‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la Foire (volume 3)Chapitre 34 sur 96 · CONNAISSANCE AGREABLE I3I · texte numérisé non relu

CONNAISSANCE AGREABLE I3I

« grands mots de vertu, de sagesse, de retraite et i'horreur « pour les Amants, en parlent avec une vivacité qui les fait « soupçonner d'avoir eu quelques sujets de se plaindre d'eux.

«Les gens frais émoulus de Mademoiselle Gaussin (i) n'ont « pas trouvé que j'aie si bien rendu Zénéïde, et j'en conviens de « bonne foi. Il n'y a pas un ridicule à saisir dans cette pièce ; « son Olinde n'est pas encore un homme formé ; il n'a ni airs, « ni prétentions; on n'en peut tirer que du sentiment.

« Vous me demandez des nouvelles du Spectacle, elles ne « sont pas brillantes. C'est ici le triomphe de l'Opéra-Comique; « l'acte d'Églé y a même pris cette forme. On crie, on ne chante « pas ; voilà les nouvelles théâtrales. Celles de la bonne com- « pagnie, font que nous avons deux jeunes Actrices grosses ; et « le Maréchal (2) en parait tout glorieux. Pour moi, qui n'ai' ni « complaisance, ni crédulité de reste, je lui ai dit qu'il n'était « jamais né d'Hercule de la race des Pygmées ; cela tombe sur « la plus petite des deux. J'ai ajouté qu'un grand Général avait « bien des Aides-de-Camp, et que ces êtres obligeants et « empressés se fourraient partout. Il paraît ne se fâcher jamais « de mes mauvaises plaisanteries; mais je ne sais point ce qu'il « en pense tout bas. »

(1) Née le 25 décembre 171 1 (d'Antoine Gaussem, laquais du comédien Baron et de Jeanne Collot, cuisinière et plus tard ouvreuse). Elle débuta le 28 avril 1731 au Théâtre-Français dans le rôle dejunie de Britannicus et fut reçue à demi-part le 28 juillet. L'année suivante, après qu'elle eut joué le rôle de Zaïre Voltaire la sacra grande actrice dans la pièce très connue qui débuta ainsi :

Jeune Gaussin. reçois mon tendre hommage... ^ Quoi qu'en ait dit M1Ie Clairon, dans ses mémoires, elle nuançait très bien ses rôles et la plupart des contemporains, à cet égard, lui rendent justice.

M1]e Gaussin avait épousé le 29 mai 1759 un danseur de l'Opéra', Taolaigo qui la battait. Il lui rendit le service de mourir jeune, le i"mars 1765, mais elle ne put pas longtemps savourer son veuvage. Elle mourut le 6 juin 1767, âKée seulement de cinquante-cinq ans.

(1) Le maréchal de Saxe.

De Paris.

« Vous voilà donc enfin Comédienne, jouant grands et petits

a rôles, amoureuse, caractère, et partout du succès. Dans la

« même année, vous triomphez au Couvent, au Théâtre, au

« milieu des Armées. Si la guerre eut continué, vous auriez

« sans doute gagné quelques batailles ; et, par forme de passe-

« temps, tué quelques milliers d'ennemis. Vous les dompterez

« plus aisément pendant la paix. La fécondité que vous m'an-

« noncez est très plaisante dans les circonstances, et vos obser-

« vations le sont encore davantage. Votre Général aura bientôt

« la gloire du plus brillant des travaux d'Hercule. La Superbe

« a-t-elle bien pris la dignité qui convient à son état? Est-ce une

« Sultane fière ou affable ? Pour l'autre, je n'en suis pas en

« peine ; elle aura toujours l'air de n'avoir touché à rien. »

De Paris.

« Commençons par nous mettre d'accord sur les qualités. « Mademoiselle ne vous convient pas, j'y substituerai celle de « mon Amie, si vous voulez bien me le permettre, en attendant « qu'il y ait quelque chose de plus. Car, en vérité, l'indigence « où se trouve actuellement votre coquetterie me ferait presque « croire que vous ne seriez pas éloignée de m'aimer, pour peu « que je devinsse présomptueux et que votre ennui continuât.

« Toutes réflexions faites, je conserverai mon respect ; il est « le gardien de mon cœur; il n'en serait pas plutôt éloigné, que « ce pauvre cœur sans défense se laisserait prendre comme « Baja^et, pour être ensuite berné comme Sancho. J'aime mieux « protéger que servir votre coquetterie ; le métier n'est pas « honnête, mais que ne ferait-on pas pour vous?

« Tout occupé des besoins de votre âme, j'ai imité le zèle des « dévots; j'ai fait courir des billets de recommandation. Savez- « vous comment ? En montrant vos Lettres. Partout j'ai ren-

« contré des admirateurs : mais les adorateurs sont d'une rareté « étonnante, je dis des adorateurs tels qu'il vous les faut.

« Enfin le hasard, qui me sert quelquefois assez bien, m'en a « fait tomber un entre les mains; il est trop singulier pour ne « pas vous en parler. C'est un garçon à qui je connaissais deux « réputations, une pour le vulgaire, qu'il n'estime pas, et une « autre pour ses amis qu'il mérite. Une troisième que j'ignorais, « et dont il m'a fait confidence, c'est une façon de s'enflammer « qui m'a paru neuve. Les beautés les plus frappantes, les agré- « mens les plus piquants, tourneraient incessamment autour de « lui, sans l'ébranler; mais il ne résiste pas aux lettres, et à « l'esprit des femmes surtout. Si on lui propose d'en devenir « amoureux, c'est alors un homme perdu, effréné.

« Sans connaître toute sa manie, voici comme j'en ai fait « l'expérience. Deux de vos lettres qu'il a vues ont commencé « sa défaite. Je lui ai proposé bonnement de s'engager à votre « service ; et il est actuellement épris de la plus violente passion « pour vous. Mais comme il est arrangé, il demande quelques « jours pour que son imagination puisse finir honnêtement deux « ou trois intrigues réglées qu'il a avec des femmes, dont la « plus à sa portée n'est qu'à 70 lieues de Paris, qu'il n'a jamais « vues d'ailleurs, et qu'il n'en trouve pas moins charmantes, « moins adorables. On ne peut, de plus, avoir de meilleures « procédés avec les femmes; il ne craint, en les aimant, qu'une « chose : c'est qu'elles ne cessent d'être coquettes. Cette seule « qualité, auprès de lui, supplée à toutes les autres : il a sur cela « des principes dont la difficulté serait trop longue à présent. Je « vous en parlerai une autre fois. »

De Bruxelles,

« Mon cher Monnet, vous m'avez dit plusieurs fois que vous « n'aviez jamais été amoureux de moi, et que vous ne le seriez « jamais. Eh bien ! il faut le croire et s'en consoler. Mais « comme j'ai le cœur vide, et qu'il me faut naturellement une

CONNAISSANCE AGREABLE Mr

« victime, ne fut-ce que pour passer le temps, je prendrai votre « inconnu. Le merveilleux de sa passion me pique, et je lui « trouve un caractère fait pour moi. Comment? Il ne veut abso- « lument pas me connaître? Il craint que ma coquetterie n'ait « des bornes? Oh! qu'il se tranquillise ; je lui promets de le « tourmenter tout autant de près que de loin ; et pour lui prou- « ver qu'on ne peut pas être plus coquette que je le suis, je me « détermine à lui faire des avances marquées. Je vais lui écrire, « et vous lui remettrez ma lettre.

« Dites-moi donc, mon cher Monnet, quelque chose de drôle « pour m'amuser, des nouvelles de Paris, telles que vous les « aurez. »

De Paris.

« Comment voulez-vous qu'on vous rende amusement pour « amusement? Vous écrivez si facilement et si bien; vous avez « à peindre des objets si plaisants et si singuliers? Ici nous « n'avons qu'un cercle de ridicules qui deviennent insipides à i« force d'être connus.

« L'Opéra, qui fournissait autrefois des aventures, est, depuis « l'arrivée des nouveaux Directeurs, comme un pays où les j« Pandours sont entrés; le désordre, la crainte, l'inquiétude, « occupent tous les sujets. A propos de sujets, il y a mainte- « nant un conflit entre les Commissaires et les nouveaux Direc- « teurs. Les premiers avaient eu l'audace de menacer de leur « indignation trois jolies filles sorties récemment des écoles des « Dames Paris et Florence (i). Les Directeurs, protecteurs nés

(i) La Paris, surnommée « Bonne Maman » avait d'abord exercé sa profesîion rue de Bagneux. Au mois de juillet 1750, elle s'installa dans le faubourg Saint-Honoré, à l'hôtel du Roule, dont le peintre Jeaurat nous a laissé une vue ort curieuse. Deux ans plus tard, une aventure désagréable (un détournement le mineure), à laquelle on attacha plus d'importance qu'elle n'aurait désiré, la ontraignit à se retirer des affaires, elle abandonna son fond à une dame Carlier.

La Florence, qui était une Paris de second ordre, avait deux maisons très achalandées rue Cadet et rue Saint-Jean-Saint-Denis.

« des Grâces, ont signalé leur avènement à la direction par un « coup d'éclat, en faisant revêtir ces trois nouvelles Grâces de « l'habit sacré qui interdit à la Police l'imposition de ses mains « profanes sur elles. Que ne doit-on pas attendre d'une adminis- « tration commencée sous de si agréables auspices?

« Je vais, moi, passer en Angleterre sous ceux du prince de « Galles, pour établir une Comédie-Française à Londres, et « pour voir si la fortune me traitera mieux là qu'elle n'a fait « ailleurs. Je compte partir dans peu avec Lord Sta... qui veut « bien me donner une place dans sa chaise. Je prendrai vos « ordres avant de quitter votre maison, où je laisserai une « personne sûre, pour prendre soin du chien, du chat, du per- « roquet et de vos pigeons. »

De Bruxelles.

« Depuis que vous partez pour Londres, et que vous croyez « devenir un Baronnet, un homme de conséquence, vous êtes « d'une rareté qui m'annonce vos futures grandeurs. Je sais que « vous êtes déjà un demi-important; vos amis ne vous voient « plus ; vous vous enfermez chez vous pour avoir l'air défaire « quelque chose ; vous faites attendre dans votre antichambre ; « vous avez des Maîtres qui ne vous apprennent rien ; vous « vous montrez une minute à tous les Spectacles ; tout vous « excède, tout est mauvais ; vous arrivez chez vous bien fati- « gué ; toute votre journée s'est passée en projets inutiles; tous « vos plaisirs se sont bornés à lorgner des femmes qui ne vous « ont point aperçu, à louer des vers que vous n'avez point « entendus, à critiquer une pièce dont vous n'avez vu que le « dernier Acte. Enfin, mon cher Monnet, vous voilà un jol: « homme, et par conséquent, le plus sot, le plus ridicule, le « plus ennuyeux, le plus ennuyé de tous les êtres.

« On m'a écrit tout cela, et je n'en ai pas été fort surprise « Quand je vous ai quitté, vous aviez déjà un fond de ridicule « qui m'avait préparée à cette métamorphose ; mais pourquo

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