‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foireChapitre 5 sur 36 · LE DIRECTEUR · texte numérisé non relu

LE DIRECTEUR

Nous n'avons que la ressource de le proposer pour exemple à ceux qui voudront courir la même carrière. »

Monnet jugea en effet la perte de Vadé si difficilement réparable que plutôt que d'essayer de lui trouver un successeur il préféra se retirer. A la fin de l'année 1757, il céda son privilège et son matériel, moyennant une somme de 83.000 livres, à une société formée de Corbie, Moët et O. « Le grand Monnet, dit Collé dans son Journal (t. II, p. 126, à la date de janvier 1758), a quitté l'entreprise de l' Opéra-Comique en s'y réservant seulement une part de 14.000 livres; il y a six parts de pareille somme dans le fond de cette affaire. Deshesses (1), le comédien italien, en a une; Corbie, cet écumeur de littérature, qui vole les manuscrits à droite et à gauche et qui a fait imprimer le Théâtre des Boulevards en a aussi une; un nommé Moët (2) une autre. Favart n'a voulu qu'une demi-part de 7.000 livres (3) ; mais on lui fait sur la chose 4.000 livres d'appointements par an. Ces nouveaux entrepreneurs vont entrer en jouissance au mois de février prochain; ils achèvent le reste du bail de Monnet, lequel a encore trois ans à courir, à ce que je crois. »

Monnet se retirait après avoir gagné une petite for-

(1) Jean-Baptiste Deshayes, dit De Hesse, né en Hollande, avait débuté en 1734 à la Comédie-Italienne. Bon acteur et habile compositeur de ballets, il reçut une pension de la Cour.

(2) Moëtte, fils du libraire parisien Charles Moëtte. Sa part était de 9.000 livres

(3) Il y avait un autre associé, Coste de Champeron.

tune dans ses cinq années de direction et en laissant à ses successeurs un exemple à suivre (i).

Jusqu'en 1762 l'Opéra-Comique conserva les sympathies du public. A cette époque il fut réuni à la Comédie-Italienne, sans l'avoir demandé ni désiré. Dans les efforts qu'il fit pour conserver son indépendance et ne pas se laisser absorber par la troupe rivale, il eut comme principal défenseur l'archevêque de Paris Mgr de Beaumont, menacé de perdre le quart des recettes que lui rapportaient, pour ses pauvres, les théâtres forains (2). La première représentation des troupes réunies eut lieu le 3 février 1762 (3).

La dernière période de la vie de Monnet ne présente qu'un intérêt assez médiocre, et nous ne nous y attarderons pas.

Après avoir cédé le privilège de l'Opéra-Comique, il songea à créer un bal public, encadré de verdure, un de ces bals champêtres comme on en verra en si grand nombre sous le Directoire. Il avait choisi comme emplacement le bois de Boulogne. Les difficultés auxquelles il se heurta l'obligèrent à renoncer à cette idée — que d'autres plus tard réalisèrent — et il se contenta de

(1) « Connaître les talents au premier coup d'oeil, se tromper rarement dans son choix, c'est un mérite qu'on ne pouvait pas lui refuser. Plaire à ses spectateurs, varier sans cesse leurs amusements, travailler avec soin à la mise en scène de chaque pièce, choisir des sujets d'un mérite reconnu, en appeler même des pays étrangers, ne point regarder aux frais immenses qu'une pareille recherche entraîne nécessairement après soi : voila le plan sur lequel se fixent ses successeurs. » Les Spectacles de 'l'aris pour 1759.

(2) Favart écrivait le 25 décembre 1761 au comte de Durazzo : « Deux fois le Conseil des Dépêches s'est assemblé pour discuter la grande affaire de l'Opéra- Comique. A la dernière audience, l'archevêque de Paris s'est présenté avec toute la pompe de la prélature comme partie intervenante en faveur du spectacle forain. Sa Majesté a été fort étonnée qu'un prince de l'Eglise devint l'avocat des histrions qu'il excommuniait. » tMémotres et Correspondance de Favart..., t. I, p. 214.

(3) Les théâtres forains furent rétablis en 1778.

13 avril 1772 : « Les Mémoires de Monnet se distribuent... C'est un véritable poisson d'avril que ce bateleur littéraire a donné au public. » Jugement sévère, mais injuste, et qui n'est pas sans appel.

Sur les dernières années de Monnet les documents manquent. Le 4 octobre 1780 il se trouvait à Soissons et écrivait de cette ville au banquier Perrégaux. On connaît une autre lettre de lui au même personnage et qui est datée du 18 mars 1784 (1). Où mourut-il? Quand mourut-il? A Paris, rue de Cléry, en 1785 (2), dit un de ses biographes, Fétis, mais c'est une simple tradition. Je croirais plutôt que son existence obscure dut se prolonger jusqu'aux premières années de la Révolution. On avait à ce moment-là des raisons sérieuses de se faire oublier (3).

(1) Catalogue des lettres autographes et des documents historiques composant la collection théâtrale de €M . Léon Sapin. Paris, 1878, p. 3.

(2) C'est la date qu'adopte Heulhard, mais il fait mourir Monnet dans le Soissonnais.

(31 On connaît plusieurs portraits de Monnet :

Un pastel de La Tour qui fut exposé au Salon de 1 757 vil se trouve aujourd'hui à Saint-Quentin) ;

Un portrait de C. N. Cochin, gravé par Saint-Aubin et qui se trouve en tête des Mémoires de Monnet. C'est celui que nous avons reproduit.

Un autre portrait de C N. Cochin, dont une épreuve gravée par Viguet est à la bibliothèque de Lyon.

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Après cette perte, irréparable pour moi, la veuve d'un vieux Militaire s'empara de ma personne, pour la consoler, et pour réparer les vides que le défunt avait laissés dans les dernières années de sa vie. Cette bonne fortune, qui n'était que l'effet du hasard, et une espèce de noviciat, eut des suites fâcheuses. Les parents de la Dame la firent enfermer, et je fus obligé de m'en aller chez un cousin que j'avais à Mortagne dans le Perche.

Peu de jours après mon arrivée dans cette ville, je fis connaissance avec une jeune personne alliée à une des meilleures familles du lieu et qui sortait du Couvent. Je m'introduisis chez sa mère par les moyens les plus convenables à son caractère et à mes vues. Elle avait des prétentions à la beauté et à l'esprit; il était donc tout simple que, lui ayant découvert ces deux faibles, je les entretinsse continuellement par des éloges dont j'étais bien sûr que son amour-propre n'en rabattrait rien. Il ne paraîtra pas plus extraordinaire que par ce moyen je parvinsse à gagner toute sa confiance, et qu'elle me laissât tout le temps qu'il me fallait pour en inspirer à sa fille.

Celle-ci, fort crédule, et par elle-même très disposée à l'amour; moi, jeune, ardent, et avec beaucoup de désirs, rien ne me fut plus aisé que de la faire répondre aux miens. Cette passion (car il n'y a pas de mal à tout anoblir) fut de part et d'autre, portée trop loin. Nous jouissions donc, elle et moi, le plus tranquillement du monde, ou de notre sentiment, ou de notre erreur, lorsqu'un de ses maudits parents s'avisa tout d'un coup de trouver, ainsi que moi, qu'elle avait de fort beaux yeux, et de se mettre dans la tête d'en être regardé aussi tendrement que je l'étais.

Comme, par malheur pour lui, il ne lui inspirait rien de ce qu'il sentait pour elle, et qu'elle voyait d'ailleurs le moment où il faudrait bientôt nous séparer, je formai le projet de l'enlever, et elle y consentit. Il fut donc décidé entre nous, qu'un matin à cinq heures, elle travestie en paysanne, je l'emmènerais hors de la maison maternelle et du pays.

Je ne sais si nous avions aussi sagement pris nos mesures

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