‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foire (volume 2)Chapitre 58 sur 97 · ER TE · texte numérisé non relu

ER TE

(1) Comédie lyrique en un acte par La Kibardière, retouchée par Poinsinet.

élogieusement d'ÆErnelinde. « Je désirerais bien, dit le marquis, connaître l’auteur de ce chef-d'œuvre. »

Sur ces entrefaites, Poinsinet arrive. On le lui présente, sans le nommer. « Ah! monsieur, s’écrie le vieux connaisseur, que j’ai eu de plaisir à vous entendre! Votre opéra fourmille de beautés, la musique en est ravissante, mais quel dommage que vous ayez travaillé sur des paroles aussi stupides. »

I ne faut pas prendre trop à la lettre le jugement du marquis de Senecterre, qui d’ailleurs doit avoir été singulièrement revu, corrigé et augmenté, en passant dans les journaux et les recueils de nouvelles à la main,

Poinsinet fut toute sa vie victime de sa mauvaise réputation. On ne se résigna jamais à le prendre au sérieux, à attacher la moindre impor tance à ce qu’il écrivait. Les succès qu’il obtint {à part celui du Cercle) furent des succès de surprise, sans lendemain. Le public finissait toujours par adopter l’opinion du railleur et du mystificateur.

Au moment où on jouait Ernelinde à l'Opéra, on faisait paraître à la foire Saint-Laurent, dans je ne sais quelle pièce, un âne dont un des acteurs vantait la propreté. Mais Arlequin protestait et passait la main sur le dos de l’âne, il s’écriait : « Point si net! Point si net! »

Poinsinet était-il un sot, un sot complet, comme beaucoup de ses contemporains? Non, c'était un imbécile très spirituel ou si l’on préfère, un homme d’esprit très bête. C’est un peu à lui que pourrait s’appliquer le mot bien connu : les imbéciles disent des bêtises, les gens d’esprit en font.

Il était très naïf, très crédule, très gobeur. Il se laissait prendre aux pièges les plus grossiers. Il était né dupe. Avec cela — ses contemporains le constatent — plein de malice, de verve et de finesse, et très capable à l’occasion de s'amuser, lui aussi, aux dépens du prochain.

« Il avait des réparties aussi vives que saillantes par leur gaieté, dès qu'animé par la présence de plusieurs personnes, il désirait mériter leurs applaudissements. Un soir, au foyer de la Comédie-Italienne, il se prit de dispute, sur je ne sais quel sujet, avec une demoiselle de Boizemont, actrice de ce théâtre, qui avait aussi quelques prétentions fondées à l'esprit, et se piquait même d'être auteur. La querelle devint d’autant plus vive qu’elle était excitée par un grand nombre de spectateurs qui faisaient cercle autour des deux champions, et ne cherchaient qu’à attiser le feu pour s’en amuser davantage. Mais Mile de Boizemont,

atterrée par les réponses piquantes de son adversaire, en fut bientôt réduite aux expressions de la colère. « Quoi ! s’écria-t-elle, ne pourrai-je pas me venger de ce petit monstre-là? — Mademoiselle, répliqua Poinsinet, vous avez toujours votre vengeance prête, accordez-lui vos faveurs. — Oh! Monsieur, ce que vous dites là est aussi mauvais que la Bagarre (petit opéra-comique de Poinsinet, qui était tombé à plat quatre jours auparavant) {1}. — Ah! Mademoiselle, ne parlons de nos pièces ni l’un ni l’autre, c’est au public à en juger. » À ce mot, l'actrice étouffant de rage et de l’impossibilité de répondre à un aussi cruel sarcasme, tomba évanouie, et la dispute fut terminée par ce coup d'éclat.» (2)

Poinsinet pouvait croire après le Cercle et Ernelinde qu’il avait conjuré la mauvaise fortune lorsque sa carrière dramatique fut subitement brisée par une très désagréable aventure, qui remontait à ses débuts.

11 y avait à Paris, en 1758, une jeune danseuse de théâtre qui faisait comme la plupart des danseuses de théâtre (je ne parle, bien entendu, que de celles du xvie siècle) un autre métier et n’en était pas beaucoup plus riche. Elle était née en Auvergne, à Crouzol, et modifiant un peu le nom de ce village pour le rendre plus aristocratique, elle était devenue du jour au lendemain Sophie de Crouzoul,

Vers la fin de l’année 1758, Sophie de Crouzoul eut un pressant besoin d’argent. Pour s’en procurer, elle s’adressa à Poinsinet, qui était un de ses amis, et sans doute même autre chose, et elle lui laissa en nantissement une montre, une montre qui avait dû souvent marquer l’heure du berger.

« Je remis, disait-elle plus tard, dans le mémoire qu’elle fit paraître en 1767, au sieur Poinsinet une montre d’or, émaillée, à répétition, qui avait coûté quarante louis {ce qui représenterait aujourd’hui quinze cents francs environ) : il me remit deux cent trente-huit livres (six à huit cents francs environ), et pour me tenir lieu de surplus, il me donna le billet dont voici les termes :

« Je reconnais avoir une montre d’or, émaillée, à Mlle de Crouzoul, « sans chaîne, sur laquelle je lui ai remis deux cent trente-huit livres,

(1) Le 10 février 1763.

(2) Paris, Versailles et les Provinces au dix-huitième siècle, par un ancien officier aux Gardes françaises (Dugast de Bois Saint-Just). Paris, 1811. t. 1, p. 140.

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