QUIPROQUO PERFIDE
« que je n'ai pas le moindre mal aux dents, — Vous me per- « mettrez bien au moins d'y regarder, lui dit le rusé Dentiste. « Peut-être, au reste, n'est-ce qu'une dent à plomber : opéra- « tion de propreté qui ne cause aucune douleur, et qui suffit « souvent pour calmer les maux qui paraissaient les plus opi- « niâtres, Allons, Monsieur, ouvrez seulement la bouche... « Encore une fois, que d'enfantillage? — Mais je ne souffre « point, vous dis-je; je n'ai pas besoin de votre secours; je ne « vous connais pas, en un mot. — Je le sais bien, mais vous « m'allez connaître. Vous verrez si je mérite ma réputation... « Et que diable, Monsieur, je ne vous arracherai pas une dent « malgré vous; souffrez seulement que j'examine votre bouche. « Que risquez-vous, si, comme vous le dites, vous avez toutes « dents en bon état ? »
Le petit homme qui, presque encore dormant, était peut-être incertain si cette étrange visite n'était pas un rêve, pour se délivrer d'un importun qu'il ne pouvait concevoir, ouvre enfin la bouche. L'adroit Dentiste, se souvenant à propos que la dent malade était la dernière de la mâchoire gauche supérieure, la saisit avec un instrument qu'il tenait caché dans sa main, appuie fortement l'autre main sur le front de son homme, et enlève la dent, en lui disant, de l'air du monde le plus satisfait : « La voilà, Monsieur, la voilà; vous ne vous plaindrez pas de « ma maladresse. Rincez-vous actuellement la bouche, et tâchez « de vous rendormir. Je reviendrai tantôt vous voir. »
Aux cris effroyables du patient, son père et sa mère, croyant qu'on égorgeait le pauvre homme, accourent en chemise, et rencontrent sur l'escalier le Dentiste qui, tout fier encore de son opération, leur répète, du ton le plus confiant : la voilà pourtant, la voilà.