‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foire (volume 2)Chapitre 4 sur 97 · UNE BARAQUE A LA FOIRE SAINT-LAURENT EN · texte numérisé non relu

UNE BARAQUE A LA FOIRE SAINT-LAURENT EN

l'air et des individus placés dans la salle et payés pour cela, chantaient les paroles que le public répétait en chœur. Cette manière toute nouvelle de jouer la comédie ne laissait pas que d’amuser fort le public, qui, par ses applaudissements, encourageait les acteurs

forains dans la lutte inégale qu’ils soutenaient avec la Comédie-Française (1). >»

Ainsi débuta l’Opéra-Comique, qui fut un genre avant d’être un théâtre.

Mais là encore on se heurtait à un privilège, celui de l’Académie royale de musique. Deux ennemis, c'était trop. La plupart des troupes foraines qu’on empêchait de parler se résignèrent à acheter à l'Opéra le droit de chanter, mais ce droit augmenta chaque année dans de telles proportions que les recettes ne suffirent plus à le couvrir. Les spectacles de la foire se trouvaient dans une assez triste situation lorsqu’en 1719, profitant de leur désarroi, la Comédie-Française, qui n'avait pas désarmé, en obtint la suppression, exception faite pour les marionnettes et les danseurs de corde.

Pendant cette période de leur histoire dramatique qui se termine en 1719, les forains jusqu’à la fin conservèrent les sympathies du public. Ils les méritaient dans une certaine mesure par la gaîté et la variété de leur répertoire, par le talent de plusieurs de leurs acteurs (2). Rappelons le souvenir de quelques-uns de ces comédiens pleins de verve et de fantaisie.

Dans les rôles d’Arlequin, particulièrement difficiles à interpréter, se distinguèrent :

Charles Dolet, fils d’un exempt de la Monnaie, et qui, après avoir fait partie de la troupe de Pascariel,

(1) Campardon. Les Spectacles de la Foire.

(2) On les payait d'ailleurs fort peu. « Dans le principe, les artistes forains, occupés seulement pendant quatre mois par année et très peu rétribués, puisque Alexandre Bertrand ne leur donnait que 20 sous par jour et la soupe quand ils jouaient, étaient obligés d’avoir une autre profession pour vivre. Les hommes étaient maîtres à chanter ou maîtres à danser, ou peintres, ou même menuisiers; les femmes étaient ou couturières ou blanchisseuses. » Campardon. Les Spectacles de la Foire.

débuta à la foire Saint-Laurent en juillet 1704, chez Bertrand. Il jouait le visage découvert.

Antoine Francassani, fils de l’acteur qui représentait Polichinelle dans la troupe de la Comédie-Italienne. II débuta à la foire en 1701, dans la troupe de Selles.

Dominique Biancolelli, fils du célèbre Arlequin de la Comédie-Italienne. Il était né en 1681. Élève de Pascariel, dont il épousa la fille, il le suivit à Toulouse, et joua tour à tour en Italie ou en province. Il se trouvait à Lyon en 1710 lorsque les Saint-Edme l’appèelèrent à Paris pour faire partie de leur troupe foraine.

Francisque Molin, dit Francisque.

Richard Baxter, venu d’Angleterre, et qui avait débuté chez Nivelon. De 1712 à 1716 il fit partie de la troupe de la dame Baron. Il excellait dans les parodies. « Travesti en femme, il copiait parfaitement l’inimitable demoiselle Prévost (Françoise Prévost, danseuse de l'Opéra), dans sa danse du Caprice et celle de la Tempête d’Alcyone (1). »

Pierrot, ce fut tour à tour Belloni (2) et Jean-Baptiste Hamoche, qui se montra pour la première fois à Paris dans ce rôle en 1712, dans la troupe des Saint- Edme.

Antoine Delaplace se spécialisa dans le rôle de Scaramouche, Desgranges (3) et Pierre Paghetti brillèrent dans ceux des Docteurs.

Pendant que ces petits théâtres, si injustement persécutés, font relâche bien malgré eux, et que leurs comédiens, en attendant des jours meilleurs, reprennent leurs anciennes professions ou vont courir la pro-

(1) Dictionnaire des Théâtres de Paris, 1767. T.I, p. 392. (2) Pierrot à la Foire, Belloni était aussi limonadier, et limonadier réputé, «Au Caffé comique, rue des Petits-Champs.

(3) Acteur de la troupe de Pascariel, pendant que celle-ci jouait à Montpellier. Il virt de là à Paris, en 1712.

vince, donnons quelques détails complémentaires sur les foires Saint-Germain et Saint-Laurent au xvIII° siècle, qui fut leur époque la plus florissante.

La foire Saint-Germain se tenait là où s’éleva plus tard le marché du même nom, entre des rues étroites et sombrés auxquelles elle donnait une extraordinaire animation, les rues des Quatre-Vents, de Buci, des Aveugles (aujourd’hui rue Saint-Sulpice), Guisarde, Princesse, et des Mauvais-Garçons, qui est actuellement la rue Grégoire-de-Tours.

Neuf rues intérieures la partageaient en vingt-quatre petites îles, qui portaient le nom de différents corps de métiers.

Elle s’ouvrait le 3 février, chaque année, et se fermait le dimanche de la Passion.

La foire Saint-Laurent, qui commençait à la fin de juin pour finir en octobre, couvrait une vaste étendue de terrain vis-à-vis le couvent de Saint-Lazare et celui des Récollets.

&« À l’un des bouts, écrit un contemporain, est un grand espace découvert (c’est ce qu’on nomme aujourd’hui le grand Préau), le reste est entrecoupé de rues larges et tirées à la ligne, ornées de loges et de boutiques de: même symétrie, claires et commodes, bâties agréablement; si bien que le tout ensemble compose un quartier propre et galant, d’ailleurs si bien situé pour une: foire de Paris, qu'il ne'se voit rien de semblable (1). »

A l’une et à l’autre de ces deux foires, mêmes attractions, même public, où la bourgeoisie et la noblesse étaient aussi abondamment représentées que le petit peuple.

(1) Mémoires pour servir à l'histoire des Spectacles de la Foire... Introduction, P. XXXIV.

Les théâtres n’en avaient pas exilé les animaux féroces ou apprivoisés, les monstres et les phénomènes, et les acteurs à quatre pattes n’étaient pas les moins appréciés. On y voyait, avec des marionnettes, des automates et des figures de cire et des jeux mécaniques de tout genre; des géants, des nains et des « enfants gras » et des « femmes fortes » et des « femmes parlant sans langue » et des « hommes sans bras » et une quantité de bêtes curieuses. On y vit en 1749 (et ce fut pour la première fois en France) une bête encore plus curieuse que les autres. Un capitaine de navire hollandais la montrait (1) et il l’annonçait au public par une affiche-boniment qui est un chef-d'œuvre du genre et qui débute ainsi

« De par le Roi et M. le Lieutenant général de police, Messieurs et dames, vous êtes avertis qu’il est arrivé depuis peu en cette ville, un animal nommé rhinocéros, animal que l’on a cru apocryphe jusqu’à DEÉSODE >

Tout Paris défila devant l'étrange bête. Jamais Voltaire ou Rousseau n’eurent autant de succès que ce rhinocéros. Il fut vraiment la grosse bête de l’année.

Revenons à nos artistes forains. Leur suppression pouvait avoir quelque utilité pour la Comédie-Française (2), mais en revanche elle nuisait aux intérêts

LARRRRRPESSPPSPÉPSPS SE PIIS

(1) Au bas de la rue de Tournon, cul-de-sac de l’Opéra-Comique, rue des Quatre-Vents. On payait 24 sols aux premières, 12 sols aux secondes et 6 sols aux troisièmes.

(2) Une pièce de 1718, les Funérailles de la Foire (par Lesage et d'Orneval), jouée à l'Opéra, lui faisait dire :

Cette foire extravagante Sans cesse excitait des ris, Et dégoûtait tout Paris De notre scène savante, Il aura beau mourir d’ennui Il viendra chez nous malgré lui.

financiers de l’Académie royale de musique à qui, chaque année, les redevances payées par les théâtres de la foire, pour: avoir le droit de jouer l’opéracomique, rapportaient de fortes sommes.

L'Académie royale de musique, plus ou moins ouvertement, appuya les efforts et les démarches de ceux qu'on avait dépossédés, et, en 1720, deux cntrepreneurs forains, Marc Antoine de Lalauze et Restier père, obtinrent la permission de ressusciter l'Opéra- Comique. Leur direction ne fut pas très heureuse, pas plus que l’année suivante, celle de quelques acteurs sans emploi qui se réunirent en société. En 1721 également, l’Arlequin Francisque Molin ouvrit une troisième salle et, plus habile que ses concurrents ou plus chançard, attira un nombreux public. Il ne l’attira pas longtemps. La Comédie-Française, effrayée, fit à nouveau fermer les théâtres forains.

Les Romains, comme on les appelait, devaient être, malgré leurs passagères victoires, définitivement vaincus. Ce qu’ils revendiquaient en somme, c'était le privilège d’ennuyer le public, et le public ne voulait pas se laisser ennuyer. À Corneille et à Racine avaient succédé des auteurs dramatiques de trosième ordre, dont les lourds alexandrins et les tirades déclamatoires engourdissaient, plongeaient dans une sorte de coma, les spectateurs les mieux trempés. Au fond tout le monde, à part ceux qui en vivaient ou qui essayaient d’en vivre, était excédé par ces héros de Rome ou de la Grèce, si loin de nous, si obstinément sublimes, et, d’ailleurs, on commençait à s’en apercevoir, si faux, si dénaturés par de banales légendes. Dans la comédie, sauf de rares exceptions, la décadence n’était pas moins grande, et Molière avait ses bâtards, comme Racine ou Corneille.

Et voilà qu’à ces Parisiens, à ces Parisiennes, aussi

peu prédisposés que possible à l’héroïsme — et qui au fond n’y croyaient guère — s’offrait un théâtre réaliste, plein d’observation, de vérité, de vie, et, sous sa fantaisie parfois outrée, animé par une incomparable verve. Il avait débuté par des sauts de carpe et de grossiers lazzis, mais que de progrès depuis vingt ou trente ans! Les forains comptaient désormais parmi leurs auteurs Lesage, brouillé avec la Comédie-Française, Lesage que l’on ignore lorsqu'on n’a vu de lui que Turcaret (1). Ils vont avoir bientôt Piron, Favart, Vadé, d’autres encore, dont la gaîté, libre de s’étaler devant un public qui ne se regarde pas rire, conservera toute sa saveur, toute son originalité.

Avec son rire.éclatant, qui le rapproche de Rabelais et des vieux conteurs gaulois, avec sa préoccupation ou son besoin d’entrer dans le détail des mœurs, de rechercher le pittoresque au lieu de le fuir, d'évoquer des décors et des types parisiens, de prendre comme héros non pas un consul romain, un roi d’Argos ou un guerrier.de Troie, mais un bon bourgeois du Marais, un commis aux barrières, une harengère, un clerc de procureur, un raccoleur, un soldat du guet, avec sa haine de l’emphase, avec son ironie malicieuse, qui ne se laisse duper ni par les hommes ni par les choses, avec ce goût de terroir qui le parfume comme un vieux vin de France, ce théâtre de la foire, c'est notre vrai théâtre national.

Théâtre encore suspect et mal vu, parce qu’on le juge d’un genre inférieur — comme si l'humanité ellemême n'était pas d’un genre inférieur! — et qui cependant aux spectateurs d’aujourd’hui procurerait le même plaisir qu’à ceux d’autrefois. Qu’on n’ait pas

(1) Lesage débuta à la Foire, le 12 septembre 1712, avec une pièce non signée. Les Petits Maîtres, représentée par Cinteaux sur le théâtre de la dame Baron.

essayé sérieusement de le remettre sur la scène, je m’en étonnerais si je ne connaissais pas l’invraisemblable, la paradoxale ignorance de la plupart de nos directeurs (1).

Les spectacles forains restèrent fermés pendant deux ans. En 1724, un marchand de chandelles, nommé Maurice Honoré, et qui devait être de par son métier un homme assez éclairé, obtint le rétablissement à son profit de l’Opéra-Comique. Il débuta à la foire Saint- Laurent et exploita son privilège jusqu’en 1727. Ge ne fut pas sans avoir à soutenir bien des assauts. Il subit presque autant de procès qu’il ne joua de pièces. En 1726, on l’expulsa de la foire par la reprise d’un terrain sur lequel s'élevait son théâtre, terrain qui appartenait au cardinal de Bissy, et il fut obligé de faire construire à la hâte, une nouvelle salle de spectacle (inaugurée le 19 février 1727) dans un jeu de paume de la rue de Bucy. Cette dépense imprévue et les obstacles de tout genre qu’on continuait à lui susciter, le contraignirent, avant même qu’il ait terminé la saison de 1727, à céder son privilège à Pontau.

Pontau eut à son actif, le 30 juin 1728, à la foire 4 Saint-Laurent, un des plus grands succès du siècle, Achmet et Almanzine, opéra-comique de Lesage, 4 Fuzelier et d’Orneval, qui fut joué cent vingt-cinq fois M sans interruption, et dut en partie sa vogue au danseur 4 Nivelon et à M”"° Sallé, qui débutait. |

On peut être un homme d’esprit et un très médiocre # administrateur (2), Monnet en fait la remarque dans ses

(1) Je crois bien qu’il faut excepter l’ancien directeur de l'Odéon, M. Paul ; Ginisty, et M. Jules Claretie. Je n'ai pas à juger leurs qualités administratives, } mais ceux-la au moins sont des lettrés.

(2) Ce qui n'empêche pas beaucoup d’administrateurs d'être par-dessus le“ marché de parfaits imbéciles.

Mémoires, précisément à propos de Pontau qui se vit obligé en 1732 de céder son privilège à Mayer Devienne. Celui-ci se hâta de donner une reprise d’Achmet et Almanzine, reprise que signala un curieux incident.

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