CONNAISSANCE AGREABLE
prendre un logement chez eux. J'y fus traité comme l'ami et le parent de la maison.
Mademoiselle N... appartenait à d'honnêtes gens, la plupart intéressés dans les sous-fermes. Elle était grande, bien faite, et remplie de grâces. La voix, la musique, la danse, le dessin, elle réunissait tous les talents agréables. Son père et sa mère, qu'elle avait subjugués dès son enfance, l'avaient laissée entièrement maîtresse de ses volontés, et elle usait amplement de tous ses droits. L'empire qu'elle avait pris sur moi devint bientôt si fort, qu'elle m'entraînait malgré moi-même à être de moitié dans toutes les extravagances qui lui passaient par la tête. La quantité de scènes folles, comiques, singulières; qui se sont passées entre nous, feraient seule la matière d'un livre; mais les bornes que je me suis prescrites pour l'étendue de cet ouvrage, ne me permettent point de les détailler. J'y placerai seulement quelques-unes de nos Lettres qui formèrent dans le temps une correspondance de peu de durée, mais qui doit naturellement se placer ici.
De Paris.
« Vous voyez, ma bonne amfe, que je suis exact à ma parole. « Vous avez dû recevoir à Bruxelles une Lettre de moi, datée « du jour de votre départ : en voici une du lendemain. Ma « première ne vous a peut-être pas fait grand plaisir; mais vous « me permettrez de continuer sur le même ton. Car, dussiez- « vous me détester, je vous querellerai toujours sur votre « coquetterie, et sur vos inconséquences. Votre esprit a toute « la pénétration qu'il faut pour connaître le vrai, mais votre
cœur est trop indécis pour fixer votre goût. Votre raison vous < quitte toujours quand vous auriez le plus de besoin qu'elle
vous restât : c'est bien prendre son temps ! Croyez-moi, ne i donnez-jamais d'espérance qu'en proportion de ce que vous
voulez accorder. Au jeu de la coquetterie, personne ne
gagne : l'Amant, bientôt rebuté, quitte la partie, et la
« Maîtresse perd les hommages de l'Amant, souvent même sa « réputation.
« J'attends la jolie femme que vous m'annoncez et qui doit « loger chez vous ; elle y jouera le rôle du Diable, et moi « celui de saint Antoine. Nous attendons dans quelques jours « une Eclipse de Soleil; elle est annoncée dans les Almanachs. « Celle de votre raison n'y est point marquée ; ainsi mandez- « moi s'il faut aller jusqu'en Flandre, pour en être témoin. Il n'y « a que vous qui puissiez calculer celle-ci. Surtout indiquez-moi « sa grandeur, sa durée, et celle de son immersion, afin que je « ne courre point les risques de la trouver finie en arrivant. »
« J'ai l'honneur d'être, etc. »
De Bruxelles le...
s< Quand cesserez-vous, mon cher Monnet, de me tourmen- « ter? Ne suis-je pas assez malheureuse, sans que vous cher- « chiez encore à augmenter ma peine par des reproches que je « ne mérite pas? Je me justifierai moins sérieusement sur les « entours que vous me reprochez, que sur toute autre chose. « Chaque espèce, vous en convenez, a ses agréments et ses « défauts. Les petits Maîtres font des êtres superficiels et légers, ' « qu'on ne peut pas soupçonner de penser ; par conséquent ils « n'affectent pas à un certain point. Je me sers de votre compa- « raison : on trouve un petit chien sous sa main, on s'en « amuse, on le fait caqueter ; on lui tire les oreilles ; il se « mutine, on le radoucit avec une gimblette. En jouant, on se « garantit de sa morsure, et on le flatte tant qu'il plaît. Son « badinage trop répété ennuie à la fin; on s'en défait, et le « roquet insolent aboie, mais n'a pas mordu. Les grands col- « liers, fiers de leurs prouesses, avantageux par état, coquets « par air, inconstants par tempérament, ne cherchant que « nouvelles fortunes, séduisant Marquise, Flore, Sultane, court rant Babiole, Lisette et Rencontre, s'établissent un sérail dans « chaque chenil. Instruits dans l'art de plaire, n'en aimant que
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« la gloire, et en méprisant les fruits ; perfides de sang-froid, « prodigues de serments, traitant l'amour de chimère et la « bonne foi de duperie : voilà, je crois, l'espèce dangereuse, « l'espèce qu'il faut fuir. Mais la connaît-on? c'est l'ouvrage de « l'expérience. Je souhaite que vous soyez aussi content de ces « deux portraits et de mon amitié, que je suis contente de la « vôtre et de vos sages conseils. Adieu, mon cher Monnet, « aimez-moi 'toujours ».
De Bruxelles.
« Je me suis couchée hier à dix heures, et réveillée aujour- « d'hui à huit ; il en est onze, et me voilà déterminée à vous « écrire.
« Je conçois, mon cher Monnet, que vous êtes dans une bellt « fureur contre moi ; mais c'est une chose étrange que de s< « mettre en tête de jouer la Comédie (1). Je ne sais rien de s « séduisant, ni qui occupe davantage. Il faut apprendre se « rôles, disputer sur le choix des pièces, se quereller aux répé « titions; recevoir des conseils de tous les importants, qui, « les entendre, se connaissent à tout; ne jouer cependant qu « d'après soi, c'est-à-dire, comme l'on sent, se laisser mode* « tement accabler de compliments, vrais ou faux, rire avec le « Critiques, et braver le courroux de ceux qu'on ne veut poir « admettre à ses plaisirs; exception faite de ce dernier trait, « faut enfin devenir Comédienne.
« Vous vous doutez bien, mon cher Monnet, que j'ai bril « dans ce caractère. L'entêtement, l'amour-propre, le ton décida « les tracasseries, les fantaisies, m'ont distinguée dans « troupe, et ont présagé la supériorité de mon talent. J'ai joi|| « la Duègne avec le front de ces femmes qui gagnent le Paradi « en enrageant de ne plus mériter TEnfer ; qui, avec c>\
(1) Comédie de société. (M.)