CHAPITRE X
COMMENT, PAR UN QUIPROQUO PERFIDE, P... PERD UNE DE SES MEILLEURES DENTS, AU GRAND PRÉJUDICE DE SON APPETIT
UN de ceux qui avaient le plus d'acharnement à jouer sans cesse de nouveaux tours au malheureux P... et qui pensait toujours à mal comme la Rancune, même dans les moments où il avait l'air de ne penser à rien, voit un fameux Dentiste sortir de chez lui pour aller en ville. Il monte à l'instant même à son appartement; et son mouchoir sur la bouche, demande de l'air le plus empressé le même Dentiste qu'il vient de voir dans la rue.
La femme se présente, et dit qu'elle est bien fâchée, mais que son mari vient de sortir; qu'il est même étonnant que le malade ne l'ait pas rencontré sur l'escalier. L'homme au mouchoir paraît désespéré du contretemps, et prêt à se rouler par terre. Il demande la permission de s'asseoir; il souffre, dit-il, des douleurs inouïes; et, pour le persuader, il ne manque pas de s'interrompre à chaque phrase par une exclamation plus ou moins violente. « Mais Monsieur, » lui dit la femme, avec un grand sentiment de pitié, « comment avez^vous pu attendre au der- « nier moment, et pourquoi ne pas recourir plutôt au remède? « Ah ! Madame, » reprend la Rancune, « vous voyez en moi le \< plus malheureux de tous les hommes. Il faut que la violence « du mal soit extrême, pour avoir pu me résoudre à prendre « mon parti. J'ai fait venir successivement vingt Dentistes. « Aussitôt que je les vois, la frayeur que j'ai d'eux me guérit
2^2 MEMOIRES DH ]. MONNF.T
s< pour un moment; ma douleur se passe, et j'ai la faiblesse « ensuite de ne plus vouloir consentir à l'opération. — En « vérité, Monsieur, vous n'êtes pas raisonnable; les femmes les i< plus délicates consentent bien à se faire arracher une dent « qui les fait souffrir. Après tout, la douleur de l'opération ne « dure qu'un moment. — Vous avez raison, Madame, je me « suis dit cela cent fois; mais j'ai eu le malheur de passer par « les mains d'un Charlatan de Province, qui, dans pareil cas, « me cassa une dent dans la bouche, et me fit souffrir des dou- « leurs inexprimables. Depuis ce temps-là; je suis devenu d'une « pusillanimité qui me fait honte. Ah ! Madame, que je souffre, « et que je suis malheureux de n'avoir pas rencontré M. votre « mari dans l'instant où je me sens un peu de courage ! — Il en « sera bien fâché, Monsieur; ce n'est pas avec lui que vous « avez à risquer un accident pareil à celui de votre Charlatan. « Personne n'a la main plus légère : aussi peu de Dentistes « ont-ils plus de pratiques de distinction. »
Et à ce sujet, la consolante Dentiste raconte à son malade hypocrite, l'histoire de toutes les dents que son mari avait arrachées depuis qu'il exerçait la professio i. Elle ne manque pas de lui citer en passant une foule de petites Maîtresses qui paraissent avoir de très belles dents, et qui ne doivent cet avantage qu'à l'adresse particulière avec laquelle son mari sait substituer un râtelier postiche aux véritables dents qui manquent. «Je suis « donc bien heureux, Madame, que le hasard m'ait adressé à « un habile homme. Voilà qui est fini; je n'en chercherai plus « d'autre. Je vais me résoudre à souffrir le reste de la soirée; « mais je vous prie que demain matin, dès les quatre heures, « s'il est possible, M. votre mari vienne chez moi, et qu'il ait « seulement un peu de pitié de ma faiblesse... Ah! la maudite « dent, quelle nuit je vais passer, grand Dieu? Hélas! c'est la « dernière dent de la mâchoire gauche supérieure. Mon Dieu, si « on pouvait me l'ôter par surprise ! je donnerais dix louis à qui- « conque me ferait cette opération, sans une grande douleur. « Mais je me connais : je ne verrai pas plutôt M. votre mari,
« que je retomberai dans toutes mes enfances. Je suis même « homme à lui soutenir que je n'ai aucun mal, parce qu'en effet « la douleur actuelle cédera pour quelques instants à l'idée « d'une douleur plus grande. N'importe, qu'il vienne toujours! « Prévenez-le seulement de ma poltronnerie : vous m'avez « inspiré la plus grande confiance. Le pis aller pour lui sera « d'avoir un peu de patience; mais je lui paierai bien son « temps. » Le faux malade ensuite, après plusieurs cris de douleur, laissa non pas son adresse, mais celle de l'infortuné P...
Le lendemain, dès les quatre heures, le Dentiste fut très exact à se rendre au logis du petit homme. Il éveille toute la maison et demande le prétendu malade qu'il trouve dormant de tout son cœur. Il suppose que la nuit peut avoir appporté quelque soulagement à ses maux, mais qu'ils ne tarderont pas à recommencer de plus belle.
Au bruit qu'il fait dans la chambre, P. .. s'éveille, et lui demande, en se frottant les yeux, ce qu'il y a pour son service. « Monsieur, je suis le Dentiste... Eh morbleu! je n'en ai que « faire. - — Oui-da : vous vous repentirez bientôt de m'avoir « laissé sortir. Le calme dont vous croyez jouir dans ce « moment ne peut être que très passager, après les vives dou- « leurs que vous souffriez hier. — Que voulez- vous dire, hier? « Je n'ai pas plus souffert qu'aujourd'hui. — Oh! que si, vous « souffriez beaucoup. Heureusement, Monsieur, je suis pré- « venu : mais, en vérité, votre faiblesse passe encore ce qu'on « m'en a dit. Songez donc que ceci ne va durer qu'une « seconde, tout au plus. Allons, un peu de courage. »
Et tout en parlant, le Dentiste déployait son funeste étui, étalait ses instruments, et faisait briller, aux yeux effrayés du petit homme, le plus formidable davier dont jamais les dents les plus rebelles, les mieux retranchées dans une mâchoire tenace, eussent peut-être éprouvé l'effort.
Cette vue seule faisait frémir de la tête aux pieds le malheureux P... « — Mais, Monsieur, vous n'y pensez pas. Je vous dis, « je vous répète, je vous certifie, que vous vous méprenez, et