‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foireChapitre 14 sur 36 · NOUVELLE ENTREPRISE, VOYAGE A LONDRES, ACTEUR SINGULIER, ETC · texte numérisé non relu

NOUVELLE ENTREPRISE, VOYAGE A LONDRES, ACTEUR SINGULIER, ETC

Au mois d'Août 1738, le sieur Rich, Directeur d'un Théâtre Anglais à Londres, m'avait fait proposer, par un de ses amis qui était à Paris, de lui former une troupe de Comédiens Français; il m'avait fait demander en même temps à combien j'estimais que la dépense pourrait monter. Je lui avais répondu que je ne pouvais pas me charger d'une entreprise de cette nature, sans avoir vu le sieur Rich, et sans être convenu avec lui de nos faits.

Ayant manqué la direction de l'Opéra de Paris, et voulant pour la troisième fois tenter fortune, je fis donc le voyage de Londres, avec des lettres de recommandations de feu M. le Maréchal de S... (1) et de feu Lord Sta... qui voulut bien me donner une place dans sa chaise. Nous arrivâmes le second jour, assez tard, à Boulogne, pour attendre un vent favorable.

11 y avait dans cette Ville une Comédie qui était à mourir de rire. On jouait dans une espèce de grange, tapissée de nattes de paille. Le Théâtre était construit de planches et de tonneaux ; deux antiques et mauvais paravents en faisaient les décorations. Les Spectateurs étaient placés sur des bancs à douze sols par place ; il y avait quelques chaises de paille pour les personnes distinguées, que l'on payait vingt-quatre sols. Le jour que nous vîmes

(1) Le maréchal de Saxe.

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propre intérêt, lui conseillèrent de ne point s'engager avec moi, sous prétexte que cette association ne pouvait que lui faire beaucoup de tort et déplaire à la nation Anglaise. Le Sieur Rich me retira donc sa parole ; et ce contretemps, auquel je ne m'attendais pas, me fit chercher des expédients pour tirer parti des sujets que j'avais engagés.

Je m'adressai à M. Gamck (1) que je ne connaissais point alors. Je lui proposai de remplacer le sieur Rich. Il me refusa par des raisons que je ne pus qu'approuver; il me donna même des conseils dignes de toute la droiture et l'honnêteté que j'ai depuis bien éprouvées chez lui. '

Dès ce moment, je me résignai à la Providence, à mon courage et à la bienveillance de la nation Anglaise. Je fis part à mes Protecteurs de ce qui s'était passé entre les deux Directeurs de Spectacles et moi. On me conseilla de suivre mon projet, c'est-à-dire, de faire l'établissement pour mon compte, de louer le petit Théâtre de Haymarket (2), et d'ouvrir une souscription. Tout cela fut exécuté; je louai le Théâtre, la souscription réussit, et je partis pour la France avec cinq cents louis provenant de cette souscription. De retour à Paris, je repris le logement que j'avais occupé chez Mademoiselle N... Les Acteurs que j'avais engagés pour Londres s'y rassemblaient; on y fit le Répertoire, et les répétitions des pièces que l'on devait jouer. Mademoiselle N... peu de jours après mon arrivée, partit pour aller passer la plus grande partie de l'Automne dans une petite terre que son père avait en Champagne ; et ce fut de là qu'elle m'écrivit les lettres suivantes.

(1) David Garrick né en 1718 à Lichtfield, en Angleterre. 11 descendait, diton, d'un gentilhomme normand, La Garrigue, qui avait quitté la France à l'époque de la révocation de l'Edit de Nantes.

Garrick, le plus grand acteur de son pays et peut-être de son temps, mourut de la pierre, le 20 janvier 1779, en laissant une fortune de près de quatre millions, qui en représenteraient aujourd'hui dix ou douze, et il fut enseveli à Westminster au pied du monument de Shakespeare. 11 avait épousé une danseuse, MUc Violetti, que l'on considérait comme la plus belle femme de l'Europe.

(2) Marché au Foin.

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« d'après moi. Deux femmes de ma connaissance arrêtèrent ma « chaise, et m'engagèrent à descendre. Je m'en défendis sur « mon négligé; on m'assura qu'il était charmant, je le savais « déjà; mais je me fis presser assez pour donner à mon amour- « propre un air de complaisance qui prévint en ma faveur. « J'entrai sur la scène. Tout parut s'empresser d'abord à me « voir; on me présenta à toutes les femmes imposantes. Le cé- « rémonial finit, on fit cercle autour de moi. Je débutai par trois « ou quatre plaisanteries; elles prirent assez bien, sans doute, « puisque je vis presque toutes les femmes se remettre froide- « ment à leur jeu, et tous les hommes me rester : c'était un « triomphe complet. J'aperçus, dans un coin du salon, une « table où l'on avait fait peu d'attention à mon arrivée : vous « connaissez le cœur des femmes, voilà toute ma gloire éva- « nouie. Je demandai assez dédaigneusement qui l'occupait. « On me dit que c'étaient deux petites Maîtresses qui venaient « passer deux mois à Reims et qui fatiguaient depuis quinze s< jours la Ville de leurs impertinences. L'éloge me parut mo- « deste. Voyez-vous, me dit Mademoiselle... (à qui l'une d'elles « avait enlevé son Amant), voyez-vous ces deux hommes qui « jouent avec elles? Ce sont les plus aimables d'ici, et les plus « sots cependant; car ils se sont laissé subjuguer par les mi- « nauderies de ces Déesses. Depuis qu'elles s'en sont emparé « d'autorité, nous ne les voyons plus. Encore si c'était vous qui « nous les enlevassiez, on vous le pardonnerait, et à eux aussi; « mais deux bégueules qui n'ont pas le sens commun! Vous « devriez bien nous venger, et leur ôter leurs conquêtes. Je « plaisantai beaucoup sur la proposition qu'on me faisait; la « conversation s'anima, et sur la fin, à l'air sérieux dont on m'en « parlait, je crus qu'on voulait m'en faire une affaire d'honneur. « Cette partie intéressante finie, Mademoiselle... me pré- « senta ces deux merveilleux, que je reçus assez légèrement. « Les deux femmes vinrent se placer vis-à-vis de moi. Je voulus « d'abord connaître leur ton, et tout d'un coup j'élevai le mien « jusqu'à elles. Me voilà dans un fauteuil d'un air tout aussi

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« corbillon. On tire les gages, on se baise, et on se fait des con-

« fidences d'une fadeur!... Onze heures sonnent : mon Gentil-

« homme examine la batterie de son fusil, et déclare qu'il doit

« être le lendemain au point du jour à l'affût. On se lève, on

« part : voilà la fin de l'ennui pour tout le monde; mais moi il

« faut que j'attrape quatre ou cinq heures du matin. Je me pro-

s< mène, je lis, j'écris, et je pense que j'ai encore quatre mois à

« rester ici. Adieu, mon cher Monnet; si vous ne venez pas

« bientôt, je mourrai de tristesse. »

D'Avenay ce...

« Je vous écrivis hier huit pages, et je ne me souviens pas de vous avoir dit un mot de notre voyage. Je vous assure, mon cher Monnet, que, si vous en eussiez été, j'aurais bien ri. Rien n'était si plaisant que l'embarras de l'Abbé. Du plus loin qu'il découvrait un clocher, il montait mon petit acajou, et passait fièrement tout le Village; mais sa gloire durait peu, et je ne lui donnais pas le temps de regarder derrière lui pour en descendre. Malgré tout mon chagrin, je ne pouvais m'empêcher de rire du passage rapide de sa pompe à son humiliation ; mais ce qu'il y avait de meilleur, c'était de voir le combat de sa vanité avec sa paresse. Un orage affreux les mit d'accord; la pluie lui ôtait la force de marcher, et le voilà, malgré l'indécence, grimpé sur l'impériale de ma chaise, d'où il examinait la nuée pour m'en rendre compte. J'étais saisie d'effroi; chaque éclair me faisait fermer les yeux comme à R... Pbampbale (i), raisonnant en Physicienne sur l'attraction de l'air, craignait de l'agiter, et d'attirer le tonnerre, en se grattant le bout du nez; elle y avait une démangeaison qu'elle n'osait satisfaire, et me confiait sur cela ses besoins et ses frayeurs avec les expressions les plus plaisantes. Ma sœur prétendait que l'Abbé, étendu sur notre impériale, tentait le

(i) Jeune Négresse qui appartenait au Maréchal de S... (M.)

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« céleste courroux, et nous attirerait quelques disgrâces. Enfin, « moi, qui suis la créature la plus peureuse, je ne pouvais re- « tenir les éclats de rire que nos idées nous fournissaient. Notre « voyage n'a pas été heureux, et on ne peut pourtant en faire « un plus gai; nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer v< un moment. Quand nous ne savions plus que dire, nous « n'avions qu'à siffler; notre Postillon nous versait tant que « nous voulions, et rien ne fournit tant que cela à la conversaxx tion. On commence par se plaindre, on se croit roué; insen- « siblement tous les membres se retrouvent à leur place : on « n'a plus que son bonnet et ses mules à chercher, sa voiture à « relever; ce sont des riens, mais cela vous amuse. Cependant, « comme l'usage peu ménagé des plaisirs en émousse le goût, « celui de verser m'est devenu insipide, et j'ai pris la poste à « Soissons, pour me tirer des mains de mon Postillon, qui <t m'aurait tuée infailliblement par sa maladresse ou par sa len- « teur. Je suis enchantée, mon cher Monnet, que Mademoiselle « V... vous fasse passer quelques moments agréables: je ne « crois pourtant pas que cela dure longtemps. Les gens qui ne x* sont pas d'un commerce sûr perdent à être connus. Je crois la « franchise nécessaire à l'amitié; j'en ai trop pour vous, pour « ne pas vous avertir de vous défier de ses caresses : et j'espère « obtenir de la vôtre, que vous éviterez de la voir. Adieu, mon « cher Monnet: arrangez vos affaires de façon que nous puis- « siez me venir voir bientôt et passer deux mois avec moi. A « propos, il y a ici une Comédie. C'est le Souffleur qui joue les xx grands rôles ; Mérope est à faire mourir de rire. »

D'Avenay ce. . .

« Je ne me porte pas bien, mon cher Monnet; ma sœur a été « saignée du bras et du pied ; elle a une fièvre enragée, j'en ai « une du diable, et je crois encore un peu de gale, le tout à « votre service, comme de raison. A chaque mot que j'écris, je « jette là ma plume pour me gratter, c'est un plaisir, il n'y a

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« singularité propres à conduire à la folie par un chemin dé-

« tourné : aujourd'hui je cherche la raison. Vos questions

« sur cette matière ne m'ont point du tout offensée; je ne les

« regarde point comme une critique des ridicules auxquels je

« me suis livrée. Vous connaissez la difficulté de réfléchir; et

« ma raison vous paraît plutôt un miracle, une chose surnatu-

« relie, que l'effet de mes réflexions. Plaisanterie cessante (car

« c'en est une que je fais, à votre jugement), je crois, en vérité,

« que le bon sens sera bientôt la partie amusante de mon esprit. « A propos d'esprit, une femme de ma connaissance m'a

« écrit que M... se plaignait de mon silence à son égard. Il faut

« qu'il soit devenu fou; je ne me connais aucun tort envers lui.

« Je suis naturellement paresseuse; je n'aime à écrire qu'à ceux

« qui me plaisent beaucoup, et certainement il n'est pas de ce

« nombre. Je lisais ses Lettres et ses Vers avec une sorte de

« plaisir; mais voilà tout. 11 est amoureux de moi; je n'ai eu

« que de l'amitié à lui offrir; je ne l'ai jamais trompé là-dessus.

« Il se désespère, il se fâche, il se raccommode, il me hait, il

« m'aime, et puis il me déteste; à lui permis. Je ne m'afflige de

« rien. L'indifférence est un état tranquille. Mais, croyez-m'en,

« mon cher Monnet, M... est auprès d'une femme, le mortel le

« plus maussade et le plus ennuyeux qu'il soit possible de

« trouver, surtout quand il est amoureux. Chaque fois qu'il

« s'est avisé de m'entretenir de son amour, il m'a toujours

« laissé des vapeurs pour vingt-quatre heures: Vous me mar-

« querez le jour de votre départ, et l'endroit où je pourrai vous

« adresser mes Lettres à Londres. »

/Il

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