UN SOUPER AGREABLE 2IÛ
frayeur très réelle. Elle augmente sensiblement à l'apparition du redoutable Officier des Mousquetaires qui, se promenant à grands pas dans la salle où Ton mangeait, lançait sur toute la compagnie des regards jaloux et furieux. Un des Convives le pria de vouloir bien se mettre à table et de prendre part à la gaieté générale, qu'il ne voulait pas sans doute troubler. La réponse de l'Officier fut foudroyante pour P..., qui ne s'attendait pas à se voir seul en butte à sa mauvaise humeur. Il déclare en bégayant qu'il n'est pas dans l'usage de se battre après souper, que d'ailleurs il est pénétré du plus profond respect pour Messieurs les Officiers des Mousquetaires, et qui plus est, qu'il a droit... de le respecter particulièrement. Tout le sérieux de l'Officier eut beaucoup de peine à ne pas échouer contre la terreur qu'il inspirait à son petit rival. Il sort, en lui promettant bien de le retrouver, et en lui jetant un coup d'œil terrible.
On croit la plaisanterie terminée; mais notre Ragotin poltron trouve moyen de la renouveler, lorsqu'il est question de descendre et de gagner la rue : « Messieurs, dit-il d'une voix trem- « blante, si ce fier-à-bras nous avait tendu sur l'escalier quel- « ques pièges! » On applaudit à sa prudence, et l'on feint de descendre avec les plus grandes précautions; cependant le petit homme a grand soin de ne descendre que le dernier.
Il est à peine dans la rue, qu'il est tout à coup environné d'épées nues, qui se croisaient en tous sens autour de sa petite personne. Lui-même il avait mis l'épée à la main, plutôt par un mouvement de terreur, que pour songer à se défendre. En effet, loin d'en faire aucun usage, il attendait, dans un stupide étonnement, la fin de cette tragédie. La nuit et la frayeur lui avaient tellement offusqué les yeux, qu'il ne reconnaissait plus aucun des Acteurs.
Cependant les voisins, qui n'étaient pas du secret de la plaisanterie, commençaient à se mettre aux fenêtres, et plusieurs, effrayés sans doute de ce grand cliquetis d'épées nues, criaient à la Garde. Les suites du jeu pouvaient donc devenir sérieuses. Un des Acteurs, frappé de cette réflexion, imagine de saisir, d'un
bras vigoureux, le tremblant P..., et l'entraîne loin du lieu de la scène. Là, le tirant encore à l'écart, avec beaucoup de mystère, il lui dit du ton le plus propre à le persuader : « Morbleu, « mon ami, quel terrible coup d'épée tu viens de porter! l'Offi- « cier en a pour la vie. Fuyons au plus vite, il n'est pas pru- « dent de rester la nuit près d'un cadavre. » Qui le croirait! notre petit spadassin, passant tout à coup de l'excès de la peur à l'audace la moins vraisemblable, se persuade la chose au point de répondre : Tu l'as donc vu? mon ami, tu Vas donc vu?
On l'emmène comme en triomphe, en ne lui parlant que de sa bravoure, et de la terrible quarte sous les armes qu'il a portée à son ennemi. De temps en temps néanmoins on lui rend un peu de frayeur, en feignant de craindre qu'il ne soit blessé. Un des convives le mène coucher chez lui; et le nouveau brave est à peine endormi, qu'on a soin de percer à grands coups d'épée ses habits de part en part. Le lendemain dès qu'il s'éveille, on ne manque pas de lui rappeler l'effroyable aventure de la nuit. On lui dit que c'est un miracle qu'il soit échappé d'une action si chaude, sans aucune blessure, et qu'infailliblement ses habits doivent être criblés. Le petit homme s'empresse aussitôt de les visiter, et s'évanouit à la vue du danger qu'il a couru.
Cependant il est question de savoir ce que Ton dit à Paris de la mort de l'Officier. On affecte les plus grandes inquiétudes; on sort pour aller s'instruire, on revient avec les nouvelles les plus accablantes. On commençait à soupçonner l'auteur du meurtre, et bien des gens au Palais-Royal voulaient que ce fut un assassinat, attendu la force et la bravoure si reconnues du défunt. Le Guet à cheval et le Guet à pied marchaient, disait-on, nuit et jour, pour pouvoir s'assurer du Meurtrier. P..., plus mort que vif, imagine, pour se dérober aux poursuites de la Justice, de se faire enfermer à Saint-Lazare. Il conjure un des Acteurs de vouloir bien le mener dans cette maison de pénitence, en se faisant passer pour un de ses parents. L'idée paraît d'abord si plaisante, qu'on le conduit en effet à Saint-Lazare. Il se jette aux