COMMENT P... EST FAIT GOUVERNEUR
On fait l'énumération des dignités, des honneurs, dont le
Gouverneur du Prince-Royal ne peut manquer d'être comblé.
A chaque détail, le petit homme commence à prendre plus
d'importance, et chaque convive encourage encore la vanité du
personnage, en lui demandant d'avance sa protection. Peu s'en
faut que P... ne protège déjà le Comte de Truches lui-même.
On demande au Comte s'il a des pleins-pouvoirs, et s'il est
sûr de l'agrément du Roi pour la personne qu'il aura choisie. 11
dit, que non seulement il a tous les pouvoirs nécessaires, mais
qu'à l'instant même, selon les ordres qu'il a reçus, il va conférer
au futur Gouverneur l'Ordre du Mérite (i).
^ On fait venir un large ruban jaune qu'on lui attache en efTet d'une épaule à l'autre, et qu'on lui dit être le Cordon de l'Ordre. L'ivresse du nouveau Chevalier, à qui toute la Compagnie s'empresse de marquer le plus grand respect, n'est pas concevable, et ne saurait se décrire. Un des Convives seulement propose une objection qu'on n'attendait point. 11 paraît craindre que la Religion Romaine, dont le Chevalier P... fr.it profession, ne soit un obstacle à sa dignité Le Roi de P... voudrait-il que l'Héritier présomptif de sa Couronne fut élevé par un homme d'une Religion qui n'est pas la sienne?
Le Comte de Truches, feignant un peu de surprise, avoue que dans les premiers mouvements de son zèle, il n'avait pas fait cette réflexion, et que véritablement cette différence de Religion aurait pu faire quelques difficultés, s'il était question d'un sujet ordinaire; mais que, vu le rare écrite et la grande célébrité de celui qu'il a le bonheur d'avoir rencontré dans la Compagnie, il croit pouvoir répondre que cet obstacle, tout grand qu'il est, ne sera rien moins qu'insurmontable.
Ce fut ainsi que se termina l'aventure la plus brillante qu'ait eue le moderne Ragotin. Il se fit voir pendant vingt-quatre heures à toutes les promenades de Paris, décoré de son cordon
(i) L'Ordre du Mérite militaire et civil, dont le ruban n'est pas }. noir avec un liséré blanc.
jaune. Il allait promettant sa protection à toutes les personnes de sa connaissance qu'il pouvait rencontrer, et l'on ne peut être plus fermement persuadé qu'il l'était, d'être Gouverneur d'un grand Prince qui n'existait pas (1).
(1) Cette mystification a été racontée autrement par Favart. a Un jour, dit-il, Palissot fit voir à Poinsinet une lettre supposée d'un souverain d'Allemagne, portant commission de chercher en France, un jeune homme, versé dans la littérature, qui voulût bien se charger de l'éducation du prince héréditaire. Poinsinet pria son ami de lui ménager cette place; Palissot lui promit d'écrire en sa faveur. Quelque temps après il feignit d'avoir reçu la réponse désirée. « 11 dépend de toi, lui dit il, d'être le gouverneur du jeune prince; il y a cependant un obstacle . — Un obstacle! Quel est-il? — C'est que le prince est luthérien, et qu'il faut être de sa religion. — Qu'à cela ne tienne, répond Poinsinet, je me fais Turc, Juif, Bramin, s'il le faut. » Sur cette assurance on prend jour pour lui faire faire abjuration, et il signe devant témoins une profession de foi, telle qu'il avait plu de l'imaginer. » mémoires et Correspondance littéraires de Favart. Lettre au comte de Ifura^o le 24 juin 1760.