‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foireChapitre 16 sur 36 · DEPART DE LONDRES. ENTREPRISE DE L OPERA-COMIQUE A PARIS · texte numérisé non relu

DEPART DE LONDRES. ENTREPRISE DE L OPERA-COMIQUE A PARIS

Après le compte exact et fidèle que j'ai rendu de mes trois directions précédentes, ainsi que des injustices et des peines qu'elles m'ont fait essuyer, on voit qu'il me fallait bien du courage, et la plus grande envie de payer mes dettes, pour oser entreprendre une quatrième fois la direction d'un Spectacle. Il n'y avait alors que le rétablissement de l'Opéra-Comique à Paris qui pût me convenir; j'écrivis à quelques personnes qui me voulaient du bien et qui avaient du crédit, tant auprès de Mmc la Marquise de P... (i), que sur M. de B... (2) alors Prévôt des Marchands, de qui ce rétablissement dépendait. J'eus des réponses satisfaisantes, qui me déterminèrent à finir promptement mes affaires à Londres, pour suivre celles qui m'appellaient à Paris. Nous étions toujours, ma compagne et moi, elle dans la plus haute faveur auprès du Roi Théodore, moi dans sa plus grande intimité. Nous avions l'honneur de dîner presque tous les jours avec lui. Il paraissait prendre la plus grande part à tout ce qui nous intéressait; mais des intérêts plus pressants nous obligèrent de le quitter, et de renoncer à toutes les belles espérances dont il nous avait flattés (3).

(1) La Marquise de Pompadour.

(2) Louis-Basile de Bernage qui succéda, le 26 juillet 1743, à Félix Aubery, mort le 20 juillet, et qui fut prévôt des marchands jusqu'en 1758.

(3) Le prétendu Roi Théodore était né à Cologne en 1686, où il fut tenu sur les Fonds de Baptême par M. de Bilderbeck, Résident des Etats-Généraux. Son

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dont le premier m'avait gratifié de cent louis, et le second d'un bénéfice sur son théâtre à mon profit.

Nous arrivâmes à Paris, vers la fin d'Octobre 1751. Je fis agir si chaudement mes protections et mes amis auprès de Mme la Marquise de P..., et de M. de B..., que, le 20 Décembre suivant, j'eus l'agrément du Roi pour le rétablissement de l'Opéra-Comique. Le 25 du même mois, je passai un bail pour six années avec le Bureau de la Ville, à 12000 liv. pour chacune des trois premières années, et à 15000 liv. pour chacune des trois dernières. J'étais alors sans argent, sans Auteurs, sans Acteurs, sans Théâtre; et je n'avais que cinq semaines pour disposer l'ouverture de mon Spectacle, fixée au 3 Février suivant. Au moyen de 12000 liv. que deux amis me prêtèrent, je fis venir, à grands frais, de la Province, plusieurs Sujets de l'ancien Opéra-Comique. Le Théâtre du Faubourg- Saint-Germain (1) était sous le scellé depuis 18 ans, et dans la possession des Créanciers de feu Ponteau. Je le tirai des

fut trahi par son Laquais, arrêté par d'anciens Créanciers et mis en prison, il en sortit huit jours après par le crédit de M. Ledieu, Président, Echevin, qui avait été Ambassadeur en Russie, et qui était son ancien ami. Le Baron se réfugia le 22 juin 1737 dans la Campagne du Président, au Bevernik, et il en partit le 29, pour se rendre au Texel, dans le dessein de s*y embarquer. Il y trouva un vaisseau frété pour le conduire en Corse, à ce qu'il disait. Ce vaisseau, richement chargé par deux Négociants d'Amsterdam, était aux ordres du Baron, qui le conduisit à Naples. Il fut encore arrêté là, par le Consul Hollandais, qui fit vendre la cargaison du vaisseau, pour le compte des deux Marchands. Le Baron s'échappa des prisons de Naples, et à la faveur d'un déguisement il revint en Angleterre pour la troisième fois. Il y fut mis en prison pour ses dettes, et il y est mort le il décembre I756. 11 est inhumé dans le Cimetière de Sainte-Anne de la Ville de Westmii.ster. On lit sur sa tombe cette inscription laconique, qui a tout l'air d'une ironie à l'Anglaise : Ici repose Théodore, Roi de Corse. Il paraît que son but n'était que de se faire assez de réputation pour gagner la confiance de ces bons Hollandais, qui sur l'appas du gain frétèrent le vaisseau, dont il aurait fait un argent considérable à Naples, si le Consul ne l'eût pas fait arrêter : car à la hauteur de l'Isle de Corse il abandonna l'Amiral l'injlagen, qui l'escortait par amitié. Tous ces détails m'ont été confiés par M. le Chevalier de Jaucourt, qui passa huit jours avec le Baron au Bevernik, chez €M. Ledieu. (M.)

(1) A la foire Saint-Germain. Il ne faut pas la confondre avec le théâtre situé au faubourg Saint-Germain et où jouait la Comédie-Française. Sur l'emplacement de cette dernière salle s'élève aujourd'hui l'Odéon.

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toute la suite de mes malheurs, ne me donna que plus de courage pour me tirer de l'embarras où je me trouvais.

Je découvris, au Magasin de l'Opéra et ailleurs, quinze à seize enfants, garçons et filles, qui dansèrent le reste de la Foire dans un Ballet qui eût le plus grand succès. Il avait pour titre : V Atelier de Pigmalion, ou les Petits Sculpteurs (i). Les grâces de la jeunesse, des décorations, des habillements, également bien entendus, et la précision d'un jeune homme qui représentait Pigmalion, contribuèrent beaucoup au mérite de ce Ballet, M. Vadé, dans cette Foire, fit et donna, pour son coup d'essai, la Fileuse (2), Parodie de l'Opéra d'Ompbale (3), que l'on donnait alors à l'Opéra; ces deux nouveautés ensemble mirent de niveau la dépense et la recette.

Après ce début, il était question de m'établir à la Foire Saint-Laurent, et d'y faire construire un Théâtre, car l'ancien était démoli. Six personnes qui me voulaient du bien me prêtèrent généreusement, et sans aucun intérêt, mille louis d'or pour m'aider dans la construction de la Salle que je voulais faire bâtir. Je m'adressai pour cet effet à M. Arnoult, Machiniste-Ingénieur du Roi. Je lui fis part de mes idées sur la forme, sur les embellissements et sur les commodités que je croyais nécessaires dans cette nouvelle Salle. Il se chargea de l'exécution, et ses talents, ses soins, furent bien secondés par l'intelligence de M. de Leuze qu'il avait choisi pour travailler sous ses ordres. Feu M. Boucher, premier Peintre du Roi, se fit

(1) Pygmalion ou le Petit sculpteur, ballet-pantomime par Dourdé (foire Saint-Germain, 18 mars '752).

(2) La Fileuse, vaudeville en un acte, par Vadé (foire Saint-Germain, g mars 1752).

(3) Ompbale, opéra en cinq actes par La Motte, musique de Campra. Jouée pour la première fois le 10 novembre 1701, repris le 21 avril 1721 - le 22 janvier 1733 — le 13 janvier 1735 — le 14 janvier 1752.

lien a paru plusieurs parodies, parmi lesquelles : en 1721, Hercule Filant, par Fuzelier (Théâtre-Italien); en 1733. Polichinelle tAlcide ou le Héros en quenouille, par Carolet (à la foire Saint-Germain joué par les marionnettes de Bienfait) ; en 1752, Fanfale, par Favart et Marcouville (Théâtre Italien) et la Fileuse, de Vadé.

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