‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foire (volume 2)Chapitre 6 sur 97 · TT · texte numérisé non relu

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qu’en 1745. À cette époque l’Opéra-Comique fut de nouveau supprimé.

Favart, chargé par le maréchal de Saxe de diriger sa troupe de comédie, partit pour Bruxelles où la vertu de sa femme, comme on sait, fut traitée en place forte et subit de rudes assauts. Monnet, à la même époque, alla diriger le théâtre de Lyon. Un mémoire rédigé en 1786 et que M. Heulhard découvrit dans les archives de la ville, Projet pour l'établissement des spectacles de Lyon, nous renseigne sur les efforts que fit le nouveau directeur pour se mettre à la hauteur de sa tâche et sur la mauvaise volonté à laquelle il se heurta et qui finit par le briser

« Au sieur Maillefer, dit ce mémoire, succéda le sieur Monnet, qui n'ayant pu obtenir le privilège de cette ville que sous la condition d’y établir un opéra, et ayant bien prévu que ce spectacle seul ne pouvait pas satisfaire le goût général jugea à propos, pour mettre de la variété dans le sien, de joindre aux acteurs qu’il avait engagés pour le chant, six à sept bons sujets, pour jouer alternativement avec l'opéra, des comédies et des opéras-comiques. Cet arrangement eut sans doute été le plus convenable en supprimant dans la suite un peu de la dépense de l'opéra qui était trop forte. Mais M. Devarax, pour lors prévôt des marchands de cette ville, qui n'avait ni le goût du spectacle, ni apparemment assez bonne opinion des talents du nouveau directeur pour entrer dans ses vues, le priva de sa direction pour la remettre entre les mains d’un acteur, sous les ordres de M. Breton, dont l’état ni le genre n’annonçaient pas les qualités convenables dans une pareille entreprise. »

Après une année de direction, Monnet était endetté de 35.000 livres et son avocat, dans une affaire dont nous allons parler, pouvait dire trop justement que ses

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déboires financiers l’avaient obligé à substituer à son ancienne devise : « Movet, mulcet, monet » celle-ci : « Flet, tœdet, pœnitet. »

Ses créanciers, ses acteurs et actrices signèrent un arrangement, pour lui permettre d’arranger ses affaires. Seule, la demoiselle Duval, ci-devant actrice de l'Opéra, refusa de signer, et pour les 75 livres d’appointements et les 300 livres de gratification qu’on lui devait, fit saisir chez le sieur Richard, receveur, le produit du dernier concert et les recettes à venir.

Quelle était cette demoiselle Duval? Le Plaidoyé pour le sieur Monnet va nous l’apprendre.

Monnet l’avait engagée le 3 octobre 1745. Elle devait doubler les rôles de princesses dans l’opéra et au besoin les jouer en chef, figurer dans la comédie ou l’opéra-comique, et chanter dans les concerts spirituels.

Elle venait du théâtre de Grenoble, et l’Académie royale de musique l’avait comptée naguère parmi ses plus jolies actrices, en même temps que sa sœur qu’on appelait la Constitution, peut-être parce qu’elle avait été violée.

La Duval ne daigna pas jouer dans les comédies ou les opéras-comiques et elle ne parut que dix-huit fois dans les représentations d’opéras, à cause d’un petit accident que l’avocat de Monnet raconte ainsi :

« Le bruit se répand qu’elle est grosse, elle en fait volontiers l’aveu; nos actrices, quoique filles, ne rougissent jamais de la qualité de mères, par une suite de leurs privilèges ; le cas n’est pas commun, ni fréquent, on ne sacrifie guère dans ce pays à la déesse Lucine, malgré les soins et le zèle infatigable de Mercure, qui de tous les dieux de l’Olympe y est le plus occupé.

Un témoin muet, mais bien éloquent sur ce chapitre, publie l’aventure; les yeux seuls suffisent pour le découvrir. Elle représente au directeur qu’elle ne peut

plus jouer, qu’elle doit observer un certain régime pour la conservation de son fruit, car ces princesses de théâtre, quoique parfois déesses, sont, comme les autres personnes du sexe, tributaires dans cet état, de dégoûts, d’infirmités, dont je laisse le détail aux disciples d'Hippocrate.

C’est la pensée d’un auteur (1), qu’il rend très ingénieusement par ces deux vers :

Principium dulce est, sed finis amoris amarus : Lœta Venire Venus, tristis abire solet. »

L'affaire s’arrangea, grâce à la renonciation de la Duval à la gratification qu’elle réclamait. L’impression du plaidoyer fut arrêtée et on en détruisit presque tous les exemplaires, mais un de ceux qui échappèrent à la destruction alla tomber entre les mains de Meunier de Querlon (2), qui le publia quelques années plus tard (3).

En somme cette entreprise convainquit Monnet que l’opéra, livré à ses seules ressources, ne pouvait pas se maintenir en province, et pour acquérir cette conviction il perdit beaucoup d’argent.

Sa campagne théâtrale en Angleterre, trois ans après (4), ne réussit pas mieux. L’entente cordiale n'existait pas encore en 1749, et les Anglais manifestaient à l’égard de tout ce qui venait de France, hommes ou idées, la plus vive antipathie — qu’on leur rendait d’ailleurs de l’autre côté de la Manche. |

(1) Ovide.

(2) Il lui fut peut-être communiqué par Monnet, qui était un de ses amis.

(3) En 1760 dans le Recueil A, Z., ainsi nommé parce que chaque volume est désigné par une ou deux lettres de l’alphabet. Le Plaidoyé pour le sieur Monnet... se trouve dans le volume G. p. 220 et suiv.

(4) 11 partit de Paris le 30 septembre 1749 et sa première représentation à Londres (avec le Coq du village) eut lieu le 13 novembre.

Voilà ce dont Monnet aurait dû se douter et il aurait dû se douter également que le répertoire qu’il choisit était trop français, trop spécial, pour plaire à des étrangers, capables de se reconnaître dans une comédie de Molière, mais à qui un opéra-comique de Favart ne disait rien (1).

Après une campagne, semée de dramatiques péripéties et sur laquelle ses Mémoires donnent de curieux détails, il était en déficit de 24.803 livres et fort en peine de payer sa troupe. Quatre de ses acteurs, Désormes (2), Durancy, la Durancy et la demoiselle Bureau, le firent arrêter et il resta six mois en prison. Quand il put quitter l'Angleterre, ce fut, je crois, avec la plus vive satisfaction (3).

Un autre, moins bien trempé, aurait été écrasé par ce double échec, mais Monnet avait autant d’énergie dans le caractère que de souplesse dans l’esprit (4). A

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(1) C'est ce que remarque très justement Fréron dans une de ses Lettres criliques.

(2) Desormes avait débüté à la Comédie-Française dans les rôles à manteaux. Il fut ensuite comédien du Roi de Prusse et comédien de l'Electeur palatin. C'est lui qui envoya à Fréron, qui l'inséra dans ses Lettres critiques, un compte rendu des Journées d’Haymarket.

(3) Cependant il laissait à Londres quelques amis dévoués, et entre autres Garrick qui lui écrivait quelques années plus tard: « Je suis misérable que je n'aie pas encore répondu à la lettre charmante que notre cher ami Favart m avait écrit il y a longtemps. Je l'aime de tout mon cœur; mais j'ai honte de lui écrire en français. Sa réputation brillante vole jusqu'ici et tous les honneurs qu'il reçoit me pénètrent jusqu'au fond de mon cœur. Je vous conjure, par notre amitié, de lui dire toutes les belles choses pour moi que l'estime la plus profonde peut dicter, Adieu, mon cher Monnet ; plût a Dieu que vous et notre ami Favart vous entendissiez notre langue. » Mémoires el Correspondance de Favart…., t. Il, P- 0.

(4) En pleine bataille il écrivait à Londres un Mémoire pour le sieur Monnet, ci-devant directeur de l'Opéra-Comique, à Paris, depuis directeur des Spectacles de Lyon, et d'une Comédie à Londres (ce mémoire est aux Archives de l'Opéra), et il envoyait aux ducs de Gèvres et d’Aumont et à ses protecteurs, le maréchal de Richelieu, le comte d’Argenson, l'abbé de Bernis, un Projet d'un Opéra ambulant et d'une Comédie ambulante pour Lyon, Marseille et Bordeaux.

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