AUTRE SOUPER OU P... ENTENDIT TRES DISTINCTEMENT PARLER UNE CARPE
P..., persuadé par le Magicien de toutes les folies du Comte de Gabalis(i), ne doutait pas qu'il ne fût protégé par les Sylphes, qu'il n'eût les Gnomes pour ennemis, et qu'il n'excitât encore l'attention d'autres puissances de cet ordre, telles que les Salamandres et les Ondins. Il s'attendait donc à de grandes merveilles que lui promettait le Magicien, et qui devaient l'élever lui-même, après quelques épreuves, à la dignité des Génies élémentaires.
Il avait vu plusieurs fois le Magicien, qui était grand nageur, s'élancer les soirs, en le quittant, du parapet du Quai de Conty dans la Seine, et le Magicien lui avait confié, sous le sceau du secret, qu'il ne se précipitait ainsi dans les flots que parce qu'il était amoureux d'une des plus belles Ondines qu'il y eût : c'était avec elle qu'il passait des moments plus délicieux que tous ceux qu'on croit communément goûter dans la possession des plus belles femmes du monde.
P... dévorait ces descriptions voluptueuses et le Magicien le flattait de l'espérance prochaine de le faire jouir du même bonheur.
(i) Principal personnage d'un livre qui parut en 1670 chez Barbin, et qui eut beaucoup de vogue, le Comte de Gabalis ou Entretiens sur les sciences secrètes (par l'abbé de Montfaucon de Villars).
Ce livre, réimprimé en 1792, et dont le fond avait été pris dans un ouvrage du célèbre occultiste Borri, la Chiave del Gabuicto, dévoilait, sous une forme amusante, les mystères, vrais ou prétendus, des Frères de la Rose-Croix.
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qu'à ce qu'enfin le Magicien, ayant pitié de lui, lui ordonna tout à coup de paraître, et de se mettre à table.
Toute la Compagnie parût très surprise de l'apparition du petit homme. Pour le mettre à son aise sur sa nudité, tout le monde fit semblant de le voir revêtu d'un habit des plus élégants. On lui fit même un peu la guerre sur la singulière recherche qu'il mettait depuis quelque temps dans sa parure. Il fut flatté de l'intention que le Magicien avait eue de fasciner ainsi les yeux de toute l'Assemblée; et n'ayant plus aucun embarras, il ne s'occupa que du soin de réparer le temps qu'il avait perdu, en mangeant comme un homme â qui l'exercice de la corde n'avait donné que plus d'appétit.
il ne put jamais se résoudre à en prendre, pour ne pas changer d'attitude. Enfin on le promena sans pitié, toute la journée, dans les Tuileries, quoique la diète et les trois lavements ne dussent pas lui laisser beaucoup de force. Le jour commençait à baisser, lorsque le Cabaliste parut : celui-ci, après lui avoir permis de se remettre dans son état naturel, l'emmena souper dans une maison où ils étaient attendus.
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2^2 MKMOIRES DE J. MONNET
rait point ce grand changement; que sa curiosité ne pouvait être satisfaite, tant que le terme de son enchantement ne serait pas arrivé; qu'il n'avait qu'un seul moyen pour accélérer cet heureux moment, que c'était de se pénétrer d'une juste horreur pour l'individu malencontreux dont il avait gardé si longtemps le masque, et d'en dire partout beaucoup de mal; qu'enfin, à cette condition, il ne tarderait pas à se retrouver sous les traits du beau Policarte.
On manque ici de termes pour peindre la comique fureur dans laquelle le petit homme entra contre le maussade personnage qu'il était contraint de représenter, c'est-à-dire, contre luimême. 11 ne parlait qu'avec le plus grand mépris du vilain petit homme dont il avait le malheur de porter ainsi la figure. Son enthousiasme alla jusqu'à lui inspirer des Vers qui commençaient ainsi :
Ce petit P..., cet Être impertinent,
Toujours mystifié, toujours plus insolent, etc.
A chaque Epigramme de cette force, il se regardait dans une glace, et il était bien assez fou pour se persuader qu'en effet il embellissait à vue d'œil. Aussi ne manquait-on pas de lui faire de temps en temps quelque compliment sur les changements sensibles qu'on feignait d'apercevoir dans toute sa figure. Les femmes principalement paraissaient en rafoler, et l'on vit le moment où le pauvre maléficié, trop faible encore pour supporter tant de gloires, les aurait priées sérieusement de modérer un peu leurs bontés pour lui.
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Tout le monde a l'air de la partager; on lui dit qu'on ne doit jamais combattre ces mouvements secrets, qui sont très souvent d'utiles pressentiments des plus grands malheurs. On le retient à coucher, lui et sa compagnie.
P..., soulagé de sa crainte, ne demande qu'une grâce : c'est qu'on ait l'attention de le faire éveiller le lendemain d'un peu bonne heure, pour qu'il ne manque pas l'Assemblée des Comédiens. On le lui promet, et, dans cette confiance, il s'endort. Pendant son premier sommeil, on s'empare de sa culotte, et l'on appuie fortement la pointe d'un canif sur les quatre principales coutures, de manière qu'elles pussent se rompre infailliblement le lendemain, et toutes à la fois au plus léger effort.
On croit bien qu'on ne fut pas fort soigneux d'éveiller le petit homme à l'heure qu'il avait demandé qu'on l'éveillât. Comme il avait donné la veille ample carrière à son appétit, qui n'était pas médiocre, il ne s'éveilla de lui-même que vers les dix heures. Etonné qu'il fut si grand jour : « Comment, Messieurs, dit-il, « en s'élançant hors du lit, il me paraît que je n'avais qu'à « compter sur vous. » Il s'approche d'une pendule, et voit, en frémissant, que dix heures vont sonner : « Vite, un Perruquier, « crie le petit homme, je n'ai pas un instant à perdre. » Le Perruquier arrive, et comme il faisait assez chaud, notre Poète reste en chemise tout le temps qu'on met à l'accommoder. Cependant, par ses impatiences, il déconcertait le malheureux Perruquier, en lui disant, à toutes minutes : « Mais finissez donc, vous « voyez que je n'arriverai jamais. »
Enfin sa toilette achevée, il vole à sa culotte, et voulant y passer une jambe, voilà qu'elle se sépare en deux parties. C'était la perfidie la plus propre à faire perdre à l'infortuné petit homme le peu qui lui restait de raison. « Morbleu, Messieurs, « s'écria-t-il, le tour est abominable, et je ne vous le pardonne- « rai de ma vie. 11 s'agit de ma pièce, de ma gloire, de l'affaire « la plus essentielle pour moi, et c'est ainsi que vous me traitez. « Mais vous en aurez le démenti. Je me rendrai mort ou vif à « l'Assemblée. >» Il court à la cuisine, suppliant à genoux la
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