OU LE TONNERRE EST BON À QUELQUE CHOSE
J.-J. Rousseau fut un de ceux qui y soignèrent des maladies plus ou moins imaginaires et ily composa une partie du Devin du village.
& Le matin, dit-il dans ses Confessions, en me promenant et en prenant les eaux, je fis quelques manières de vers à la hâte et jy adaptai des chants qui me vinrent. Je barbouillai le tout dans une espèce de salon voûté, qui était en haut du jardin. Les trois morceaux que j'avais esquissés étaient le premier monologue : J'ai perdu mon serviteur; l'air du Devin : l'Amour croît s’il s'inquiète; et le dernier duo : À jamais, Colin, je m'engage.
Plus tard, Franklin profita de son séjour à Passy pour y prendre les eaux.
IL yavait alors dans cette station thermale, pour attirer les étrangers, un beau jardin, des salons de conversation, une bibliothèque, bal, concert et comédie.
En 1789 les eaux de Passy avaient perdu presque toute leur vogue. Elles ne guérissaient plus. Cependant, vers 1837, à l’époque où Dulaure publiait son Histoire des environs de Paris, elles conservaient certains malades, d’un optimiste robuste. Les sources se trouvaient dans une propriété appartenant au baron Delessert et étaient exploitées par Mme Gauthier-Delessert. « Le jardin où elles coulent, au milieu d’un lit de gazon et de fleurs, dit Dulaure dans l'ouvrage cité plus haut, est vaste, orné de bosquets, percé d’allées ombreuses : c’est un petit Eden pour les buveurs. On compte parmi eux beaucoup d’Anglais : un point de vue enchanteur, un air salubre et le voisinage du bois de Boulogne déterminent même bon nombre de ces insulaires à se fixer l'hiver à Passy. '»
Les derniers fidèles de Passy station thermale furent, en 1850, quelques Allemands qui venaient de très loin boire ces eaux dédaignées par les Parisiens qui les trouvaient à leurs portes.
IL existe sur les eaux de Passy un opéra-comique de Carolet, joué à la foire Saint-Germain en 1724.
CHRAPTERE XIV
E rendez-vous pour la promenade, et le temps marqué aux L. malades pour prendre les eaux, était depuis huit heures du matin jusqu’à une heure; et je m'y rendais régulièrement. La compagnie alors, quoique un peu mêlée, était assez bonne. Il y avait surtout deux jolies femmes, une Anglaise, et une Italienne.
La première, à ce que j’appris, était la Maïtresse d’un Ambassadeur, et l’autre, celle d’un de ces personnages sacrés qu’on ne nomme pas. Deux jours après que j'eus fait leur connaissance, elles m'invitèrent à une Comédie bourgeoise qui se jouait dans une des meilleures maisons du lieu. J'y allai, et à la seconde représentation, on me chargea d’un rôle dont je me
tirai assez bien.
C’est à cette Comédie que je connus Madernoiselle N...(1) qui en était sans contredit la meilleure Actrice. Ma camarade de Théâtre devint bientôt très intéressante pour moi. Elle me faisait répéter mon rôle, et me donnait mes répliques. Son esprit, son caractère original, sa figure, me firent prendre l’intérêt le plus vif à tout ce qui la regardait, Je gagnai de même l'amitié de son père, de sa mère, et d’une sœur qu'elle avait. Peu de temps après, d’un commun accord, ils me forcerent de
(1) Navarre ou de Navarre.
prendre un logement chez eux. J'y fus traité comme l’ami et le parent de la maison.
Mademoiselle N... appartenait à d'honnèêtes gens, la plupart intéressés dans les sous-fermes. Elle était grande, bien faite, et remplie de grâces. La voix, la musique, la danse, le dessin, elle réunissait tous les talents agréables. Son père et sa mere, qu'elle avait subjugués dès son enfance, l’avaient laissée entierement maîtresse de ses volontés, et elle usait amplement de tous ses droits. L'empire qu’elle avait pris sur moi devint bientôt si fort, qu’elle m'entraînait malgré moi-même à être de moitié dans toutes les extravagances qui lui passaient par la tête. La quantité de scènes folles, comiques, singulières, qui se sont passées entre nous, feraient seule la matière d’un livre; mais les bornes que je me suis prescrites pour l'étendue de cet ouvrage, ne me permettent point de les détailler. J’y placerai seulement quelques-unes de nos Lettres qui formèrent dans le temps une correspondance de peu de durée, maïs qui doit naturellement se placer ici.
De Paris.
« Vous voyez, ma bonne amie, que je suis exact à ma parole. « Vous avez dû recevoir à Bruxelles une Lettre de moi, datée « du jour de votre départ : en voici une du lendemain. Ma « première ne vous a peut-être pas fait grand plaisir; mais vous « me permettrez de continuer sur le même ton. Car, dussiez- « vous me détester, je vous querellerai toujours sur votre « coquetterie, et sur vos inconséquences. Votre esprit a toute « la pénétration qu’il faut pour connaître le vrai, mais votre « cœur est trop indécis pour fixer votre goût. Votre raison vous « quitte toujours quand vous auriez le plus de besoin qu'elle « vous restât : c’est bien prendre son temps! Croyez-moi, ne « donnez-jamais d'espérance qu’en proportion de ce que vous « voulez accorder. Au jeu de la coquetterie, personne ne « gagne : l’Amant, bientôt rebuté, quitte la partie, et la
Maîtresse perd les hommages de l’Amant, souvent même sa réputation.
« J'attends la jolie femme que vous m’annoncez et qui doit loger chez vous; elle y jouera le rôle du Diable, et moi
« celui de saint Antoine. Nous attendons dans quelques jours
une Eclipse de Soleil; elle est annoncée dans les Almanachs. Celle de votre raison n’y est point marquée ; ainsi mandezmoi s’il faut aller jusqu’en Flandre, pour en être témoin. Il n’y
« a que vous qui puissiez calculer celle-ci. Surtout indiquez-moi
sa grandeur, sa durée, et celle de son immersion, afin que je ne courre point les risques de la trouver finie en arrivant. » « J'ai l'honneur d’être, etc. »
De Bruxelles le.
« Quand cesserez-vous, mon cher Monnet, de me tourmenter? Ne suis-je pas assez malheureuse, sans que vous cherchiez encore à augmenter ma peine par des reproches que je
« ne mérite pas? Je me justifierai moins sérieusement sur les « entours que vous me reprochez, que sur toute autre chose. « Chaque espèce, vous en convenez, a ses agréments et ses
défauts. Les petits Maitres font des êtres superficiels et légers,
« qu'on ne peut pas soupçonner de penser; par conséquent ils n’affectent pas à un certain point. Je me sers de votre compa-
raison : on trouve un petit chien sous sa main, on s’en amuse, on le fait caqueter; on lui tire les oreilles; il se
« mutine, on le radoucit avec une gimblette. En jouant, on se « garantit de sa morsure, et on le flatte tant qu'il plaît. Son
badinage trop répété ennuie à la fin; on s’en défait, et le roquet insolent aboie, mais n’a pas mordu. Les grands colliers, fiers de leurs prouesses, avantageux par état, coquets par air, inconstants par tempérament, ne cherchant que nouvelles fortunes, séduisant Marquise, Flore, Sullane, courant Babiole, Ligette et Rencontre, s'établissent un sérail dans chaque chenil. Instruits dans l'art de plaire, n’en aimant que
ÿ + © Ÿ CR F
Le
chal
zf
Le
la gloire, et en méprisant les fruits; perfides de sang-froid, prodigues de serments, traitant l'amour de chimère et la bonne foi de duperie : voilà, je crois, l'espèce dangereuse, l'espèce qu’il faut fuir. Maïs la connaît-on? c’est l’ouvrage de l'expérience. Je souhaite que vous soyez aussi content de ces deux portraits et de mon amitié, que je suis contente de la
vôtre et de vos sages conseils. Adieu, mon cher Monnet, aimez-moi ‘toujours ».
De Bruxelles.
« Je me suis couchée hier à dix heures, et réveillée aujourd’hui à huit; il en est onze, et me voilà déterminée à vous écrire:
« Je conçois, mon cher Monnet, que vous êtes dans une belle fureur contre moi; mais c’est une chose étrange que de se mettre en tête de jouer la Comédie (1). Je ne sais rien de si séduisant, ni qui occupe davantage. Il faut apprendre ses rôles, disputer sur le choix des pièces, se quereller aux répétitions; recevoir des conseils de tous les importants, qui, à les entendre, se connaissent à tout; ne jouer cependant que d’après soi, c’est-à-dire, comme l’on sent, se laisser modestement accabler de compliments, vrais ou faux, rire avec les Critiques, et braver le courroux de ceux qu'on ne veut point admettre à ses plaisirs; exception faite de ce dernier trait, il faut enfin devenir Comédienne.
« Vous vous doutez bien, mon cher Monnet, que j'ai brillé dans ce caractère. L’entêtement, l’amour-propre, leton décidé, les tracasseries, les fantaisies, m'ont distinguée dans la troupe, et ont présagé la supériorité de mon talent. J'ai joué la Duègne avec le front de ces femmes qui gagnent le Paradis, en enrageant de ne plus mériter l'Enfer; qui, avec ces
ES
(1) Comédie de société. (M.)
« grands mots de vertu, de sagesse, de retraite et l'horreur « pour les Amants, en parlent avec une vivacité qui les fait « soupçonner d’avoir eu quelques sujets de se plaindre: d’eux.
« Les gens frais émoulus de Mademoiselle Gaussin (1) n’ont « pas trouvé que j'aie si bien rendu Zénéïde, et j'en conviens de « bonne foi. Il n’y a pas un ridicule à saisir dans cette pièce ; « son Olinde n’est pas encore un homme formé : il n’a ni airs, « ni prétentions; on n’en peut tirer que du sentiment.
« Vous me demandez des nouvelles du Spectacle, elles ne « sont pas brillantes. C’est ici le triomphe de l'Opéra-Comique : « l’acte d'Églé y a même pris cette forme. On crie, on ne chante « pas; voilà les nouvelles théâtrales. Celles de la bonne com- « pagnie, font que nous avons deux jeunes Actrices grosses : et « le Maréchal (2) en paraït tout glorieux. Pour moi, qui n’ai ni « complaisance, ni crédulité de reste, je lui ai dit qu’il n’était « jamais né d’Hercule de la race des Pygmées ; cela tombe sur « la plus petite des deux. J'ai ajouté qu’un grand Général avait « bien des Aïdes-de-Camp, et que ces êtres obligeants et « empressés se fourraient partout. Il paraît ne se fâcher jamais « de mes mauvaises plaisanteries; mais je ne sais point ce qu'il « en pense tout bas. »
(1) Née le 25 décembre 1711 (d'Antoine Gaussem, laquais du comédien Baron et de Jeanne Collot, cuisinière et plus tard ouvreuse). Elle débuta le 28 avril 1731 au Théâtre-Français dans le rôle de Junie de Britannicus et fut reçue à demi-part le 28 juillet. L'année suivante, après qu'elle eut joué le rôle de Zaïre, Voltaire la sacra grande actrice dans la pièce très connue qui débuta ainsi :
Jeune Gaussin. reçois mon tendre hommage.
Quoi qu’en ait dit M'® Clairon, dans ses Mémoires, elle nuançait très bien ses rôles et la plupart des contemporains, à cet égard, lui rendent justice.
M'e Gaussin avait épousé le 29 mai 1759 un danseur de l'Opéra, Taolaigo, qui la battait. Il lui rendit le service de mourir jeune, le 1°° mars 1765, mais elle ne put pas longtemps savourer son veuvage. Elle mourut le 6 juin 1767, âgée seulement de cinquante-cinq ans.
(1) Le maréchal de Saxe,
De Paris.
« Vous voilà donc enfin Comédienne, jouant grands et petits rôles, amoureuse, caractère, et partout du succès. Dans la même année, vous triomphez au Couvent, au Théâtre, au milieu des Armées. Si la guerre eut continué, vous auriez sans doute gagné quelques batailles ; et, par forme de passetemps, tué quelques milliers d’ennemis. Vous les dompterez plus aisément pendant la paix. La fécondité que vous m'’annoncez est tres plaisante dans les circonstances, et vos observations le sont encore davantage. Votre Général aura bientôt la gloire du plus brillant des travaux d’Hercule. La Superbe a-t-elle bien pris la dignité qui convient à son état ? Est-ce une Sultane fière ou affable ? Pour l’autre, je n’en suis pas en peine ; elle aura toujours l’air de n'avoir touché à rien. »
De Paris.
« Commençons par nous mettre d'accord sur les qualités. Mademoiselle ne vous convient pas, jy substituerai celle de mon Amie, si vous voulez bien me le permettre, en attendant qu’il y ait quelque chose de plus. Car, en vérité, l’indigence où se trouve actuellement votre coquetterie me ferait presque croire que vous ne seriez pas éloignée de m'aimer, pour peu que je devinsse présomptueux et que votre ennui continuât. « Toutes réflexions faites, je conserverai mon respect ; ilest le gardien de mon cœur; il n’en serait pas plutôt éloigné, que ce pauvre cœur sans défense se laisserait prendre comme Bajazet, pour être ensuite berné comme Sancho. J'aime mieux protéger que servir votre coquetterie ; le métier n'est pas honnête, mais que ne ferait-on pas pour vous ?
« Tout occupé des besoins de votre âme, j'ai imité le zèle des dévots; j'ai fait courir des billets de recommandation. Savezvous comment ? En montrant vos Lettres. Partout j'ai ren-
# So = Q R S
N È à © © CA « PA < © Æ
MADEMOIS
contré des admirateurs : mais les adorateurs sont d’une rareté étonnante, je dis des adorateurs tels qu’il vous les faut.
« Enfin le hasard, qui me sert quelquefois assez bien, m'en a fait tomber un entre les mains; il est trop singulier pour ne pas vous en parler. C’est un garçon à qui je connaissais deux réputations, une pour le vulgaire, qu’il n’estime pas, et une autre pour ses amis qu’il mérite. Une troisième que j'ignorais, et dont il m'a fait confidence, c’est une façon de s’enflammer qui m’a paru neuve. Les beautés les plus frappantes, les agrémens les plus piquants, tourneraient incessamment autour de lui, sans l’ébranler; mais il ne résiste pas aux lettres, et à l'esprit des femmes surtout. Si on lui propose d’en devenir amoureux, c’est alors un homme perdu, effréné.
« Sans connaître toute sa manie, voici comme j'en ai fait
« l'expérience. Deux de vos lettres qu’il a vues ont commencé
sa défaite. Je lui ai proposé bonnement de s'engager à votre
service ; et ilest actuellement épris de la plus violente passion «< pour vous. Mais comme il est arrangé, il demande quelques ‘ jours pour que son imagination puisse finir honnêtement deux « ou trois intrigues réglées qu'il a avec des femmes, dont la « plus à sa portée n’est qu’à 70 lieues de Paris, qu’il n’a jamais
vues d’ailleurs, et qu’il n’en trouve pas moins charmantes,
« moins adorables. On ne peut, de plus, avoir de meilleures « procédés avec les femmes; il ne craint, en les aimant, qu'une
chose : c’est qu’elles ne cessent d’être coquettes. Cette seule qualité, auprès de lui, supplée à toutes les autres : il a sur cela des principes dont la difficulté serait trop longue à présent. Je vous en parlerai une autre fois. »
De Bruxelles.
« Mon cher Monnet, vous m'avez dit plusieurs fois que vous
« n’aviez jamais été amoureux de moi, et que vous ne le seriez
jamais. Eh bien! il faut le croire et s’en consoler. Mais comme j'ai le cœur vide, et qu'il me faut naturellement une
victime, ne fut-ce que pour passer le temps, je prendrai votre inconnu. Le merveilleux de sa passion me pique, et je lui trouve un caractère fait pour moi. Comment ? Il ne veut absolument pas me connaître? Il craint que ma coquetterie n’ait des bornes? Oh! qu'il se tranquillise; je lui promets de le tourmenter tout autant de près que de loin; et pour lui prouver qu'on ne peut pas être plus coquette que Je le suis, je me détermine à lui faire des avances marquées. Je vais lui écrire, et vous lui remettrez ma lettre.
« Dites-moi donc, mon cher Monnet, quelque chose de drôle pour m'amuser, des nouvelles de Paris, telles que vous les aurez, »
De Paris.
« Comment voulez-vous qu'on vous rende amusement pour amusement ? Vous écrivez si facilement et si bien; vous avez à peindre des objets si plaisants et si singuliers? Ici nous n'avons qu'un cercle de ridicules qui deviennent insipides à force d’être connus.
« L'Opéra, qui fournissait autrefois des aventures, est, depuis l'arrivée des nouveaux Directeurs, comme un pays où les
‘ Pandours sont entrés; le désordre, la crainte, l'inquiétude, ‘ occupent tous les sujets. À propos de sujets, il y a mainte-
nant un conflit entre les Commissaires et les nouveaux Directeurs. Les premiers avaient eu l’audace de menacer de leur indignation trois jolies filles sorties récemment des écoles des Dames Pâris et Florence (1). Les Directeurs, protecteurs nés