est assez probable qu'ils eussent été chassés de toutes les positions qu'ils avaient emportées ; mais, après avoir repousâé ces efforts de l'ennemi , ils s'avancèrent vers lui avec Une vigueur nouvelle et le chassèrent ainsi de muraille en muraille jusqu'à la dernière.

Là, l'ennemi ^'arrêta à son tour> et faisant volté face vers cent qui le poursuivaient , les chassa dû clos ou jardin voisin et en tua beaucoup. Il est vrai que ces derniers , en poursuivant l'ennemi avec trop d'ardeur, s'étaient fort débandés, et que quelques cavaliers s'étaient mêlés à l'infanterie ; mais l'enneini ne poursuivit pas son avantage, il se contenta d'avoir conservé sa dernière muraille, tandis que les soldats du Roi se ralliaient à cou*^ vert de la muraille voisine ; en' sorte qu'il y avait entre chaque parti l'espace d'un enclos. Les soldats du Roi qui venaient de sentir ce que leur avait coûté une trop chaude poursuite , prirent haleine avant de se hasarder à poussier de nouveau l'ennemi, en sorte que pendant assez long-temps les deux partis demeurèrent der-

98 JdÈMOIRES

rière leurs murs à tirer les uns sur le& autres.

Le duc vit alors un ofTicier de ligne , qu'il sut depuis s'appeler Dumont^ major de Coudé , faire uue action qui , s'il eût été secondé des siens , pouvait arrêter la victoire des troupes du Roi ; cai^^ tandis que des deux côtés on demeurait ainsi en place> tirant les uns sur les autres, il sortit eu avant , la pique à la main , exposé à tout le feu de la troupe du Roi à la distance de vingt pas , ce qui était la largeur de Tenclos; il s'avança jusqu'à moitié chemin; mais n'étant suivi d'aucun des siens ^ il fut forcé de retourner. Il renouvela la même tentative à trois fois diâférentes sans qui^aucvn vînt le seconder» et, p$ir un bonheur miraculeux^ il ne reçut aucune blessure. Cette intrépidité excita tellement l'émulation de quelques uns des officiers de Sa Majesté 5 que peut-être les obligea-t-elle à se hasardejr plus qu'ils n'auraient fait sans cela.

C'eût été, il faut le dire, une rude h^ogne que d'aller attaquer directement l'ouverture du mur des ennemis, diéfendue par un aussi grand nombre d'hommes déterminés. Cependant un officier de l'ar;aiiée royale $ortit par l'ouverture du mur de leur côté ^ et , en face des ennemis ^ marcha vers leur.jBur ao^uslequel il se plaça aussi près q;a'il put. Il fut suivi de tous ceux des soldats du Roi qui purent se sauver du feu de Tennemi dans cet étvQit enplos sian^ .aulx^ abri qu'ua mur eptre

les deux partis. Alors , par uo nouveau genre de combat, ils se jetèrent les uns aux autres de grosses pierres formant le haut du mor, tellement qae peu à peu il commença k s^abaisser. En même temps , quelques uns des soldats du Rot aperceTant une ëminence d'où, ils voyaient Fennewî derrière son mur et pouvaient aiwsi Tajuster à coup sûr, le poste devint pour les autres trop difficile à tenir, d^autant que pendant qu'on les canardait ainsi , d'autres royalÎ9t<^ les pressaient de front. Ils quittèrent donc alors leurs dernières murailles et se réfugièrent dans une église voisine où le régiment de Picardie avait aussi acculé ceux qu'il avait attaqués ; mais I hors d'état de s'y défendre , ils furent aussitôt obligés de demander quartier, ce qui leur fut accordé. Quelques uns de leurs cavaliers se sauvèrent à travers le ruisseau ou la rivière qui coulait derrière, après avoir perdu leurs officiers , le baron de Hriolle et le comte de Fttrstemberg , tous deux tués sur la place.

Mais, tandis que les royalistes soutenaient dans les faubourgs une affaire si chaude , ceux des ennemis qui étaient dans la ville firent une Sortie et attaquèrent la barricade qu'avaient faite les royaliste» en travers de la rue devant la poi*te de la ville. Ceui qui la défendaient se trouyèrent tellement pressés par l'eunemi qu'ils commencèrent à demander que la cavalerie les secourût,

iOO MÉMOIRES

et qu'on leur dounât de la poudre ; et si M. de Turenne ne se fdt avance lui-mênie presque à portée de pistolet de la ville avec un escadron de cavalerie pour les soutenir et tenir Tennemi en respect^ et s'il ne lés eût en même temps fourni de poudre dont ils manquaient^ ils eussent été chassés de ce poste , ce qui , selon toute probabilité y ruinait l'entreprise ; ca^r toute leur infanterie^ jusqu'au dernier homme ^ était en ce moment engagée -dans les faubourgs çt n'y avait pas encore fini son affaire; c'était au contraire le moment le plus chaud. Ainsi donc si ceux de la ville eussent repris la barricade^ forts comme ils étaient en infanterie^ ils auraient non-seulement délivré leurs gens , mais êoupé la retraite à l'infanterie du Roi ; car il y avait encore dans la ville trois mille hommes de la nieiileure infanterie de l'ennemi ; mais ils furent repoussés par le parti que prit M. de Turenne de s'avancer comiùe il le fit, et par la vigueur de Gadagne, qui défendait la barricade, et rétablit ses soldats dans ce poste qu'ils étaient prêts d'abandonner. Cela fait, M. de Turenne se relira avec la cavalerie. L'ennemi fit bien encore deux sorties , mais toutes deux furent 'repoussées avec perte. Après quoi les royalistes comméni)èrent à se trouver un peu plus à l'aise , et .terminèrent heureusement leur entreprise.

tiOS ennemis eurent environ mille hommes tués

DE JACQUES II. lOl

sur la place. On leur fît beaucoup de prisonniers; tellement que des neuf régimens d'infanterie qui défendaient les faubourgs ^ h peine s'échappa-t-il quelques hommes. Parmi les prisonniers se trouvaient M; de Briol, maréchal de camp^ M. de Montai^ qui commandait le régiment d'infanterie (Ju prince dé Condé , M. Dumont , major du même régiment , que le duc , lorsqu'il le vit prisonnier, reconnut pour être le même que celui qui s'était conduit avec tant de bravoure à la défense du dernier mur, audevant duquel, comme on l'a dit ^ il s'avança trois fois , mais sans être suivi d'aucun de ses gens. Outre ceux qu'on vient de udmmer , on prit aussi tous les officiers et soldats des trois régimens français de Condé, Conti et Bourgogne ,et parmi les auxiliaires, le baron de Berlo , maréchal de bataille, Yange , Pleur et Lamotte, tous trois colonels. On prit aussi leurs soldats et leurs officiers. Les royalistes perdirent au moins cinq cents hommes , ou tués sur la place, ou qui moururent de leurs blessures ; mais personne de marque. On leur tua quelques capitaines. Le jeune comte de Quincé eut un coup de feu dans le corps, et le comte Charles de Broglie en reçut un dans le bras ; mais tous deux guérirent.

Par le compte exact que rend le duc, dans les mémoires «crits de sa main, de tous les détails de cette importante affaire, on peut voir

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