‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la Foire (volume 3)Chapitre 19 sur 96 · REFORME DE L ANCIEN OPERA-COMIQUE · texte numérisé non relu

REFORME DE L ANCIEN OPERA-COMIQUE

Théâtre, étaient construits à peu près comme les Loges des Baladins de la Foire Saint-Ovide (i) : la garde s'y faisait par un Officier de Police et sept à huit Soldats de Robe-Courte; l'Orchestre était composé par des gens qui jouaient aux noces et aux guinguettes ; la plupart des Danseurs figuraient avec des bas noirs et des culottes de drap de couleur ; rien en un mot n'était si négligé, si sale, si dégoûtant même que les accessoires de ce Spectacle.

Voulant y mettre de la décence et de l'ordre, je sollicitai et j'obtins une Ordonnance du Roi qui défendait les entrées à la livrée (2). Je fis construire un Amphithéâtre, réparer et décorer la salle à neuf.

11 était question de trouver des sujets : on m'indiqua, comme

(1) « Le pape Alexandre VII ayant fait présent, l'an 1665, à Charles, duc de Crequy, pair de France, du corps de saint Ovide, qu il avait fait tirer des Catacombes, ce seigneur qui affectionnait beaucoup les Religieuses Capucines de la place Vendôme leur donna ce corps saint. Depuis ce temps, tous les ans, ces Religieuses en solennisent la fête le 31 août, pendant l'octave de laquelle il vient un concours extraordinaire de peuple. Ce concours y attira, dès les commencements, quelques marchands de bijoux d'enfants, de pain depices et de pâtisserie ce qui formait une espèce de petite foire. Insensiblement il y est venu des merciers, des lingers et bijoutiers de toutes espèces; enfin il s'y est tendu des tentes dans l'étendue de la place, sous lesquelles les gens de la campagne, qui venaient par dévotion visiter l'Eglise des Capucines, trouvaient à boire et à manger. L'affluence du peuple s'accroissant de plus en plus, un particulier entreprit, en 1764, de faire construire des loges de charpente tout au pourtour de la place Vendôme, pour y placer plus commodément les différents marchands qui fréquentaient cette foire. Il avait fait pratiquer, dans le milieu et aux extrémités de cette place, des passages pour les voitures; en sorte que cet assemblage de boutiques autour de cette place formait un coup d'oeil fort agréable. Dans le milieu et autour de la statue de Louis XIV, étaient des loges aussi de charpente, qui étaient distribuées, partie pour des danseurs de corde, joueurs de marionnettes et autres petits spectacles, et partie pour des cafés et autres endroits pour s'y rafraîchir. » "Dictionnaire historique de la Ville de Paris, par Hurtaut et Magny. Paris, 1779. T. III, p. 48.

La foire Saint-Ovide fut transférée en 177 1 sur la place Louis XV (aujourd'hui de la Concorde). Elle disparut quelques années plus tard, en 1777.

(2) Cette ordonnance étant du 21 janvier 1745, époque où Monnet n'était plus directeur, M.Jules Bonnassies [Les Spectacles forains et la Comédie-Française, Paris, 1785, p. 49) a cru pouvoir en conclure que les Mémoires de Monnet n'étaient pas authentiques.

la meilleure troupe de la Province, celle du sieur du Chemin (i) à Rouen, où était le sieur Préville (2) qui remplissait déjà, avec distinction, l'emploi de premier Comique. J'en voulus juger par moi-même, et j'allai à Rouen. Les talents, l'esprit, le naturel, et la gaîte de cet Acteur, firent une si grande impression sur moi que je n'étais plus occupé que des moyens de l'attacher à mon Spectacle. Je le laissai le maître de ses appointements, et de faire tout ce qui pourrait lui être agréable dans la place qu'il occuperait. Aussi flatté de ces avantages que pressé du désir d'être à Paris, il s'engagea pour la Foire Saint-Laurent (3).

(1) Pierre-Jacques Duchemin, acteur de la Comédie-Française comme son père, (qui excellait dans les rôles de financier) mais avec beaucoup moins de talent. 11 y avait débuté le 3 juillet 1724, et avait été reçu a demi-part en janvier 1725, mais son insuffisance le fit congédier par ordre de la Cour a la clôture de 1730, avec une pension de DOO livres. 11 courut alors la province comme acteur ou chef de troupe, n'y réussit guère mieux qu'à Paris, et mourut fou le 3 février

(2) Pierre-Louis Dubus, dit Préville, né à Paris, le 17 septembre 1721, rue des Mauvais-Garçons, fiubourg Saint-Germain, joua pendant plusieurs années en province, à Dijon, Rouen, Strasbourg, etc , avant de débuter à la Comédie- Française, le 20 septembre 1753, par le rôle de Crispin dans le Légataire universel.

« Préville était chéri du public de Rouen : il n'entrait jamais en scène sans être couvert d'applaudissements, et les amateurs de spectacle de la capitale de la Normandie le comblaient d'éloges. Au milieu de cette approbation générale, un vieillard, toujours en habit noir, s'approchait de Préville, le regardait avec un sourire de pitié, remuait la tête, haussait les épaules, levait la main droite qu'il avançait vers lui en agitant l'index, et il se retirait sans prononcer une parole. Préville rit d'abord de cette singularité, mais la persévérance de son auteur le rendit curieux d'en connaître le motif, et il pria le vieillard de le lui apprendre : «. Monsieur, lui répondit-il, vous étiez fait pour être un grand comédien; si vous n'y prenez garde, vous ne serez qu'un saltimbanque. » 11 entra ensuite dans des détails sur la nature des rôles que jouait Préville, et il lui démontra qu'il négligeait la vérité du débit, qu'il manquait aux bienséances, pour s'abandonner à des lazzis qui lui valaient les applaudissements de la multitude et le blâme des connaisseurs. Cet acteur, qui avait de l'intelligence et un jugement sain, qualité précieuse et beaucoup plus rare que l'esprit, quoique Préville n'en manquât pas. apprécia les avis de ce sage Aristarque, qui était un vieux procureur, d'une expérience consommée dans l'art théâtral; et dès ce moment il se laissa guider par lui. » Les Fastes de la Comédie- Française, par Ricord aîné. ParK 1S21, t. I, p. 184.

(J) Elle se tenait sur un vaste terrain de cinq arpents, entouré de murs, qui

FAVAKT

y2 MÉMOIRES DE J. MONNET

Je fis alors la découverte d'un Opéra-Comique qui avait pour titre le Pucelage ou la Rose, production de la jeunesse de M. Piron, dont on n'avait voulu permettre ni l'impression ni la représentation à Paris, et qu'on avait laissé jouer une seule fois sur le Théâtre de Rouen (i).

garda longtemps le nom d'Enclos de la Foire de Saint -Laurent, et qui s'étendait entre le couvent de Saint-Lazare et celui des Récollets. Ouverte par le Châtelet ayant a sa tête le lieutenant de police, elle commençait le 28 juin pour finir le dernier jour de septembre. Les Prêtres de la Mission ou de Saint Lazare, au profit de qui elle fonctionnait, y avaient fait construire, pour les louer, des loges et des boutiques fermées, le long de rues plantées d'arbres. On y trouvait, comme à la foire Saint-Germain, avec un grand nombre de filous, des marchands, des cabaretiers et des baladins. Les petits spectacles y abondaient.

De plus en plus délaissée depuis l'époque où les nouveaux boulevards commencèrent à attirer les Parisiens désireux de se distraire, la foire Saint-Laurent fut fermée en 1775. Elle retrouva en 1778 un regain de vogue et fut définitivement supprimée en 1 7^9*

(1) Avec un nouveau titre, les Jardins de l'Hymen ou la Rose, cet opéra-comique en un acte, avec prologue, fut joué à la foire Saint-Germain, le 5 mars 1744. Le Dictionnaire des Théâtres de Paris, de d'Aiguebere et des frères Parfaict (Paris, 1767, t. 111, p. 115) va nous dire à la suite de quelle circonstance la représentation, longtemps interdite, put être autorisée.

a Beaucoup de personnes ont cru que M. Le Sueur, jeune homme de beaucoup d'esprit, qui a présenté la pièce au théâtre, avec quelques changements à sa façon (il avait eu comme collaborateur dans cette revision, Favart et La Garde) en était le véritable auteur. Quoiqu'elle ait eu assez de succès, cependant, en la faisant imprimer, il a eu la modestie de ne pas vouloir la mettre sous son nom : on sait effectivement qu'elle est de M. Piron, et qu'elle aurait paru dès la foire Saint-Laurent 1726, si des difficultés que l'auteur essuya à la Police ne l'eussent obligé à renoncer à ce dessein.

M. l'abbé Chérier (Cherrier, auteur d'un recueil intitulé Polissoniana) alors chargé de l'examen des ouvrages de théâtre, rendit le témoignage suivant dans

sa lettre du 16 août 1726 (au lieutenant de police) :

a La pièce intitulée la Rose, pastorale comique, représente allégoriquement une jeune fille indécise sur le choix de plusieurs amants, et qui ne se détermine que

par l'inspiration de l'hymen : ainsi la conduite de la pièce ne mené qu'a une

décence et une régularité qu'il est difficile de critiquer.

Le nom et le titre de la Rose ne jette aucune idée sale par lui-môme : on dit

tous les jours, dans le commerce du beau monde, cueillir la rose, quand on parle

d'un galant quia saisi les premières faveurs d'une jeune personne; ainsi on ne

peut pas attaquer le titre.

Il n'en est pas de même des autres termes qui sont répandus dans la pièce et

qui peuvent faire naître quelques applications dangereuses; ces termes sont:

Rose, Jardin, Houldtc, voir le Loup. Je ne crois pas qu'il faille les retrancher par

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