‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foire (volume 2)Chapitre 21 sur 97 · RÉFORME DE L'ANCIEN OPÉRA-COMIQUE, ET FONDATION D'UN NOUVEAU · texte numérisé non relu

RÉFORME DE L'ANCIEN OPÉRA-COMIQUE, ET FONDATION D'UN NOUVEAU

cette époque, au mois de Mars 1743, me croyant les À talents nécessaires pour la conduite d’un Spectacle, par les secours de deux amis que j'avais dans la finance, et qui me prétèrent 20 000 liv., j’obtins de M. Thuret, alors Directeur de l'Opéra, le privilège de l’Opéra-Comique pour six années, moyennant 15 000 liv. par an, dont il fallait être tributaire.

Ce Spectacle, enfant de la gaieté française, le berceau et l’école de plusieurs sujets qui se sont distingués ensuite sur nos grands Théâtres, avait ruiné tous mes prédécesseurs. Le sieur Pontau (1), alors possesseur du privilège, homme d'esprit, mais faible et peu propre aux détails d’une pareille direction, avait laissé tomber ce Spectacle dans un si grand avilissement, qu’il en avait absolument éloigné la bonne compagnie.

La livrée y était en possession du Parterre ; elle décidait des pièces, sifflait les Acteurs, et quelquefois même ses Maîtres, quand ils s’avançaient trop sur le devant de la scène. Les Loges des Actrices étaient ouvertes à tout le monde: la Salle, le

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(1) Boizard de Pontault (Claude Florimont), né à Rouen. On lui attribue entre autres pièces : < Arlequin Atys, parodie de l’Atys, de Lulli et Quinault (Théâtre Italien, 22 janvier 1726); l’Heure du Berger, comédie en un acte en vers (Théâtre Français, 12 novembre 1737); le Rival secrétaire, comédie en un acte en vers (Théâtre Français, 12 novembre 1737). Cette pièce a été également attribuée à Desforges.

Boizard de Pontault dirigea plusieurs troupes en province.

Théâtre, étaient construits à peu près comme les Loges des Baladins de la Foire Saint-Ovide (1) : la garde s'y faisait par un Officier de Police et sept à huit Soldats de Robe-Courte: l'Orchestre était composé par des gens qui jouaient aux noces et aux guinguettes ; la plupart des Danseurs figuraient avec des bas noirs et des culottes de drap de couleur: rien en un mot n'était si négligé, si sale, si dégoûtant même que les accessoires de ce Spectacle.

Voulant y mettre de la décence et de l'ordre, je sollicitai et j'obtins une Ordonnance du Roi qui défendait les entrées à la livrée (2). Je fis construire un Amphithéâtre, réparer et décorer la salle à neuf.

Il était question de trouver des sujets : on m'’indiqua, comme

(1) « Le pape Alexandre VII ayant fait présent, l'an 1665, à Charles, duc de Crequy, pair de France, du corps de saint Ovide. qu'il avait fait tirer des Catacombes, ce seigneur qui affectionnait beaucoup les Religieuses Capucines de la place Vendôme leur donna ce corps saint. Depuis ce temps, tous les ans, ces Religieuses en solennisent la fête le 31 août, pendant l’octave de laquelle il vient un concours extraordinaire de peuple. Ce concours y attira, dès les commencements, quelques marchands de bijoux d'enfants, de pain d'épices et de pâtisserie ce qui formait une espèce de petite foire. Insensiblement il y est venu des merciers, des lingers et bijoutiers de toutes espèces; enfin il s’y est tendü des tentes dans l'étendue de la place, sous lesquelles les gens de la campagne, qui venaient par dévotion visiter l'Eglise des Capucines, trouvaient à boire-et à manger. L’affluence du peuple s’accroissant de plus en plus, un particulier entreprit, en 1764, de faire construire des loges de charpente tout au pourtour de la place Vendôme, pour y placer plus commodément les différents marchands qui fréquentaient cette foire. Il avait fait pratiquer, dans le milieu et aux extrémités de cette place, des passages pour les voitures; en sorte que cet assemblage de boutiques autour de cette place formait un coup d'œil fort agréable. Dans le milieu et autour de la statue de Louis XIV, étaient des loges aussi de charpente, quiétaient distribuées, partie pour des danseurs de corde, joueurs de marionnettes et autres petits spectacles, et partie pour des cafés et autres endroits pour s’y rafraîchir. » Dictionnaire historique de la Ville de Paris, par Hurtaut et Magny. Paris, 1770. T. I, p. 48.

La foire Saint-Ovide fut transférée en 1771 sur la place Louis XV (aujourd’hui de la Concorde). Elle disparut quelques années plus tard, en 1777.

(2) Cette ordonnance étant du 21 janvier 1745, époque où Monnet n’était plus directeur, M. Jules Bonnassies (Les Spectacles forains et la Comédie-Française, Paris, 1785, p. 49) a cru pouvoir en conclure que les Mémoires de Monnet n'étaient pas authentiques.

la meilleure troupe de la Province, celle du sieur du Chemin (1) à Rouen, où était le sieur Préville (2) qui remplissait déjà, avec distinction, l'emploi de premier Comique. J'en voulus juger par moi-même, et j'allai à Rouen. Les talents, l'esprit, le naturel, et la gaîte de cet Acteur, firent une si grande impression sur moi que je n’étais plus occupé que des moyens 'de l’attacher à mon Spectacle. Je le laissai le maître, de ses appointements, et de faire tout ce qui pourrait lui être agréable dans la place qu’il occuperait. Aussi flatté de ces avantages que pressé du désir d’être à Paris, il s’engagea pour la Foire Saint-Laurent (3).

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(1) Pierre-Jacques Duchemin, acteur de la Comédie-Française comme son père, (qui excellait dans les rôles de financier) mais avec beaucoup moins de talent. Il y avait débuté le 3 juillet 1724, et avait été reçu à demi-part en janvier 1725, mais son insuffisance le fit congédier par ordre de la Cour à la clôture de 1730, avec une pension de 500 livres. Il courut alors la province comme acteur ou chef de troupe, n'y réussit guère mieux qu’à Paris, et mourut fou le 3 février 1753:

(2) Pierre-Louis Dubus, dit Préville, né à Paris, le 17 septembre 1721, rue des Mauvais-Garçons, faubourg Saint-Germain, joua pendant plusieurs années en province, à Dijon, Rouen, Strasbourg, etc., avant de débuter à la Comédie- Française, le 20 septembre 1753, par le rôle de Crispin dans le Légataire unrversel.

« Préville était chéri du public de Rouen : il n’entrait jamais en scène sans être couvert d'applaudissements, et les amateurs de spectacle de la capitale de la Normandie le comblaient d'éloges. Au milieu de cette approbation générale, un vieillard, toujours en habit noir, s’approchait de Préville, le regardait avec un sourire de pitié, remuait la tête, haussait les épaules, levait la main droite qu'il avançait vers lui en agitant l'index, et il se retirait sans prononcer une parole. Préville rit d'abord de cette singularité; mais la persévérance de son auteur le rendit curieux d'en connaître le motif, cti1l pria le vieillard de le lui apprendre : « Monsieur, lui répondit-il, vous étiez fait pour être un grand comédien; si vous n'y prenez garde, vous ne serez qu'un saltimbanque. » Il entra ensuite dans des détails sur la nature des rôles que jouait Préville, et il lui démontra qu'il négligeait la vérité du débit, qu’il manquait aux bienséances, pour s'abandonner à dés lazzis qui lui valaient les applaudisséments de la multitude et le blâme des connaisseurs. Cet acteur, qui avait de l'intelligence et. un jugement sain, qualité précieuse et: beaucoup plus rare que l'esprit, quoique Préville n’en manquât pas, apprécia les avis de ce sage Aristarque, qui était un vieux procureur, d'une expérience. consommée dans l'art théâtral; et dès ce moment il se laissa guider par lui. » Les Fastes de la Comédie-Française, par Ricord aîné. Paris, 1821, t. [, p. 184.

(3) Elle se tenait sur un vaste terrain de cinq arpents, entouré de murs, qui

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