REMPLIR CET IMPORTANT EMPLOI
Le temps enfin désabusa, non sans peine, le héros de cette ^ farce tragi-comique, de l'homicide dont il s'obstinait, par vanité, à se croire coupable. Mais comme, malgré tout le tourment que lui donna cette. facétie, sans la perte de ses cheveux, il ne pût se résoudre à se détacher des mauvais plaisants, dont il était la victime, il donnait toujours tête baissée dans tous les panneaux qu'on voulait lui tendre.
Un jour, il fut invité à dîner chez un Suisse des Tuileries. On avait attaché à la poche d'un des Convives, qu'il n'avait jamais vu, une clef entourée d'une ganse d'or. P... remarqua cette distinction, et dès le moment se fit l'idée la plus imposante du personnage, qu'on lui dit être premier Chambellan du Roi de P... (i) et le Comte de Truches.
Pendant le dîner, on invita M. le Comte, en supposant qu'il n'y eût pas d'indiscrétion, à faire part à la Compagnie des raisons qui pouvaient l'amener à Paris. M. le Comte, avec l'air composé du mystère, répondit qu'il n'avait d'autre objet que de voyager. Un des Convives, en lui demandant pardon de lui avoir fait une question évidemment indiscrète, fit entendre à la
(i) Roi de Prusse, Frédéric II.
22g MÉMOIRES DE J. MONNET
Compagnie qu'un homme aussi important que M. le Comte ne se déplaçait pas sans motif.
Le Chambellan alors eut l'air de se déboutonner un peu; il convint qu'en effet il s'était chargé à regret d'une commission assez délicate. Elle consistait à trouver pour le fils du Roi de P... un Gouverneur Français, en état de cultiver les belles espérances que donnait le jeune Prince, et digne d'occuper une place qui lui assurait les plus grands honneurs avec la plus
brillante fortune.
La Compagnie parut étonnée que le Roi de P... ne se fut pas déterminé de lui-même, ou pour M. de Voltaire, ou pour M. de Montesquieu. Le Comte de Truches allégua différentes raisons qui s'opposaient à ce choix, en convenant toutefois de tout le mérite de ces deux grands hommes.
Chaque convive proposa quelque sujet, et sur chacun on trouvait toujours des difficultés plus ou moins graves. Enfin quelqu'un dit, que si Sa Majesté P... pouvait n'être point arrêtée par la trop grande jeunesse, il connaissait un grand sujet à qui cette place conviendrait mieux qu'à personne.
Le Comte de Truches ayant répondu que son Maître n'était retenu par aucun des préjugés ordinaires, on lui nomma P... comme un homme de génie, qu'il devait connaître, tout au moins de réputation. Le Comte protesta qu'on parlait en effet beaucoup à Berlin de M. P..., et qu'il serait enchanté de le connaître. Il ajouta qu'on avait joué vingt-deux fois de suite, a Postdam, un Opéra-Comique charmant dont il était l'Auteur; que le Roi de P... lui-même n'avait cessé d'y applaudir, et que lui, Comte de Truches, serait très flatté d'être présenté à un homme de lettres de cet ordre.
Qu'on se représente la joie du petit homme, ainsi flatté par l'éloge le plus conforme à l'opinion qu'il avait de lui-même. On le fait connaître au prétendu Comte; celui-ci se lève de table pour l'embrasser et se félicite que le hasard l'ait si bien servi, pour procurer au fils de son Maître un Gouverneur de ce mérite.