DUEL SINGULIER
L est aisé de voir, par ce tableau, que cette entreprise, dont | je ne pus jouir qu’une année, ne pouvait être que fort coûteuse, et peu fortunée pour moi.
Je ne fus pas plus heureux du côté des femmes. J'en avais pris une (1), en même temps que cette direction, des mains d'un homme de qualité qui me l’avait cédée généreusement; elle était grande, jeune et jolie, mais colère et jalouse par tempérament. Sa folie était de croire à ces femmes qui disent la bonne aventure : son tour d’esprit, sans en avoir beaucoup, la portait souvent à dire des naïvetés très heureuses.
Un jour je la pressais sur la nécessité où elle était d'apprendre promptement quatre vers qu’on avait ajoutés à un rôle qu’elle devait jouer, elle demanda : sont-ils bien longs ? Dans une autre occasion où elle me soupçonnaït de lui avoir fait une infidélité sur un canapé qui lui appartenait, elle me dit, en me montrant ce meuble : vous meriteriez bien que je vous frottasse le nez ladessus. Rien n'était si familier pour elle que ces sortes de naïvetés; mais malheureureusement, comme je l’ai déja dit, elle était violente, et il ne se passait pas un jour qu’elle ne me fit quelque
(1) Elle s'appelait, quoiqu'elle manquât complètement de douceur, Agnès Doucet. C'était une actrice aussi dénuée de talent que d’aménité, et qui n’a laissé aucune réputation.
scène. Dans le nombre il y en a qui méritent la préférence, telle que celle-ci.
Je m'étais engagé, par pure complaisance, dans une partie de campagne où se trouvait une femme que j'avais connue assez particulièrement, et voulant laisser ignorer cette partie à ma nouvelle passion, il fallait la tromper.
Je lui dis que j'étais appelé à Versailles pour affaires essentielles concernant mon Spectacle, ce qu’elle crut pour le moment; mais comme elle avait un espion à sa solde, pour me suivre, elle sut le jour même tout ce que j'avais fait dans la journée. Fontenay-aux-Roses et les bois de Verrière furent choisis pour cette partie; nous dinâmes dans l’un et soupâmes dans l'autre. Le diner fut très gai; mon ancienne conquête, qui était encore fraiche et ragoûtante, et qui aimait le vin de Champagne, m'en versait en me rappelant les bons moments que nous avions passés ensemble; mais il fallait profiter de la promenade. On se leva de table, on prit la route du bois; chacun s’y dispersa à son gré; nous y restâmes jusqu’à dix heures du soir, que nous rejoignimes nos carrosses pour revenir à Paris, où nous arrivâmes à minuit.
Je reconduisis ma compagne et je rentrai chez moi. Je ne m'attendais certainement pas à l'orage qui se préparait : j trouvai Violentine couchée (c'était le nom de guerre que je lui avait donné); je me déshabillai. et je me glissai doucement auprès d'elle : car, par pure économie, nous n’avions qu’un lit pour nous deux. Je voulus l’embrasser, et lui faire de nouveaux mensonges sur mon prétendu voyage de Versailles ; elle n’y répondit que par plusieurs soufflets bien appliqués qu’elle me donna.
Violentine était forte et robuste; pour éviter la répétition des soufflets et autres voies de fait, je pris le parti d'abandonner le lit, et je passai le reste de. la nuit sur une chaise où, me livrant à mes réflexions, je vis clairement que ma ruse était découverte. Dans cette position tout m’alarmait, le moindre mouvement de sa part me faisait craindre tout ce que cette femme était capable de faire dans sa fureur.