CHAPITRE XVIII
E suivis en tous points les ordres qui m’étaient donnés et mon ] Spectacle fut ouvert le 8 Novembre 1749. Ce qu'on m'avait prédit arriva : la Galerie (1), en moins d’une demi-heure, fut remplie de Réfugiés, et de gens bien disposés (comme je l’ai dit) à me nuire, A six heures et demie, le lord G..., accompagné de plus de 30 Seigneurs, tous en froc (2), et munis d’une grosse canne, vinrent se mettre dans les places qui leur étaient destinées. Le Lord/G.x ete Duc D, pour mieux observer les mutins, se placèrent aux secondes Loges. Il n’y avait ce jour-là, pour spectatrices, que trois femmes, une Dame de grande qualité, et deux Comédiennes Anglaises. L'Orchestre se disposait à jouer l'ouverture; mais au premier coup d’archet, les Conjurés, qui étaient en très grand nombre, et presque tous placés dans la seconde Galerie, entonnèrent une chanson Anglaise, dont le refrain était : Nous ne voulons point de Comédiens Français.
Cependant on leva la toile; un Acteur et une Actrice parurent pour commencer la pièce; ils furent salués d’une gréle de pommes et d’oranges, qui se succédaient sans relâche. Une Actrice aimable, qu’on a vu depuis à la Comédie-Française,
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(1) C'est le second Amphithéître. (M.)
2) On dit ici fraque, en corrompant ce mot, qui est emprunté de notre P q F propre langue. (M.)
reçut sur la gorge une chandelle qui lui fut jetée par un homme ivre, payé pour troubler le Spectacle. Le bruit qui se faisait dans la Galerie, empêchait d'entendre ce qu’on disait sur le Théâtre. Le Lord G..., qui jusque-là s’était contenu, élevant la voix, et s'adressant aux mutins, dit : « Eh bien, Messieurs, voulez-vous « bien cesser, et nous laisser jouir du Spectacle? S'il ne vous « plaît pas, sortez, et reprenez l’argent de vos billets. » Plusieurs répondirent qu'ils ne souffriraient jamais une Comédie- Française à Londres. Lord G..., piqué de cette réponse, et plusieurs autres de mes défenseurs, entrèrent dans la Galerie, et imposèrent, pour un moment, silence à mes adversaires.
Pendant cette scène, il s’en passait deux autres, l’une sur le Théâtre, et l’autre dans le Parterre. La première était composée de jeunes Militaires.en uniforme, qui, l'épée nue à la main, formaient sur le théâtre un demi-cercle et servaient de rempart aux Acteurs. La seconde était la plus importante, parce que le parterre était le point de réunion ou de ralliement des Conjurés, et qu’ils y avaient arboré l’étendard de la rébellion.
J'avais dans mon parti les deux hommes de l'Angleterre les plus forts et les plus adroits, soit à la lutte, soit au pugilat, c'est-à-dire, aux combats à coups de poings. L'un était le fils d’un Brasseur, et l’autre le fils d’un Apothicaire, tous deux amateurs de la Comédie-Française, et de plus, fort amoureux de deux de mes Actrices.
Tous deux, animés du même intérêt et du même courage, s'unirent comme amis et compagnons d'armes pour la défense de mon Spectacle. Dans cette résolution, ils franchirent les bancs du Parterre, et de rang en rang se mirent à frapper de tous côtés. Le Brasseur se jetait au milieu des pelotons les plus serrés des ennemis, et renversait tout ce qui s’opposait à son passage, en criant : À moi mes amis ! Qui m'aime me suive! Un champion, plus hardi que les autres, voulut l'arrêter dans sa course; il quitta ses habits, et s’élança sur son homme; plusieurs coups furent portés de part et d'autre, et le combat s’échauffait de plus en plus. Enfin, le Brasseur plus agile, terrassa son ennemi, en
reprit un autre, le combattit avec le même avantage, et partout fut victorieux.
Mes deux braves, après avoir donné les plus grandes preuves de zèle et de valeur, s'occuperent ensuite à réunir les esprits, et à maintenir le calme dans le Spectacle. Les Acteurs jouèrent tranquillement, et le silence fut si bien observé après cetumulte, qu’on n'osait presque ni cracher ni se moucher. Un jeune homme, caché dans un coin de la Salle, s’avisa d’emboucher un gros sifflet de portier ; il fut découvert et surpris par le Général Wal... qui, d’un vigoureux coup de poing sur sa bouche, lui fit entrer le sifflet jusqu’au milieu du gosier. Les deux pièces qui furent jouées ce jour-là, finirent sans bruit, et les Actrices furent reconduites chez elle par la Garde.
Le combat qui se donna le second jour du Spectacle, fut plus long et plus opiniâtre; les Seigneurs prirent de nouvelles mesures pour ne pas se compromettre, et pour établir plus de tranquillité. Ils amenerent avec eux des espèces de matelots domestiques qu’ils ont à leurs gages, et à leurs livrées, sur la Tamise. Ces gens, forts et robustes, vinrent à la seconde représentation, armés chacun d’un gros bâton, et furent distribués en différents endroits de la Salle. Les Mécontents, de leur côté, s'étaient pourvus d’un général pour livrer une seconde bataille plus heureuse que la première, et ils vinrent en plus grand nombre. Ce général était un Officier subalterne dans la marine, et connu réellement pour un chef de parti; il fut étonné des précautions que nous avions prises. Le Général W..., qui le connaissait, prévenu de ses intentions, se plaça précisément à côté de lui, et le railla beaucoup, en affectant de préférer la Comédie-Française à la Comédie-Anglaise. Le Marin, qui ne goûtait pas apparemment ses plaisanteries, et qui s'était imposé la loi de combattre pour les siens, même aux dépens de sa vie, se leva brusquement, en criant Alerte: c'était le mot du guet dont les Mécontents étaient convenus pour l’attaque; mais mon parti, beaucoup plus fort que l’autre, se battit vigoureusement. Le Brasseur, à la tête d’une partie des Matelots, se portait de
tous les côtés les armes à la main, et partout donnait ses ordres. L'Apothicaire, qui commandait le reste de la trouge dans la Galerie, où était le fort du combat, n’épargnaïit personne. Cependant les uns demandaient quartier, et les autres, pour échapper aux coups, se précipitaient de leur mieux, de la Galerie dans le Parterre.
ll serait difficile de peindre toutes les singularités du tumulte horrible qui se passa dans cette importante journée. Les Actrices, accablées de frayeur, et peu accoutumées à de pareils combats, s'étaient renfermées dans leurs Loges avec des Officiers qui les rassuraient. Enfin, l’ennemi bien battu, et découragé par sa défaite, fut contraint de céder. Les Acteurs reprirent leurs fonctions, et le Spectacle fut exécuté sans aucun trouble.
Il y eut dans ces deux combats beaucoup de blessés de part et d'autre, mais heureusement point de morts : ce qui, vu l’acharnement des partis, dont j'étais témoin, ne me causa pas moins de satisfaction que de surprise. La troisième et la quatrième représentation furent beaucoup moins orageuses; on prit les mêmes précautions, mais elles furent inutiles: les ennemis avaient abandonné la place. Les Acteurs jouèrent paisiblement, et le Spectacle, en général, fut goûté.
Après avoir surmonté des obstacles de tout genre, dans une Ville immense et très riche, dont les trois quarts des habitants parlent ou entendent le Français, j'avais lieu de compter sur une fortune honnête. Je l'aurais sans doute obtenue, sans une circonstance malheureuse, qu’il m'était également impossible et d'éviter, et de prévoir. Elle fut occasionnée par l'élection d’un Membre du Parlement, qui commença peu de jours après l’ouverture de mon Spectacle. Les Seigneurs qui me protégeaient, nommément le Lord Chesterfield et le Duc de Montaigu, me conseillèrent de suspendre pendant ce temps-là mes représentations. La raison qu'ils m'en donnaient, était sans réplique. Le peuple, dans ces circonstances, ordinairement excité par la boisson, et ne respectant rien, pouvait tourner ses vues sur mon Spectacle, le prendre en grippe, et causer quelques malheurs
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UNE REPRÉSENTATION DANS UN THÉATRE ANGLAIS, par Hogarth.
dont je serais la victime. Je suivis donc un conseil si sage; je fermai mon Théâtre jusqu’à nouvel ordre, et j'attendis patiemment la fin de l'élection qui dura près d’un mois.
Il n'y eût sortes d’extravagances que l’on n’imaginât dans l’un et l’autre parti, pour gagner et s’assurer des voix. Les deux Concurrents pour cette élection étaient le Lord Trantham, et le
Chevalier Wanderput. Les Adversaires du premier l’accusaient d’avoir trop favorisé la Comédie-Française, et d’avoir même blessé dangereusement un Anglais à la première représentation. Ces griefs, quoique sans fondement, furent très désavantageux à Milord Trantham. La folie fut portée si loin de la part des Partisans du Chevalier Wanderput, qu'ayant fait peindre sur une toile, en forme de bannière, l’Arlequin, etun autre Acteur de ma Troupe, ils promenèrent cette effigie, et la brülèrent dans la place où se faisait l’élection.
Une pareille imagination ne dût surprendre personne, apres celle qu’on avait vue quelques années auparavant dans une semblable occasion. Au moment où les voix balançaient les suffrages, un original s’avisa de prendre une souris morte, de la mettre sur un plateau, de la promener de même, et de la faire voir à tous ceux qui se trouvaient dans la place, en disant : Vous voyez, Messieurs, cette pauvre bête! Eb bien, elle est morte de faim dans la cuisine de ce même homme a qui vous vous empressez tant de donner vos voix. Cette mauvaise plaisanterie sur l’avarice, vraie ou fausse, du candidat qu’on voulait élire, fit faire aux électeurs des réflexions qui ne tournèrent pas à son avantage.
Cependant Milord Trantham fut élu membre du Parlement; et moi, victime de ma prudence, je portai seul la peine de cette élection. Le grand Chambellan me fit donner ordre de ne pas continuer mon Spectacle (1). Mes acteurs qui, dans toutes les règles de l'honneur et de la justice, auraient dû entrer en considération de mes pertes (puisqu'ils n'avaient joué que trois fois, et que mon Théâtre avait été fermé par une autorité supérieure), exigerent de moi le double des appointements qu’on leur donnait en France. Il y en eut même parmi eux qui employerent des voies odieuses pour se faire payer. Deux de mes protecteurs, Milord Staford, et un membre du Parlement, touchés de mon
(1) L'établissement de ma Comédie devint, pour le Ministère Anglais, une affaire d'Etat. On craignit que les mouvements occasionnés par ce spectacle n’eurent des suites plus sérieuses, (M.)
malheur, me secoururent d’abord de leur bourse; ensuite, pour me garantir des poursuites de mes Acteurs, et des frais de Justice qu’elles pouvaient occasionner, ils me conseillèrent de me mettre sous le pouvoir de la loi. Pour cet effet, le Lord S.. me procura un logement dans la maison d’un Juge de paix, qu'occupait déjà un des Rois de Candide, connu sous le nom de Théodore premier, Roi de Corse, prisonnier alors aussi bien que moi (1).
Je fus conduit, sur la brune, dans cette maison par mes deux protecteurs, avec une de mes actrices que je ne veux désigner ici que sous le nom de Céleste, telle qu’elle était alors, puisque par générosité pure, elle voulut bien s'attacher à mon sort, et oublier ses intérêts pour les miens. Arrivés dans le logement qui nous était destiné, nous y trouvâmes un bon souper, un bon lit, et toutes sortes d’attentions de la part de l’'Hôte et de l’Hôtesse.
Le jour suivant, je fus présenté à Sa Majesté Corse par un homme de confiance, qui remplissait à la fois auprès d’elle les fonctions d’Intendant, de Secrétaire et de Valet-de-Chambre. Ce Monarque éphémère, qu’on avait eu soin de prévenir en ma faveur, me reçut avec affabilité. Dès le même jour, après quelques questions qu’il me fit sur mon entreprise, et sur différentes choses, il m'invita à dîner. Il me prévint auparavant sur la simplicité de sa table, et sur le régime qu'il était contraint d’observer pour ménager moins sa santé que sa bourse, et il metint parole. Si ce repas royal ne fut pas fort somptueux, il fut gai du moins, et même assez bruyant de ma part. Sa Majesté Corse aimait un peu les propos libres; je lui en débitai de toutes les façons. Elle parut contente de moi, et nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde. Je lui laissai faire sa méridienne, et me retirai dans mon appartement.
Le lendemain, je lui présentai ma compagne, qu’il trouva
| jolie et de son goût. Il fut galant à l’excès auprès d’elle; il nous
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(1) V. au chapitre suivant la note de Monnet sur Théodore de Neuhoff,
invita même à diner tous les deux, et se mit en dépense pour nous traiter. Nous eûmes de plus que la veille, du poisson et du vin de Bordeaux à discrétion. Le repas fut très agréable; Sa Majesté s’anima par quelques verres de vin qu’elle bût de plus qu’à l'ordinaire. Céleste, qu’il ne cessa de lorgner, avec une jolie voix, du goût et de l'expression, acheva de l’enivrer de plaisir, par une Ariette et quelques Vaudevilles. Il nous parla beaucoup de ses succès militaires; il nous fit part de tous les événements de sa vie, de sa naissance, des postes qu’il avait remplis, avant de parvenir au Trône, des droits et du projet qu'il avait pour rentrer un jour dans ses États, et du plaisir qu'il aurait de nous avoir auprès de sa personne. Il me proposa de me faire Capitaine de ses Gardes, et tout ce qu’on peut proposer à une femme que l’on veut s'attacher, fut mis au choix de Céleste. Le festin se termina par la méridienne ordinaire; car Sa Majesté dormait et mangeait bien. Nous le laissâmes dans le plus profond sommeil, et nous nous retirâmes.
Quoique sous le pouvoir de la Loi, j'avais la liberté de sortir avec un Garde que je payais, et qui m’accompagnait partout ; je sortais donc souvent, soit pour mes affaires, soit pour mes plaisirs. Le soin de payer et de congédier mes Acteurs m’occupait plus que tout le reste. J'aurais dû, peut-être (comme je le pouvais), après la clôture de mon Théâtre, passer en France pour discuter avec eux mes droits et mes intérêts. N’étant plus alors en leur pouvoir, et ne les ayant réellement employés que dans trois représentations, j'aurais traité pour la moitié des appointements de l’année que comprenait leur engagement; je ne le fis point par honneur. Je comptais d’ailleurs sur un dédommagement qu’on me faisait espérer de la Cour, et sur un traitement plus doux de la part de mes Acteurs mêmes. Mais toutes mes espérances furent vaines ; je n’eus rien de la Cour, et je fus obligé de les payer en entier.
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