‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foireChapitre 15 sur 36 · I .clic entr · texte numérisé non relu

I .clic entr

ballot, une jeune

ne lai .-..tient

la mer agitée éleva des vagues, qui nous causaient des roulis à ne pouvoir nous tenir debout. Le Capitaine, qui avait fait mettre toutes les voiles, les fit bientôt amener (1), et ne laissa que le trinquet (2), en tâchant toujours de tenir tête au vent, et dirigeant sa route vers Douvres. Mais le vent devint si furieux, et notre bâtiment si fatigué par les lames qui, le prenant de l'avant, l'inondaient et l'accablaient de leur poids, qu'on fut contraint de relâcher et de courir, vent arrière, pour aller où nous pourrions aborder. Le vent qui sifflait dans les cordages et dans les mâts, le bruit de la mer, le tonnerre, les éclairs, et les craquements du bateau, qui semblait s'ouvrir à chaque instant, avaient répandu la consternation; et j'avoue franchement que j'avais grand peur. D'un côté, une de mes Actrices évanouie, et dont les appas se trouvaient dans un certain désordre, était à la discrétion des regards indiscrets d'un Mousse. Une autre, couverte de la pâleur de la mort, les mains jointes, les yeux au Ciel, un livre de prières à la main, implorait la miséricorde de Dieu. La Soubrette, accroupie dans un coin, fulminait, jurait contre moi et contre toute la Nation Anglaise. L'homme à la redingote, qui d'abord s'étais mis à genoux pour prier, avait fini par se coucher ventre à terre, et par invoquer tous les Saints du Paradis. Sa compagne poussait des cris perçants. Un roulis l'ayant jetée contre moi, elle m'agrippade façon qu'ellenevoulaitpluslâcherprise,croyantpouvoir ainsi se sauver. Nous étions si bien groupés ensemble, que le plaisir de sentir ses approches me rendit un peu distrait sur le danger. Elle parut sensible aux soins que je prenais d'elle, et de profonds soupirs, qui lui échappaient de temps en temps, me portèrent à lui faire quelques questions; elle n'y répondait qu'en disant qu'elle était bien à plaindre. Le bâtiment allait toujours en s'éloignant de la route, lorsque le Ciel vint à s'éclaircir à l'horizon : bientôt le nuage se dissipa, et le vent tomba tout

(1) C'est-à-dire baisser, plier. (M.)

(2) Petite voile. (M.)

viorn er

jeune inconr, | .

j i r . avait Ifl petit \ent qui r; -

- fut portée ver*

il %e p.is\.i une \ ènc l entre l'I

furieux et ta

lion II :

le lui ; irler. il !

t donne- | tetc un

•e. et je !

qui lui tirent tout avoue

peine vli.

leune ptrtOfUM II'

étaient toutes les femmes, furent escortés par deux Anglais, et par plusieurs hommes de ma Troupe, montés sur des chevaux. Arrivé dans cette grande Ville, mon premier soin fut d'écrire aux parents de ma protégée. Ce que j'avais prévu arriva : ses parents la reprirent, et je sus, quelques années après, qu'elle avait fait un très bon mariage avec un Américain.

Je mis mes acteurs dans une maison qu'on m'avait retenue pour les loger. J'avais des gens pour et contre mon entreprise dans cette ville. Les derniers étaient beaucoup d'acteurs anglais réformés (1), et tous les réfugiés de notre Nation. Ceux-ci, toujours acharnés contre nous depuis la révocation de l'Edit de Nantes, ne laissèrent point échapper une si belle occasion de se venger. Les Papiers publics étaient remplis de Satires ou d'Epigrammes contre moi et contre mon Spectacle. Il fallait combattre tout cela, et me procurer des partisans. Je fis agir mes protections; j'obtins du feu Duc de Graffton, grand Chambellan, une Patente pour autoriser mon Spectacle, et je pris toutes les mesures convenables pour me garantir du mal qu'on se préparait à me faire. Le Lord G..., un des plus grands Seigneurs d'Angleterre (2), m'honorait de ses bontés; et son exemple fut suivi par la plus grande partie des autres, qui devinrent les protecteurs les plus zélés de mon Spectacle. On s'assembla même afin de régler tout ce que j'avais à faire pour l'ouverture de mon Théâtre. Les Seigneurs me conseillèrent de n'ouvrir que pour eux les premières Loges et le Parquet, et de ne délivrer les billets des autres places qu'à six heures. Enfin, ils semblaient s'être fait une affaire d'honneur du succès de mon entreprise.

(1) Peu de temps avant mon arrivée à Londres, un Acte du Parlement avait fixé le nombre des Théâtres de Comédie à deux seulement. Drury-Lane et Convint-Garden avaient été conservés, et tous les autres supprimés. Cette suppression grossit le nombre de mes ennemis, de tous les comédiens sans emploi, mécontents de voir des étrangers s'établir chez eux à leur préjudice. (M).

(2) Il commandait dans la dernière guerre, les Troupes de Sa Majesté Britannique à Hanovre. (M.)

I T»on

remplie vie I

■ mutl

lltc

i furent

reçut sur la gorge une chandelle qui lui fut jetée par un homme ivre, payé pour troubler le Spectacle. Le bruit qui se faisait dans la Galerie, empêchait d'entendre ce qu'on disait sur le Théâtre. Le Lord G..., qui jusque-là s'était contenu, élevant la voix, et s'adressant aux mutins, dit : « Eh bien, Messieurs, voulez-vous « bien cesser, et nous laisser jouir du Spectacle? S'il ne vous « plaît pas, sortez, et reprenez l'argent de vos billets. » Plusieurs répondirent qu'ils ne souffriraient jamais une Comédie- Française à Londres. Lord G..., piqué de cette réponse, et plusieurs autres de mes défenseurs, entrèrent dans la Galerie, et imposèrent, pour un moment, silence à mes adversaires.

Pendant cette scène, il s'en passait deux autres, l'une sur le Théâtre, et l'autre dans le Parterre. La première était composée de jeunes Militaires en uniforme, qui, l'épée nue à la main, formaient sur le théâtre un demi-cercle et servaient de rempart aux Acteurs. La seconde était la plus importante, parce que le parterre était le point de réunion ou de ralliement des Conjurés, et qu'ils y avaient arboré l'étendard de la rébellion.

J'avais dans mon parti les deux hommes de l'Angleterre les plus forts et les plus adroits, soit à la lutte, soit au pugilat, c'est-à-dire, aux combats à coups de poings. L'un était le fils d'un Brasseur, et l'autre le fils d'un Apothicaire, tous deux amateurs de la Comédie-Française, et de plus, fort amoureux de deux de mes Actrices.

Tous deux, animés du même intérêt et du même courage, s'unirent comme amis et compagnons d'armes pour la défense de mon Spectacle. Dans cette résolution, ils franchirent les bancs du Parterre, et de rang en rang se mirent à frapper de tous côtés. Le Brasseur se jetait au milieu des pelotons les plus serrés des ennemis, et renversait tout ce qui s'opposait à son passage, en criant : A moi mes amis! Qui m'aime me suive! Un champion, plus hardi que les autres, voulut l'arrêter dans sa course; il quitta ses habits, et s'élança sur son homme; plusieurs coups furent portés de part et d'autre, et le combat s'échauffait de plus en plus. Enfin, le Brasseur plus agile, terrassa son ennemi, en

jouwttt m MAv««A»>irr

"out

enlr ece* qui

r une **

- lcmmt j*'.;r un

tous les côtés les armes à la main, et partout donnait ses ordres. L'Apothicaire, qui commandait le reste de la trouge dans la Galerie, où était le fort du combat, n'épargnait personne. Cependant les uns demandaient quartier, et les autres, pour échapper aux coups, se précipitaient de leur mieux, de la Galerie dans le Parterre.

11 serait difficile de peindre toutes les singularités du tumulte horrible qui se passa dans cette importante journée. Les Actrices, accablées de frayeur, et peu accoutumées à de pareils combats, s'étaient renfermées dans leurs Loges avec des Officiers qui les rassuraient. Enfin, l'ennemi bien battu, et découragé par sa défaite, fut contraint de céder. Les Acteurs reprirent leurs fonctions, et le Spectacle fut exécuté sans aucun trouble.

Il y eut dans ces deux combats beaucoup de blessés de part et d'autre, mais heureusement point de morts : ce qui, vu l'acharnement des partis, dont j'étais témoin, ne me causa pas moins de satisfaction que de surprise. La troisième et la quatrième représentation furent beaucoup moins orageuses; on prit les mêmes précautions, mais elles furent inutiles : les ennemis avaient abandonné la place. Les Acteurs jouèrent paisiblement, et le Spectacle, en général, fut goûté.

Après avoir surmonté des obstacles de tout genre, dans une Ville immense et très riche, dont les trois quarts des habitants parlent ou entendent le Français, j'avais lieu de compter sur une fortune honnête. Je l'aurais sans doute obtenue, sans une circonstance malheureuse, qu'il m'était également impossible et d'éviter, et de prévoir. Elle fut occasionnée par l'élection d'un Membre du Parlement, qui commença peu de jours après l'ouverture de mon Spectacle. Les Seigneurs qui me protégeaient, nommément le Lord Chesterfield et le Duc de Montaigu, me conseillèrent de suspendre pendant ce temps-là mes représentations. La raison qu'ils m'en donnaient, était sans réplique. Le peuple, dans ces circonstances, ordinairement excité par la boisson, et ne respectant rien, pouvait tourner ses vues sur mon Spectacle, le prendre en grippe, et causer quelques malheurs

Il n

Chevalier Wandcrput. Les Adversaires du premier l'accusaient d'avoir trop favorisé la Comédie-Française, et d'avoir même blessé dangereusement un Anglais à la première représentation. Ces griefs, quoique sans fondement, furent très désavantageux à Milord Trantham. La folie fut portée si loin de la part des Partisans du Chevalier Wanderput, qu'ayant fait peindre sur une toile, en forme de bannière, l'Arlequin, et un autre Acteur de ma Troupe, ils promenèrent cette effigie, et la brûlèrent dans la place où se faisait l'élection.

Une pareille imagination ne dût surprendre personne, après celle qu'on avait vue quelques années auparavant dans une semblable occasion. Au moment où les voix balançaient les suffrages, un original s'avisa de prendre une souris morte, de la mettre sur un plateau, de la promener de même, et de la faire voir à tous ceux qui se trouvaient dans la place, en disant : Vous voye%, Messieurs, cette pauvre bête! Eh bien, elle est morte de faim dans la cuisine de ce même homme à qui vous vous empresse^ tant de donner vos voix. Cette mauvaise plaisanterie sur l'avarice, vraie ou fausse, du candidat qu'on voulait élire, fit faire aux électeurs des réflexions qui ne tournèrent pas à son avantage.

Cependant Milord Trantham fut élu membre du Parlement; et moi, victime de ma prudence, je portai seul la peine de cette élection. Le grand Chambellan me fit donner ordre de ne pas continuer mon Spectacle (1). Mes acteurs qui, dans toutes les règles de l'honneur et de la justice, auraient dû entrer en considération de mes pertes (puisqu'ils n'avaient joué que trois fois, et que mon Théâtre avait été fermé par une autorité supérieure), exigèrent de moi le double des appointements qu'on leur donnait en France. 11 y en eut même parmi eux qui employèrent des voies odieuses pour se faire payer. Deux de mes protecteurs, Milord Staford, et un membre du Parlement, touchés de mon

(1) L'établissement de ma Comédie devint, pour le Ministère Anglais, une affaire d'Etat. On craignit que les mouvements occasionnés par ce spectacle n'eurent des suites plus sérieuses. (M.)

invita même à dîner tous les deux, et se mit en dépense pour nous traiter. Nous eûmes de plus que la veille, du poisson et du vin de Bordeaux à discrétion. Le repas fut très agréable; Sa Majesté s'anima par quelques verres de vin qu'elle bût de plus qu'à l'ordinaire. Céleste, qu'il ne cessa de lorgner, avec une jolie voix, du goût et de l'expression, acheva de l'enivrer de plaisir, par une Ariette et quelques Vaudevilles. Il nous parla beaucoup de ses succès militaires; il nous fit part de tous les événements de sa vie, de sa naissance, des postes qu'il avait remplis, avant de parvenir au Trône, des droits et du projet qu'il avait pour rentrer un jour dans ses Etats, et du plaisir qu'il aurait de nous avoir auprès de sa personne. 11 me proposa de me faire Capitaine de ses Gardes, et tout ce qu'on peut proposer à une femme que l'on veut s'attacher, fut mis au choix de Céleste. Le festin se termina par la méridienne ordinaire; car Sa Majesté dormait et mangeait bien. Nous le laissâmes dans le plus profond sommeil, et nous nous retirâmes.

Quoique sous le pouvoir de la Loi, j'avais la liberté de sortir avec un Garde que je payais, et qui m'accompagnait partout; je sortais donc souvent, soit pour mes affaires, soit pour mes plaisirs. Le soin de payer et de congédier mes Acteurs m'occupait plus que tout le reste. J'aurais dû, peut-être (comme je le pouvais), après la clôture de mon Théâtre, passer en France pour discuter avec eux mes droits et mes intérêts. N'étant plus alors en leur pouvoir, et ne les ayant réellement employés que dans trois représentations, j'aurais traité pour la moitié des appointements de l'année que comprenait leur engagement; je ne le fis point par honneur. Je comptais d'ailleurs sur un dédommagement qu'on me faisait espérer de la Cour, et sur un traitement plus doux de la part de mes Acteurs mêmes. Mais toutes mes espérances furent vaines ; je n'eus rien de la Cour, et je fus obligé de les payer en entier.

Page 1