‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foire (volume 2)Chapitre 69 sur 97 · MADAME PRÉVILLE · texte numérisé non relu

MADAME PRÉVILLE

GÉLAPTERE YA

COMMENT LE PETIT P... FIT UN SOUPER TRÈS AGRÉABLE D'ABORD. MAIS DONT LA DIGESTION FUT ÉTRANGEMENT TROUBLÉE ET DE TOUT CE QUI S’ENSUIVIT

N jour on le mena souper chez des Filles qu’on eût soin de lui annoncer comme des Demoiselles du plus grand ton. L'une d’elles était, à ce qu'on lui dit, très richement entretenue par un des principaux Officiers des Mousquetaires noirs (1). La vive impression de la joie qu’eût le nouveau Ragotin de se trouver en si bonne compagnie, l’aurait rendu presqu’aimable, si son ingrate nature n’eût repoussé tout ce qui pouvait l’adoucir; mais sa vanité n'y perdit rien. Elle fut même gonflée à l'excès par les caresses que lui faisaient à l’envi toutes les Demoiselles, qui savaient d'avance leur rôle. Elles s’extasiaient à tous les bons mots que le petit homme croyait dire, et l’enivrèrent complètement de vin, de désir et d’orgueil. On lui fit réciter plusieurs pièces de vers qui furent toutes fort applaudies, et rien n’était plus plaisant à voir que les efforts d’esprit qu'il faisait pour plaire à des filles qui, tout au plus, savaient lire. Le souper tirait à la fin, lorsqu'on entend tout à coup un grand bruit à la porte de la rue. A la consternation simulée d’une des Demoiselles, le pauvre petit homme est saisi d’une

(1) Il y avait alors à Paris deux compagnies de mousquetaires, distingués par la couleur de leurs chevaux, les Mousquetaires gris et les Mousquetaires noirs. Les premiers étaient casernés rue du Bac, et les autres au faubourg Saint-Antoine.

frayeur très réelle. Elle augmente sensiblement à l'apparition du redoutable Officier des Mousquetaires qui, se promenant à grands pas dans la salle où l’on mangeait, lançait sur toute la compagnie des regards jaloux et furieux. Un des Convives le pria de vouloir bien se mettre à table et de prendre part à la gaieté générale, qu'il ne voulait pas sans doute troubler. La réponse de l'Officier fut foudroyante pour P..., qui ne s'attendait pas à se voir seul en butte à sa mauvaise humeur. Il déclare en bégayant qu'il n’est pas dans l’usage de se battre après souper, que d’ailleurs il est pénétré du plus profond respect pour Messieurs les Officiers des Mousquetaires, et qui plus est, qu’il a droit. de le respecter particulièrement. Tout le sérieux de l’Officier eut beaucoup de peine à ne pas échouer contre la terreur qu’il inspirait à son petit rival. Il sort, en lui promettant bien de le retrouver, et en lui jetant un coup d’œil terrible.

On croit la plaisanterie terminée; mais notre Ragotin poltron trouve moyen de la renouveler, lorsqu'il est question de descendre et de gagner la rue : « Messieurs, dit-il d’une voix trem- « blante, si ce fier-à-bras nous avait tendu sur l'escalier quel- « ques pièges! » On applaudit à sa prudence, et l’on feint de descendre avec les plus grandes précautions; cependant le petit homme a grand soin de ne descendre que le dernier.

Il est à peine dans la rue, qu’il est tout à coup environné d'épées nues, qui se croisaient en tous sens autour de sa petite personne. Lui-même il avait mis l'épée à la main, plutôt par un mouvement de terreur, que pour songer à se défendre. En effet, loin d’en faire aucun usage, il attendait, dans un stupide étonnement, la fin de cette tragédie. La nuit et la frayeur lui avaient tellement offusqué les yeux, qu'il ne reconnaissait plus aucun des Acteurs.

Cependant les voisins, qui n’étaient pas du secret de la plaisanterie, commençaient à se mettre aux fenêtres, et plusieurs, effrayés sans doute de ce grand cliquetis d’épées nues, criaient a la Garde. Les suites du jeu pouvaient donc devenir sérieuses. Un des Acteurs, frappé de cette réflexion, imagine de saisir, d’un

bras vigoureux, le tremblant P..., et l’entraîne loin du lieu de la scène. Là, le tirant encore à l'écart, avec beaucoup de mystère, il lui dit du ton le plus propre à le persuader : « MORBLEU, « mon ami, quel terrible coup d’épée tu viens de porter ! l'Offi- « cier en a pour la vie. Fuyons au plus vite, il n’est pas pru- « dent de rester la nuit près d’un cadavre. » Qui le croirait! notre petit spadassin, passant tout à coup de l’exces de la peur à l’audace la moins vraisemblable, se persuade la chose au point de répondre : Tu l’as donc vu? mon ami, tu l'as donc vu?

On l’emmène comme en triomphe, en ne lui parlant que de sa bravoure, et de la terrible quarte sous les armes qu'il a portée à son ennemi. De temps en temps néanmoins on lui rend un peu de frayeur, en feignant de craindre qu'il ne soit blessé. Un des convives le mène coucher chez lui; et le nouveau brave est à peine endormi, qu'on a soin de percer à grands coups d'épée ses habits de part en part. Le lendemain dès qu’il s'éveille, on ne manque pas de lui rappeler l’effroyable aventure de la nuit. On lui dit que c’est un miracle qu'il soit échappé d’une action si chaude, sans aucune blessure, et qu'infailliblement ses habits doivent être criblés. Le petit homme s’empresse aussitôt de les visiter, et s’'évanouit à la vue du danger qu'il a couru.

Cependant il est question de savoir ce que l’on dit à Paris de la mort de l’Officier. On affecte les plus grandes inquiétudes; on sort pour aller s’instruire, on revient avec les nouvelles les plus accablantes. On commençait à soupçonner l'auteur du meurtre, et bien des gens au Palais-Royal voulaient que ce fut un assassinat, attendu la force et la bravoure si reconnues du défunt. Le Guet à cheval et le Guet à pied marchaient, disait-on, nuit et jour, pour pouvoir s'assurer du Meurtrier. P..., plus mort que vif, imagine, pour se dérober aux poursuites de la Justice, de se faire enfermer à Saint-Lazare. Il conjure un des Acteurs de vouloir bien le mener dans cette maison de pénitence, en se faisant passer pour un de ses parents. L'idée paraît d’abord si plaisante, qu'on le conduit en effet à Saint-Lazare. Il se jette aux

pieds du Supérieur, et lui demande par pitié d’être renfermé dans sa maison. Le prétendu parent joint ses prières aux siennes, disant que quelques mois de correction pourront faire rentrer dans le bon chemin un jeune homme qui a eu le malheur de s'égarer, et que son seul repentir prouve bien qu’on ne doit amais désespérer d’un mauvais sujet. Le Supérieur convient que la physionomie du coupable dépose évidemment contre lui, et qu'il ne paraît que trop digne des châtiments auxquelles il veut se soumettre; mais qu’on ne peut le recevoir à Saint-Lazare sans un ordre du Ministère.

P..., désespéré, se détermine à sortir de France, et se trouvant à côté de la Foire Saint-Laurent, il espère qu’étant un des Auteurs de Monnet, ce Directeur voudra bien lui prêter quelqu’argent pour faire son voyage. On le fortifie dans cette idée; mais à peine il est entré dans la première cour de la Foire, qu'il est arrêté par un prétendu Exempt des Maréchaux de France, muni d’un signalement qu’il fait semblant de lire, et dont la seule vue du sujet lui confirme l'exactitude. P... fort effrayé demande, d’une :voix défaillante, pourquoi on l’arrête? « Pour | « avoir assassiné de vingt-deux coups d'épée, hier au soir, dans « la rue Saint-Honoré, Monsieur..., Officier des Mousquetaires, | « lui répond l’Exempt, en lui mettant les menottes. Et, grâce « au Ciel, vous serez pendu Mardi prochain, à ce que j'espère. » C'était un Samedi, et le malheureux petit homme, qui n'avait plus que trois jours à vivre, demande où l’on va le conduire? |

Où vous voudrez, jusqu'a sept heures du soir, répond l'Exempt, mats ensuite au Châtelet, au Cachot et au Secret. P... le supplie de vouloir bien, en attendant, le mener au Palais-Royal. Il espérait y rencontrer quelques-uns de ses amis, qui pourraient le tirer de ce mauvais pas.

‘ On croit bien que le criminel innocent, dont toutes les démarches étaient dirigées, sans qu'il s'en doutât, ne manqua pas de « trouver ceux qu’il cherchait. « Je dois être pendu Mardi, et « voila mon Garde, dit-il à voix basse à l’un d'eux. — Pendu « Mardi? cela est bien preste, et la chose me parait impossible.

« — Rien n'est pourtant plus vrai, mon ami. La Juridiction « des Maréchaux de France est terrible; il n’en est point de « plus expéditive. Jamais de grâce à ce sévère Tribunal. » En disant cela du ton de l’homme le plus persuadé, P... ne faisait que répéter ce que son Garde lui avait dit en chemin. Il demandait très instamment du poison, pour se dérober à la répugnance qu'il avait eue toute sa vie à mourir étranglé. Quelquefois cependant il semblait se résigner à son sort. Il se bornait à désirer que l'exécution fut anonyme, et que sa famille eut le crédit de faire supprimer la publication de sa sentence. Mais ce. qui paraissait l’agiter de la plus cruelle frayeur, c'était l'horreur d’être disséqué après sa mort. Son imagination ne pouvait se familiariser avec l’idée de cette dissection. On compatissait à ses craintes sur tout le reste, mais il parut plaisant de lui tenir rigueur sur cet article : c'était, lui disait-on, une grâce qu'il ne devait jamais espéter, vu le religieux préjugé qui privait les Chirurgiens des cadavres des Hôpitaux, et qui n’accordait aux progrès de l’Anatomie que ceux des Malfaiteurs. « Cela serait bon, reprit-il (et ce fut la première fois que le danger le rendit modeste), cela serait bon, si j'étais un bel homme! » On lui répondit que personne ne pouvait lui contester qu'il ne fut fort laid, mais que la beauté d’un sujet d'Anatomie ne consistait pas dans la proportion des traits; que cette science ne s'arrêtait point à l'écorce, et que même une conformation un peu monstrueuse ne pouvait le rendre qu’un sujet plus brillant pour un Amphithéâtre. Son imagination, loin de s’éclairer sur l’absurdité de ses craintes, frémissait de toutes ces folies: il croyait déja sentir la pointe du scalpel. L’aliénation de ses idées en tumulte, et le vif sentiment d’effroi qui se répandit sur toute sa figure, firent enfin sentir que le jeu avait été poussé trop loin. On jugéa qu’il était à propos de faire intervenir un nouvel Acteur, pris au hasard dans la foule des personnes qui se promenaient au Jardin. Cet Acteur qu’on eût bientôt mis au fait, vint lui annoncer, avec beaucoup de circonlocutions et de ménagement, non pas une grâce (ce qui aurait pu lui causer une révolu-

tion dangereuse), mais un sursis qui lui permettait de jouir de sa liberté, et le Garde au même instant disparut.

P..., malgré le sursis, ne fut tranquille de longtemps; il ne

cessait de regarder autour de lui, pour s'assurer qu’il était véritablement libre. Enfin ne pouvant se guérir de la crainte, et persuadé de plus en plus qu'il avait tué l’Officier, il dit à ceux qui l'accompagnaïient : « Me conseilleriez-vous, mes arais, de me fier « à ma prétendue liberté, et d'attendre que de nouveaux indices « viennent me replonger dans l’abyme d'où je suis à peine sorti. « Non, non, Messieurs, je ne m'’exposerai pas à ce danger? Adieu, je pars », et véritablement il partait. On l’arrêta, en lui disant que peut-être il était observé, et qu'une fuite précipitée pourrait fournir contre lui les seules preuves décisives qu'il eût à craindre. On revint sur ce signalement exact et terrible, dont l'impression si marquée sur lui, comme on l’a vu, subsistait encore. Ce signalement pouvait être consigné à toutes les Barrières et le faire arrêter de nouveau, précisément par l’empressement qu’il mettrait à s'enfuir. Le petit homme convint qu’on avait raison. Il souhaita le bonsoir à la compagnie, en disant que le lendemain ce maudit signalement ne l'inquiéterait plus.

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