‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foireChapitre 3 sur 36 · II · texte numérisé non relu

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Comédie-Française, n'avait pas diminué le nombre de leurs théâtres. On en comptait sept à la foire Saint- Germain en 1706, où étaient donnés des spectacles de tout genre, y compris des farces, mêlées d'italien et coupées par des danses et des intermèdes (1).

Lorsqu'en 1707 on leur interdit le dialogue, ils adoptèrent aussitôt ce qu'ils appelaient V Art de parler seul, inventé par la Comédie- Française. Une pièce n'était qu'une succession de monologues et le plus souvent dès qu'un acteur paraissait, l'autre rentrait dans les coulisses.

Nouvelles plaintes de la troupe privilégiée. Elles furent suivies de nouvelles condamnations, et cette fois la justice, qui n'y allait pas de main morte, fit démolir les théâtres forains et brûler les décors. Huit jours après les théâtres étaient reconstruits, tant bien que mal, et les décors repeints. Le Conseil privé se décida à intervenir et le roi interdit à ces danseurs de corde, qui voulaient absolument être des acteurs, de parler sur la scène.

Ceci se passait en l'an de grâce 1710. Il y avait alors parmi les auteurs dramatiques qui travaillaient pour les foires, deux hommes d'esprit qui, en leur qualité de Parisiens, étaient assez difficiles à prendre sans vert, Remy, greffier à l'hôtel de ville et Chaillot — nom prédestiné - aide d'un mouleur sur bois. Ils imaginèrent, pour ennuyer Oreste et Britannicus, les pièces à écriteaux.

« Chacun des acteurs avait dans sa poche droite son rôle écrit en gros caractères sur des rouleaux de papier qu'il montrait successivement aux spectateurs, selon

(1) On avait joué l'année précédente a la foire Saint-Germain une pièce à grand spectacle : Le Ravissement d'Hélène, le Siège et l'Embrasement de Troie ipar Fuzelier). Paris, Antoine Chrétien, 1705.

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forains dans la lutte inégale qu'ils soutenaient avec la Comédie-Française (i). »

Ainsi débuta l' Opéra-Comique, qui fut un genre avant d'être un théâtre.

Mais là encore on se heurtait à un privilège, celui de l'Académie royale de musique. Deux ennemis, c'était trop. La plupart des troupes foraines qu'on empêchait de parler se résignèrent à acheter à l'Opéra le droit de chanter, mais ce droit augmenta chaque année dans de telles proportions que les recettes ne suffirent plus à le couvrir. Les spectacles de la foire se trouvaient dans une assez triste situation lorsqu'en 1719, profitant de leur désarroi, la Comédie-Française, qui n'avait pas désarmé, en obtint la suppression, exception faite pour les marionnettes et les danseurs de corde.

Pendant cette période de leur histoire dramatique qui se termine en 1719, les forains jusqu'à la fin conservèrent les sympathies du public. Ils les méritaient dans une certaine mesure par la gaîté et la variété de leur répertoire, par le talent de plusieurs de leurs acteurs (2). Rappelons le souvenir de quelques-uns de ces comédiens pleins de verve et de fantaisie.

Dans les rôles d'Arlequin, particulièrement difficiles à interpréter, se distinguèrent :

Charles Dolet, fils d'un exempt de la Monnaie, et qui, après avoir fait partie de la troupe de Pascariel,

(1) Campardon. Les Spectacles de la Foire.

(2) On les payait d'ailleurs fort peu. « Dans le principe, les artistes forains, occupés seulement pendant quatre mois par année et très peu rétribués, puisque Alexandre Bertrand ne leur donnait que 20 sous par jour et la soupe quand ils jouaient, étaient obligés d'avoir une autre profession pour vivre. Les hommes étaient maîtres à chanter ou maîtres à danser, ou peintres, ou même menuisiers; les femmes étaient ou couturières ou blanchisseuses. » Campardon. Les Spectacles de la Foire.

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vince, donnons quelques détails complémentaires sur les foires Saint-Germain et Saint- Laurent au XVIIIe siècle, qui fut leur époque la plus florissante.

La foire Saint-Germain se tenait là où s'éleva plus tard le marché du même nom, entre des rues étroites et sombres auxquelles elle donnait une extraordinaire animation, les rues des Quatre-Vents, de Buci, des Aveugles (aujourd'hui rue Saint-Sulpice), Guisarde, Princesse, et des Mauvais-Garçons, qui est actuellement la rue Grée:oire-de-Tours.

Neuf rues intérieures la partageaient en vingt-quatre petites îles, qui portaient le nom de différents corps de métiers.

Elle s'ouvrait le 3 février, chaque année, et se fermait le dimanche de la Passion.

La foire Saint-Laurent, qui commençait à la fin de juin pour finir en octobre, couvrait une vaste étendue de terrain vis-à-vis le couvent de Saint-Lazare et celui des Récollets.

« A l'un des bouts, écrit un contemporain, est un grand espace découvert (c'est ce qu'on nomme aujourd'hui le grand Préau), le reste est entrecoupé de rues larges et tirées à la ligne, ornées de loges et de boutiques de même symétrie, claires et commodes, bâties agréablement ; si bien que le tout ensemble compose un quartier propre et galant, d'ailleurs si bien situé pour une foire de Paris, qu'il ne se voit rien de semblable (1). »

A l'une et à l'autre de ces deux foires, mêmes attractions, même public, où la bourgeoisie et la noblesse étaient aussi abondamment représentées que le petit peuple.

(1) {Mémoires pour servir à l'histoire des Spectacles de la Foire... Introduction,

p. XXXIV.

financiers de l'Académie royale de musique à qui, chaque année, les redevances payées par les théâtres de la foire, pour avoir le droit de jouer l'opéracomique, rapportaient de fortes sommes.

L'Académie royale de musique, plus ou moins ouvertement, appuya les efforts et les démarches de ceux qu'on avait dépossédés, et, en 1720, deux entrepreneurs forains, Marc Antoine de Lalauze et Restier père, obtinrent la permission de ressusciter l' Opéra- Comique. Leur direction ne fut pas très heureuse, pas plus que l'année suivante, celle de quelques acteurs sans emploi qui se réunirent en société. En 1721 également, Y Arlequin Francisque Molin ouvrit une troisième salle et, plus habile que ses concurrents ou plus chançard, attira un nombreux public. Il ne l'attira pas longtemps. La Comédie-Française, effrayée, fit à nouveau fermer les théâtres forains.

Les Romains, comme on les appelait, devaient être, malgré leurs passagères victoires, définitivement vaincus. Ce qu'ils revendiquaient en somme, c'était le privilège d'ennuyer le public, et le public ne voulait pas se laisser ennuyer. A Corneille et à Racine avaient succédé des auteurs dramatiques de trosième ordre, dont les lourds alexandrins et les tirades déclamatoires engourdissaient, plongeaient dans une sorte de coma, les spectateurs les mieux trempés. Au fond tout le monde, à part ceux qui en vivaient ou qui essayaient d'en vivre, était excédé par ces héros de Rome ou de la Grèce, si loin de nous, si obstinément sublimes, et, d'ailleurs, on commençait à s'en apercevoir, si faux, si dénaturés par de banales légendes. Dans la comédie, sauf de rares exceptions, la décadence n'était pas moins grande, et Molière avait ses bâtards, comme Racine ou Corneille.

Et voilà qu'à ces Parisiens, à ces Parisiennes, aussi

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essayé sérieusement de le remettre sur la scène, je m'en étonnerais si je ne connaissais pas l'invraisemblable, la paradoxale ignorance de la plupart de nos directeurs (i).

Les spectacles forains restèrent fermés pendant deux ans. En 1724, un marchand de chandelles, nommé Maurice Honoré, et qui devait être de par son métier un homme assez éclairé, obtint le rétablissement à son profit de l' Opéra-Comique. Il débuta à la foire Saint- Laurent et exploita son privilège jusqu'en 1727. Ce ne fut pas sans avoir à soutenir bien des assauts. Il subit presque autant de procès qu'il ne joua de pièces. En 1726, on l'expulsa de la foire par la reprise d'un terrain sur lequel s'élevait son théâtre, terrain qui appartenait au cardinal de Bissy, et il fut obligé de faire construire à la hâte, une nouvelle salle de spectacle (inaugurée le 19 février 1727) dans un jeu de paume de la rue de Bucy. Cette dépense imprévue et les obstacles de tout genre qu'on continuait à lui susciter, le contraignirent, avant même qu'il ait terminé la saison de 1727, à céder son privilège à Pontau.

Pontau eut à son actif, le 30 juin 1728, à la foire Saint-Laurent, un des plus grands succès du siècle, Achmet et Almanzine, opéra-comique de Lesage, Fuzelier et d'Orneval, qui fut joué cent vingt-cinq fois sans interruption, et dut en partie sa vogue au danseur Nivelon et à MUe Salle, qui débutait.

On peut être un homme d'esprit et un très médiocre administrateur (2), Monnet en fait la remarque dans ses

(1) Je crois bien qu'il faut excepter l'ancien directeur de l'OJéon, M. Paul Ginisty, et M. |ules Claretie. Je n'ai pas à juger leurs qualités administratives, mais ceux-là au moins sont des lettrés.

(2) Ce qui n'empêche pas beaucoup d'administrateurs d'être par-dessus le marché de parfaits imbéciles.

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