DUEL SINGULIER OR
Enfin, le jour parut; je voulus rejoindre le lit pour la seconde fois, je fus encore plus mal reçu que la première; rien ne pouvait la calmer; repentir, excuses, protestations de ma part, tout fut inutile. Elle se jeta en bas du lit en chemise, et s’étant saisie d’une de mes épées, elle me proposa le cartel dans la chambre même où nous étions. Je m’armai de sang-froid, et croyant toujours que je pourrais faire tourner la chose en plaisanterie, je lui conseillai de remettre ce combat à l’apres-diner sur la brune. Je lui représentai le danger qu’elle courait de se mesurer avec moi par la supériorité des armes que j'avais sur elle; qu’il fallait, au moins, que je lui enseignasse la façon de se mettre en garde; enfin, qu’elle eût un habit et une épée pour se battre. Il n’était plus question que des leçons que je m'étais engagé à lui donner, pour se défendre; elle les reçut avec une fermeté peu faite pour son sexe.
Nos mesures prises, le rendez-vous donné pour neuf heures du soir, et une donation faite entre nous sous seing privé, de ce qui pouvait nous appartenir, au profit de celui qui survivrait à l'autre, en cas de mort, je l’abandonnai à ses réflexions, et j’allai concerter avec un ami le dénouement qui convenait à la pièce.
Comme le rendez-vous était donné pour neuf heures chez elle, et que nous devions même y souper avant le combat, nous convinmes, mon ami et moi, qu’il prendrait le temps que nous serions à table pour s'acquitter de la commission dont il était
. Chargé.
J'allai ensuite chez un Fourbisseur faire arranger deux épées de même longueur, dont les lames étaient de bois argenté, et revêtues d’un fourreau à l'ordinaire.
Je revins chez elle, sur la fin du jour, avec les deux épées et un habit que je lui avait fait faire précédemment pour jouer des rôles d'homme dans l’Opéra-Comique. Je la trouvai couchée sur son canapé, où de temps à autre elle poussait de gros soupirs, qui me donnaient lieu de croire qu’elle se repentait déjà d’avoir poussé la gageure si loin.
Ce silence dura une demi-heure, ensuite on servit, et nous
nous miîmes à table. Violentine, toujours dans la plus profonde rêverie, me lançait des yeux noirs, se mordait les lèvres, et ne mangeait point : moi je faisais tout le contraire.
J'essayai de mettre quelques propos en avant, pour la faire parler; je lui représentai encure l’affreuse chose à laquelle nous allions nous exposer, les suites fâcheuses qui pouvaient en résulter, et la douleur dont j'étais pénétré de sacrifier au point d’honneur tout ce qui faisait le bonheur et le charme de ma vie. Rien ne put la tirer du silence où elle était plongée; mais, fort à propos, nous entendimes heurter à la porte. C'était mon ami, avec qui j'étais convenu le matin qu’il viendrait à l'heure du souper, sous la forme d’un Officier de Police, muni d’un ordre du Roi, m’arrêter pour cause et accusation de duel.
Mon ami joua son rôle à merveille; le mien fut de jouer la surprise, et de nier Le fait pour lequel on venait m'arrêter. Mon adversaire, qui était dans la bonne foi, se montra dans ce moment peu digne du courage et de la valeur qu’elle avait montrés jusque-là; au contraire elle s’évanouit, elle mit en usage les supplications, les instances, jusqu'aux caresses que la peur lui suggérait, pour gagner le prétendu Officier; elle lui offrit une montre et un étui d’or, les seuls bijoux qu’elle possédait.
Mon ami, qui riait intérieurement de cette aventure burlesque, touché en même temps de l’agitation où il voyait cette femme, lui accorda un délai, c’est-à-dire, lui promit de suspendre l'exécution de l’ordre dont il était chargé, pour me donner, disait il, le temps de solliciter et d'obtenir ma grâce, sous la condition que je resterais caché, dans les environs de Paris, pour quelque temps : il nous quitta en nous recommandant le plus grand secret.
La seconde nuit fut plus tranquille que la première, mais elle ne fut pas sans inquiétude de la part de Violentine : à chaque carrosse qu’elle entendait passer dans la rue, elle croyait qu’on venait pour m’enlever.
Mon domestique, aussi original dans son espèce que je