‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foire (volume 2)Chapitre 22 sur 97 · FAVART · texte numérisé non relu

FAVART

Je fis alors la découverte d'un Opéra-Comique qui avait pour titre Le Pucelage ou la Rose, production de la jeunesse de M. Piron, dont on n'avait voulu permettre ni l'impression ni la représentation à Paris, et qu'on avait laissé jouer une seule fois sur le Théâtre de Rouen (1).

garda longtemps le nom d’Enclos de la Forre de Saint-Laurent, et qui s’étendait entre le couvent de Saint-Lazare et celui des Récollets. Ouverte par le Châtelet ayant à sa tête le lieutenant de police, elle commençait le 28 juin pour finir le dernier jour de septembre. Les Prétres de la Mission ou de Saint Lazare, au profit de qui elle fonctionnait, v avaient fait construire, pour les louer, des loges et des boutiques fermées, le long de rues plantées d'arbres. On y trouvait, comme à la foire Saint-Germain, avec un grand nombre de filous, des marchands, des cabaretiers et des baladins. Les petits spectacles y abondaient.

De plus en plus délaissée depuis l'époque où les nouveaux boulevards commencèrent à attirer les Parisiens désireux de se distraire, la foire Saint-Laurent fut fermée en 1775. Elle retrouva en 1778 un regain de vogue et fut définitivement supprimée en 1709.

(1) Avec un nouveau titre, les Fardins de l'Hymen ou la Rose, cet opéra-comique en un acte, avec prologue, fut joué à la foire Saint-Germain, le 5 mars 1744. Le Dictionnaire des Théâtres de Paris, de d’Aiguebere et des frères Parfaict (Paris, 1767, t. Ill, p. 115) va nous dire à la suite de quelle circonstance la représentation, longtemps interdite, put être autorisée.

« Beaucoup de personnes ont cru que M. Le Sueur, jeune homme de beaucoup d'esprit, qui a présenté la pièce au théâtre, avec quelques changements à sa façon (il avait eu comme collaborateur dans cette revision, Favart et La Garde) en était le véritable auteur. Quoiqu'’elle ait eu assez de succès, cependant, en la faisant imprimer, il a eu la modestie de ne pas vouloir la mettre sous son nom : on sait effectivement qu’elle est de M. Piron, et qu’elle aurait paru dès la foire Saint-Laurent 1726, si des difficultés que l'auteur essuya à la Police ne l’eussent obligé à renoncer à ce dessein.

M. l'abbé Chérier (Cherrier, auteur d’un recueil intitulé Pohissonana) alors chargé de l'examen des ouvrages de théâtre, rendit le témoignage suivant dans sa lettre du 16 août 1726 (au lieutenant de police) :

« La pièce intitulée La Rose, pastorale comique, représente allégoriquement une jeune fille indécise sur le choix de plusieurs amants, et quine se détermine que par l'inspiration de l’hymen : ainsi la conduite de la pièce ne mène qu'a une décence et une régularité qu'il est difficile de critiquer.

Le nom et le titre de La Rose ne jette aucune idée sale par lui-même : on dit tous les jours, dans le commerce du beau monde, cueillir la rose, quand on parle d'un galant qui a saisi les premières faveurs d’une jeune personne; ainsi on ne peut pas attaquer le titre.

Il n’en est pas de même des autres termes qui sont répandus dans la pièce et qui peuvent faire naître quelques applications dangereuses; ces termes sont : Rose, Jardin, Houlette, voir le Loup. Je ne crois pas qu'il faille les retrancher par

Un Magistrat de cette ville qui en avait conservé une copie, me la donna en échange d’un petit Recueil de Chansons, assez gaies, que j'avais en ma possession.

Le lendemain je repris le chemin de Paris, et m'’arrêtai à Mantes pour voir jouer une troupe de Comédiens, les plus mauvais et les plus gueux que j'aie vus de ma vie, et qui s'étaient établis le mieux qu'ils avaient pu dans une espèce d'orangerie. On joua ce jour-là Zaïre : l’Acteur qui remplissait le rôle d'Orosmane, n'ayant point d’habit à la Turque, s’en était fait un avec deux robes de chambres d’indienne : le dos de

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rapport à la malignité dont on peut être affecté, d'autant plus que si on retranche ces mots, ou les phrases qui contiennent ces mots, il faudra retrancher toute la pièce...

Au reste, plus j'examine la pièce, et plus je la trouve dans la bienséance du Théâtre : toutes les malignes interprétations que l’on peut donner à la Rose, à la Houlette, ne sont que des interprétations : il faut dans les ouvrages s'attacher au sens que les paroles donnent par elles-mêmes, et ne pas s'attacher à la torture et à la violence que les esprits de travers peuvent donner. »

Malgré les bonnes intentions du Censeur de la Police, le Magistrat demeura toujours inflexible et ne voulut pas permettre que la pièce de M. Piron fut représentée. Ce dernier s'adressa à M. le comte de Maurepas, et eut l'honneur de lui présenter le placet dont voici la copie.

« Monseigneur,

« Sans autre appui qu'une parfaite confiance en votre pouvoir et votre bonté, j'ose recommander à votre protection une Rose qu’on veut empêcher d éclore. Le désespoir des pauvres Entrepreneurs de l'Opéra-Comique me force à prendre cette liberté. On vient de leur défendre la représentation de cette pièce, au moment que votre départ les empêche d'être à vos pieds, et que la longueur et les grands frais des préparatifs ont achevé de les réduire à l'extrémité. Ils avaient tout fait dans l'espérance que votre indulgence et votre autorité les mettraient à l'abri de la persécution.

a Votre nom, Monseigneur, les conduit à la mort.

« Ainsi, j'ose avancer que vous leur donnez votre compassion, d'autant plus qu'on ne s’avise pas d’implorer ici votre appui en faveur du scandale et de la licence. Un abbé (Cherrier) commis à l'examen des pièces, et qui se conforme aux scrupules et à la rigidité de la Police, envoya la Rose à M. Hérault avec son approbation et sans aucune rature. Il y a plus, Monseigneur, j'ai lu /a Rose dans une compagnie où il y avait deux évêques sexagénaires et quelques dames qui en sont déja aux directeurs : l'ouvrage trouva grâce devant leurs yeux, ils n’ont voulu voir que ce qu’on y montre : les mots de rose, rosier, houlette et jardin eur ont bien fait penser quelque petite chose, mais ils convinrent tous comme a

l'une, mis par devant, faisait la soubreveste, et l’autre tout simplement formait le doliman. Au défaut de turban, dont il n’était pas mieux pourvu que d’habit, il s’en était fait un avec une vieille culotte. Malheureusement pour le pauvre Comédien, dans un moment d'action, un fourreau de la culotte s'étant détaché tout d’un coup, au lieu de turban qu’elle était, elle devint un bonnet à la dragonne.

De retour à Paris, je ne m'occupai plus que de mon Spectacle; orchestre, ballet, rien ne fut négligé, et j'en fis l’ouverture le 8 Juin 1743, par le Cog du Village (1).

fait l’'Examinateur, que le voile de l'allégorie était si heureusement tissé qu'il n'y avait pas le petit trou par où l'on püt voir de la nudité.

« M. Hérault ne veut pas branler de derrière le rideau, sans se vouloir imaginer que ce rideau sera bien plus devant les yeux des spectateurs, qu'il ne peut être dans l’idée des lecteurs. Mon théâtre représente un jardin, au milieu duquel est un rosier; la rose éclate au-dessus de ce rosier et frappe les regards des spectateurs. Tout cela répand une innocence continuelle sur tout ce qui se dit. Des bergers se disputent comme une faveur innocente un bouquet offert par la plus jolie bergère du hameau, lieux communs des naiseries pastorales. Je vous supplie très humblement, Monseigneur, de vouloir bien donner des ordres plus doux que ceux de M. Hérault.

Sœpe premente ‘Deo, fert Deus aller opem.

« Un grand Roi, très chrétien, ne dédaigna pas de secourir Molière dans un pareil cas, à l’occasion du Tartuffe, et cependant la même différence qui se trouve à mon désavantage entre les deux auteurs, se trouve à mon avantage entre les matières, et les conséquences des deux pièces... »

Enfin, M. l'abbé Raguet, à la décision duquel l'affaire fut renvoyée par le Ministre, déclara que la pièce n’était pas propre à être représentée. « L’Auteur, dit-il, connaît son théâtre, c'est un génie aisé et très inventif. Son objet l'a entraîné, mais pourquoi l’a-t-il choisi cet objet perpétuel? J'en suis fâché, continue-t-il, car il me paraît que son talent n'a pas besoin de tels secours pour briller. »

On peut présumer que ces refus, qui au fond sont très honorables à l'auteur, ont servi à le dégoûter de l’Opéra-Comique, et l'ont déterminé à s'attacher à un spectacle plus propre à acquérir de la réputation. A l'égard de la pièce, il semble que l'événement a pleinement justifié M. Piron; elle a été représentée sans qu'on y ait fait aucun retranchement, pas même ceux que l’ancien Censeur de la

Police avait indiqués; imprimée de même, et reçue avec beaucoup d'applaudissements. »

(1) Le Coq du village, opéra-comique en un acte, par Favart, avait été joué

On donnait alors à l'Opéra les /ndes galantes (1). M. Favart qui avait bien voulu s'attacher à mon Spectacle, pour l'inspection des pièces et des répétitions, fit la parodie de cet Opéra qui eut le plus grand succès, et où les Demoiselles Puvigné et Lâni, avec le Sieur Noverre (2), se distinguèrent par le pas de trois de l'Acte des Fleurs sous les noms de la Rose, Zéphire et Borée, Ces

pour la première fois, avec grand succès, à la foire Saint-Germain, le dimanche 31 mars 1793.

« Cet opéra-comique est l’époque du début de Mlle Le Roi de Beaumenard. M. Favart fit exprès pour elle le rôle de Gogo. Elle le rendit avec tant de grâce et de naturel, que le nom de Gogo lui était resté. » «Anecdotes dramatiques, Ci] pale

(1) Les Indes galantes, opéra-ballet, composé de trois entrées et d’un prologue, paroles de Fuzelier, musique de Rameau, représenté pour la première fois à l'Opéra le 23 août 1735.

La première entrée était intitulée Le Turc généreux; la seconde, les Incas du Pérou; la troisième les Fleurs, fête persane. Pour la reprise du 15 mars 1736, on djouta une nouvelle entrée, les Sauvages.

Les rôles de Zéphyre, de la Rose et de Borée, dans l'acte des Fleurs, dont parle ici Monnet, furent joués le 23 août 1735 (1° représentation) par Dumoulin, Mile Sallé et Javillier; le 28 mai 1743 (42 reprise) par Dumoulin, Mlle Camargo et Javillier; le 8 juin 1751 (5° reprise) par Tessier, Mlle Puvigné et Vestris. Mile Lani, ou plutôt Lany, lors de la quatrième reprise à laquelle fait allusion Monnet, n'avait aucun rôle.

Il y eut plusieurs parodies des Jndes galantes. Celle de Favart a pour titre l’.Ambigu de la Folie ou le Ballet des Dindons. Elle fut jouée pour la première fois à la Foire Saint-Laurent le 31 août 1743. Une autre parodie bien moins connue, la Grenouillère galante, par Carolet, avait été représentée en 1735, à la même foire Saint-Laurent, sur un théâtre de marionnettes.

(2) Mile Puvigné quitta assez jeune l'Opéra et alla se marier en province, en laissant beaucoup de regrets.

Me Lany, qui devint plus tard Mme Gelin, était la sœur de Jean de Barthélemy Lany, « maître et compositeur des ballets de l’Académie royale de musique » et un des meilleurs danseurs de son temps.

Noverre, né à Paris en 1727, élève de Dupré et l'un des rénovateurs du ballet, avait débuté devant la Cour à Fontainebleau, vers 1745, puis était parti pour Berlin où il espérait se faire plus rapidement connaître. Il revint en France en 1749 et donna à l'Opéra-Comique un Ballet chinois dont le succès fut médiocre. Il se hâta de repartir et ce ne fut qu’une vingtaine d'années plus tard que, célèbre à l'étranger, il se décida à se fixer à Paris. Pour l’y retenir, Marie-Antoinette l'avait fait nommer maître des ballets en chef de l'Opéra, et il fut l’ordonnateur des fêtes du Petit-Trianon. Noverre mourut à Saint-Germain-en-Laye, le 19 novembre 1810.

trois sujets étaient dirigés par M'e Salé (1), MM. Dupré (2) et Lâni: l’orchestre par M. Rameau; les décorations et les habits par M. Boucher.

Cette Foire, qui fut soutenue par des débuts, et par plusieurs nouveautés de M. Favart, attira un concours de monde étonnant. Dans les débuts, Préville joua, entre autres, le rôle de

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(1) Mile Sallé avait débuté en 1718 dans un opéra-comique de Lesage, a Princesse de Carisme, dont la première représentation eut lieu cette année à la Foire Saint-Laurent. Reçue quelques années plus tard à l'Opéra, elle trouva le moyen d'y briller à côté de la Camargo. Sa vogue était si grande que le financier Samuel Bernard lui donna vingt-quatre mille livres pour avoir dansé, non pas devant le buftet, mais devant la table, à la noce du président Molé, son gendre.

Brouillée avec la direction de l'Opéra qui ne partageait pas ses théories sur la réforme du costume dans les ballets, elle se réfugia en Angleterre et elle fit jouer à Londres en 1734 deux ballets de sa composition, Ariane et Bacchus. et Pygmalion.

Revenue à l'Opéra elle y retrouva ses anciens succès, et Voltaire lui dédia ces vers :

De tous les cœurs et du sien la maîtresse

Elle allume des feux qui lui sont inconnu.

De Diane c’est la prêtresse Dansant sous les traits de Vénus.

Elle fut jugée avec moins d'indulgence dans l’épigramme suivante d’un de ses anciens amants, Gentil Bernard :

Sur la Sallé, la critique est perplexe :

L'un va disant qu’elle a fait maint heureux ;

L'autre répond qu’elle en veut à son sexe;

Un tiers prétend qu'elle en veut à tous deux.

Maïs c'est à tort que chacun la dégrade : ?

De sa vertu pour moi je suis certain. [ pas... Resnel (le marquis de Nesle, son amant) soutient qu'elle n'est La Grognet (danseuse à l'Opéra-Comique) dit qu'elle n'est pas.

Mi: Sallé quitta définitivement le théâtre en 1741,

(2) Dupré dit le grand, un peu à cause de son talent, et beaucoup à cause de « taille. Il fut, avant Vestris, le danseur le plus célèbre de son temps.

Ah! je vois Dupré qui s'avance :

Comme il développe ses bras!

Que de grâces dans tous ses pas!

C’est vraiment le dieu de la Danse.

Colin de a Servante justifiée (1). Son jeu fit tout l'effet qu'on devait attendre des dispositions de ce grand acteur; mais son goût décidé pour la Comédie, et ses réflexions sur le peu de solidité de mon entreprise, le déterminèrent à rentrer dans la carrière où il s’est acquis depuis une si grande réputation.

Le succès constant que j'avais eu à cette Foire, me fit redoubler d'efforts pour mériter de nouveau les suffrages du Public. Je fis réparer à neuf le Théâtre du faubourg Saint-Germain, et je profitai d’un événement littéraire qui fournit le sujet d’une pièce jouée sous le titre d’Acajou (2).

Enfin, je n'épargnai rien pour soutenir un Spectacle que je croyais solide et bien assuré par mon privilège. Dans cette persuasion, je résistai aux sollicitations d’une Compagnie qui m'offrait des fonds pour prendre l'Opéra, dont M. Thuret vou-

(1) Opéra-comique en un acte de Favart et Fagan, joué à la foire Saint-Germain, ie 19 mars 1740.

(2) Acajou, opéra-comique en un acte (tiré d'un conte de Duclos qui porte le même titre) par Favart. Il fut joué pour la première fois le 18 mars 1744, à la foire Saint-Germain.

« Cette pièce, racontent les < Anecdotes dramatiques (t. I, p. 4) fut d’abord jouée en prose, mêlée de couplets; mais après la défense qui fut faite à l'Opéra-Comique de parler, on la donna toute en vaudeville à la foire suivante; et au mois d’octobre de la même année, on la vit avec plaisir sur le théâtre de l’Académie royale de musique (sic pour l'Opéra-Comique). Elle attira depuis un concours si prodigieux, que le jour de la clôture, la barrière qui séparait l'orchestre du parterre se brisa. Pour la raccommoder on fat obligé de faire sortir hors de la salle, toutes les personnes qui remplissaient le parterre, mais ce fut en vain. Le monde qui était sur le théâtre y descendit (dans le parterre) pour faire place à de nouveaux spectateurs qui comblèrent entièrement le lieu de la scène. Il n’avait pas été possible, dans cette confusion, de rendre l'argent à ceux qu’on avait fait sortir. Plusieurs l'exigeaient avec menaces. Six des plus mutins furent arrêtés. M. Monnet se comporta en cette occasion avec beaucoup de prudence. Il fit relâcher ceux qu'on avait mis au corps-de-garde. I] paya les mécontents d’une harangue, moitié plaisante, moitié pathétique qui lui concilia tous les esprits. Jamais représentation n'avait été si lucrative. Toutes les places étaient à six livres; et le théâtre était si rempli qu'il n’y pouvait paraître qu’un acteur à la fois. [l n’y eut point de symphonie, point de ballets ; on n'entendit rien, pas même le compliment. On applaudit beaucoup, et tout le monde se retira satisfait, moins cependant que l’entrepreneur. »

lait se défaire en ma faveur, et je fis de nouveaux préparatifs pour la Foire Saint-Laurent. Mais M. Berger, nouvellement pourvu de la direction de l'Opéra, fit résilier mon bail huit jours avant l'ouverture de cette même Foire, le fit passer à son nom, et le fit valoir pour son compte, sans qu’il me fût donné aucun dédommagement pour les avances que j'avais faites.

GHAPFEFRE NV

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