RÉFORME DE L'ANCIEN OPERA-COMIQUE
Un Magistrat de cette ville qui en avait conservé une copie, me la donna en échange d'un petit Recueil de Chansons, assez gaies, que j'avais en ma possession.
Le lendemain je repris le chemin de Paris, et m'arrêtai à Mantes pour voir jouer une troupe de Comédiens, les plus mauvais et les plus gueux que j'aie -vus de ma vie, et qui s'étaient établis le mieux qu'ils avaient pu dans une espèce d'orangerie. On joua ce jour-là Zaïre : l'Acteur qui remplissait le rôle d'Orosmane, n'ayant point d'habit à la Turque, s'en était fait un avec deux robes de chambres d'indienne : le dos de
rapport à la malignité dont on peut être affecté, d'autant plus que si on retranche ces mots, ou les phrases qui contiennent ces mots, il faudra retrancher toute la pièce...
Au reste, plus j'examine la pièce, et plus je la trouve dans la bienséance du Théâtre : toutes les malignes interprétations que l'on peut donner à la Rose, à la Houlette, ne sont que des interprétations : il faut dans les ouvrages s'attacher au sens que les paroles donnent par elles-mêmes, et ne pas s'attacher à la torture et à la violence que les esprits de travers peuvent donner. »
Malgré les bonnes intentions du Censeur de la Police, le Magistrat demeura toujours inflexible et ne voulut pas permettre que la pièce de M. Piron fut représentée. Ce dernier s'adressa à M. le comte de Maurepas, et eut l'honneur de lui présenter le placet dont voici la copie.
<r Monseigneur,
« Sans autre appui qu'une parfaite confiance en Votre pouvoir et votre bonté, l'ose recommander à votre protection une Rose qu'on veut empêcher d'éclore. Le désespoir des pauvres Entrepreneurs de l'Opéra-Comique me force à prendre :ette liberté. On vient de leur défendre la représentation de cette pièce, au noment que votre départ les empêche d'être à vos pieds, et que la longueur et es grands frais des préparatifs ont achevé de les réduire à l'extrémité» Ils avaient :out fait dans l'espérance que votre indulgence et votre autorité les mettraient 1 l'abri de la persécution.
a Votre nom, Monseigneur, les conduit à la mort.
a Ainsi, j'ose avancer que vous leur donnez votre compassion, d'autant plus ju'on ne s'avise pas d'implorer ici votre appui en faveur du scandale et de la icence. Un abbé (Cherrier) commis à l'examen des pièces, et qui se conforme ux scrupules et à la rigidité de la Police, envoya la Rose à M. Hérault avec son pprobation et sans aucune rature. Il y a plus, Monseigneur, j'ai lu la Rose dans me compagnie ou il y avait deux évêques sexagénaires et quelques dames qui n sont déjà aux directeurs : l'ouvrage trouva grâce devant leurs yeux, ils n'ont oulu voir que ce qu'on y montre : les mots de rose, rosier, houlette et jardin sur ont bien fait penser quelque petite cho;c, mais :1s convinrent tous comme a
84 MIMOlKhS Dl .1- MONNET
l'une, mis par devant, faisait la soubreveste, et l'autre tout simplement formait le doliman. Au défaut de turban, dont il n'était pas mieux pourvu que d'habit, il s'en était fait un avec une vieille culotte. Malheureusement pour le pauvre Comédien, dans un moment d'action, un fourreau de la culotte s étant détaché tout d'un coup, au lieu de turban qu'elle était, elle devint un bonnet à la dragonne.
De retour à Paris, je ne m'occupai plus que de mon Spectacle ; orchestre, ballet, rien ne fut négligé, et j'en fis l'ouverture le 8 Juin 1743, par le Coq du Village (1).
fait l'Examinateur, que le voile de l'allégorie était si heureusement tissé qu'il n'y avait pas le petit trou par où l'on pût voir de la nudité.
« M. Hérault ne veut pas branler de derrière le rideau, sans se vouloir imaginer que ce rideau sera bien plus devant les yeux des spectateurs, qu'il ne peut être dans l'idée des lecteurs. Mon théâtre représente un jardin, au milieu duquel est un rosier; la rose éclate au-dessus de ce rosier et frappe les regards des spectateurs. Tout cela répand une innocence continuelle sur tout ce qui se dit. Des bergers se disputent comme une faveur innocente un bouquet offert par la plus jolie bergère du hameau, lieux communs des naiseries pastorales. Je vous supplie très humblement, Monseigneur, de vouloir bien donner des ordres plus doux que ceux de M. Hérault.
Sœpe premcnie T)co, fert Deus aller opem.
« Un grand Roi, très chrétien, ne dédaigna pas de secourir Molière dans un pareil cas, à l'occasion du Tartuffe, et cependant la même différence qui se trouve • à mon désavantage entre les deux auteurs, se trouve à mon avantage entre les matières, et les conséquences des deux pièces... »
Enfin, M. l'abbé Raguet, à la décision duquel l'affaire fut renvoyée par le Ministre, déclara que la pièce n'était pas propre à être représentée. « L'Auteur, dit-il, connaît son théâtre, c'est un génie aisé et très inventif. Son objet l'a entraîné, mais pourquoi l'a-t-il choisi cet objet perpétuel?... J'en suis fâché, continue-t-il, car il me parait que son talent n'a pas besoin de tels secours pour briller. »
On peut présumer que ces refus, qui au fond sont très honorables à l'auteur, ont servi à le dégoûter de l'Opéra-Comique, et l'ont déterminé à s'attacher à un spectacle plus propre à acquérir de la réputation. A l'égard de la pièce, il semble que l'événement a pleinement justifié M. Piron ; elle a été représentée sans qu'on y ait fait aucun retranchement, pas même ceux que l'ancien Censeur de la Police avait indiqués; imprimée de même, et reçue avec beaucoup d'applaudissements. »
(I) Le Coq du village, opéra-comique en un acte, par Favart, avait été joué
RÉFORME DE l/ ANCIEN OPERA-COMIQUE 85
On donnait alors à l'Opéra les Indes galantes (i). M. Favart qui avait bien voulu s'attacher à mon Spectacle, pour l'inspection des pièces et des répétitions, fît la parodie de cet Opéra qui eut le plus grand succès, et où les Demoiselles Puvigné et Lâni, avec le Sieur Noverre (2), se distinguèrent par le pas de trois de Y Acte des Fleurs sous les noms de la Rose, Zéphire et Borée. Ces
pour la première fois, avec grand succès, à la foire Saint-Germain, le dimanche 31 mars 1793.
« Cet opéra-comique est l'époque du début de M* Le Roi de Beaumenard M Favart fit exprès pour elle le rôle de Gogo. Elle le rendit avec tant de grâce" I et de naturel, que le nom de Gogo lui était resté. » anecdotes dramatiques, 1. 1,
(1) Les Indes galantes, opéra-ballet, composé de trois entrées et d'un prologue paroles de Fuzelier, musique de Rameau, représenté pour la première fois à 1 Opéra le 23 août 1735.
La première entrée était intitulée le Turc généreux; la seconde, les Incas du Ferou; la tro.s.ème les Fleurs, fête persane. Pour la reprise du 15 mars 1736 on ajouta une nouvelle entrée, les Sauvages.
Les rôles de Zéphyre, de la Rose et de Borée, dans l'acte des Fleurs dont
r\lV ^u^' fUrCnt j°UéS Ie 23 30Ût '735 0re représentation) par Dumoulin, M e Salle et Jav.ll.er; le 28 mai 1743 (4e reprise) par Dumoulin, M"e Camargo et Javilher; le 8 juin 175 1 (5e reprise) par Tessier, M^ Puvigné et Vestns. MUe Lani, ou plutôt Lany, lors de la quatrième reprise à laquelle fait allusion Monnet, n'avait aucun rôle.
Il y eut plusieurs parodies des Indes galantes. Celle de Favart a pour titre
I ambigu de la Folie ou le ballet desTUndons. Elle fut jouée pour la première fois a la Foire Samt-Laurent le 31 août 1743. Une autre parodie bien moins connue, \* Grenouillère galante, par Carolet, avait été représentée en 1735, à la même foire Saint-Laurent, sur un théâtre de marionnettes.
(2) MUe Puvigné quitta assez jeune l'Opéra et alla se marier en province, en laissant beaucoup de regrets.
MUe Lany, qui devint plus tard M™ Gelin, était la sœur de Jean de Barthélémy Lany, « maître et compositeur des ballets de l'Académie royale de musique » et un des meilleurs danseurs de son temps.
Noverre, né à Paris en 1727, élève de Dupré et l'un des rénovateurs du ballet iva.t débute devant la Cour à Fontainebleau, vers 1745, puis était parti pour Berlin ou il espérait se faire plus rapidement connaître. Il revint en France en I1749 et donna à l'Opéra-Comique un Ballet chinois dont le succès fut médiocre.
II se hâta de repartir et ce ne fut qu'une vingtaine d'années plus tard que, :elebre a l'étranger, il se décida à se fixer à Paris. Pour l'y retenir, Marie-Antoilette 1 avait fait nommer maître des ballets en chef de l'Opéra, et il fut l'ordonlateurdes fêtes du Petit-Trianon. Noverre mourut à Saint-Germain-en-Laye, le •9 novembre 18 10.
gfr MÉMOIRES DE J. MONNET
trois sujets étaient dirigés par M"e Salé (i), MM. Dupré (2) et Lâni; l'orchestre par M. Rameau; les décorations et les habits par M. Boucher.
Cette Foire, qui fut soutenue par des débuts, et par plusieurs nouveautés de M. Favart, attira un concours de monde étonnant. Dans les débuts, Préville joua, entre autres, le rôle de
(1) Mlle Salle avait débuté en 17 1 8 dans un opéra-comique de Lesage, la Princesse rie Carisme, dont la première représentation eut lieu cette année a la Foire Saint-Laurent. Reçue quelques années plus tard à l'Opéra, elle trouva le moyen d'y briller à côté de la Camargo. Sa vogue était si grande que le financier Samuel Bernard lui donna vingt-quatre mille livres pour avoir danse, non pas devant le buflet, mais devant la table, à la noce du président Mole, son gendre.
Brouillée avec la direction de l'Opéra qui ne partageait pas ses théories sur la réforme du costume dans les ballets, elle se réfugia en Angleterre et elle fit jouer à Londres en 1734 deux ballets de sa composition, <Arianc et Baccbus. et Pyg-
malion. , .
Revenue à l'Opéra elle y retrouva ses anciens succès, et Voltaire lui dédia ces
vers :
De tous les cœurs et du sien la maîtresse Elle allume des feux qui lui sont inconnu.,. De Diane c'est la prêtresse Dansant sous les traits de Vénus.
Elle fut jugée avec moins d'indulgence dans lepigramme suivante d'un de ses anciens amants, Gentil Bernard :
Sur la Salle, la critique est perplexe :
L'un va disant qu'elle a fait maint heureux ;
L'autre répond qu'elle en veut à son sexe;
Un tiers prétend qu'elle en veut à tous deux.
Mais c'est à tort que chacun la dégrade :
De sa vertu pour moi je suis certain. |pas...
Resnel (le marquis de Nesle, son amant) soutient qu'elle n'est
La Grognet (danseuse à l'Opéra-Comique) dit qu'elle n'est pas...
Mllr Salle quitta définitivement le théâtre en 1741,
(2) Dupré dit le grand, un peu à cause de son talent, et beaucoup à cause de l taille. Il fut, avant Vestris, le danseur le plus célèbre de son temps.
Ah! je vois Dupré qui s'avance :
Comme il développe ses bras !
Que de grâces dans tous ses pas!
C'est vraiment le dieu delà Danse.
RÉFORME DE l' ANCIEN OPERA-COMIQUE 87
Colin de la Servante justifiée (i). Son jeu fit tout l'effet qu'on devait attendre des dispositions de ce grand acteur; mais son goût décidé pour la Comédie, et ses réflexions sur le peu de solidité de mon entreprise, le déterminèrent à rentrer dans la carrière où il s'est acquis depuis une si grande réputation.
Le succès constant que j'avais eu à cette Foire, me fit redoubler d'efforts pour mériter de nouveau les suffrages du Public. Je fis réparer à neuf le Théâtre du faubourg Saint-Germain, et je profitai d'un événement littéraire qui fournit le sujet d'une pièce jouée sous le titre à' Acajou (2).
Enfin, je n'épargnai rien pour soutenir un Spectacle que je croyais solide et bien assuré par mon privilège. Dans cette persuasion, je résistai aux sollicitations d'une Compagnie qui m'offrait des fonds pour prendre l'Opéra, dont M. Thuret vou-
(1) Opéra-comique en un acte de Favart et Fagan, joué à la foire Saint-Germain, le 19 mars 1740.
(2) Acajou, opéra-comique en un acte (tiré d'un conte de Duclos qui porte le même titre) par Favart. Il fut joué pour la première fois le 18 mars 1744, à la foire Saint-Germain.
« Cette pièce, racontent les ^Anecdotes dramatiques (t. I, p. 4) fut d'abord jouée en prose, mêlée de couplets; mais après la défense qui fut faite à l'Opéra-Comique de parler, on la donna toute en vaudeville à la foire suivante; et au mois d'octobre de la même année, on la vit avec plaisir sur le théâtre de l'Académie royale de musique {sic pour l'Opéra-Comique). Elle attira depuis un concours si prodigieux, que le jour de la clôture, la barrière qui séparait l'orchestre du parterre se brisa. Pour la raccommoder on fat obligé de faire sortir hors de la salle, toutes les personnes qui remplissaient le parterre, mais ce fut en vain. Le monde qui était sur le théâtre y descendit (dans le parterre) pour faire place à de nouveaux spectateurs qui comblèrent entièrement le lieu de la scène. Il n'avait pas été possible, dans cette confusion, de rendre l'argent à ceux qu'on avait fait sortir. Plusieurs l'exigeaient avec menaces. Six des plus mutins furent arrêtés. M. Monnet se comporta en cette occasion avec beaucoup de prudence. Il fit relâcher ceux qu'on avait mis au corps-de-garde. Il paya les mécontents d'une harangue, moitié plaisante, moitié pathétique qui lui concilia tous les esprits. Jamais représentation n'avait été si lucrative. Toutes les places étaient à six livres; et le théâtre était si rempli qu'il n'y pouvait paraître qu'un acteur à la fois. Il n'y eut point de symphonie, point de ballets ; on n'entendit rien, pas même le compliment. On applaudit beaucoup, et tout le monde se retira satisfait, moins cependant que l'entrepreneur. »
lait se défaire en ma faveur, et je fis de nouveaux préparatifs pour la Foire Saint-Laurent. Mais M. Berger, nouvellement pourvu de la direction de l'Opéra, fit résilier mon bail huit jours avant l'ouverture de cette même Foire, le fit passer à son nom, et le fit valoir pour son compte, sans qu'il me fût donné aucun dédommagement pour les avances que j'avais faites.