‹ Mémoires de Jean WoolmanChapitre 3 sur 4 · RER CR ES · texte numérisé non relu

RER CR ES

pagné d’un ami, on trouve les remarques suivantes : | « Nous quittâmes notre province le douzième jour du troisième mois de l’année 1746, et nous eùmes plusieurs assemblées dans la partie supérieure de Chester et auprès de Lancaster, dans quelques-unes desquelles l'amour du Christ prévalut, nous unissant ensemble pour son service. Puis nous passâmes la rivière Susquehannah, et nous eûmes plusieurs assemblées dans un des nouveaux établissemens appelés les Terres-Rouges, dont le lus ancien, à ce qu'on.me dit, s’étoit fait depuis dix ans. C’est la classe du peuple la plus pauvre qui commence communément à cultiver les déserts éloignés. Avec peu de fonds devant eux, les défricheurs ont des bâtimens à construire, des landes à nettoyer et à enclore, du grain à semer, des hardes à se procurer et des enfans à élever. Les Amis qui les visitent ne peuvent que sympathiser avec eux, en considérant leurs fatisgues dans ces déserts.

Quoique le meilleur repas qu'ils puissent donner

doive paroître grossier à des gens accoutumés à vivre dans des villes ou dans des habitations établies de longue main, il convient à des disciples du Christ de s’en contenter. Parmi eux nos cœurs s'épanchèrent quelquefois dans l'amour de notre Père céleste, et la douce influence de son Esprit nous soutint à travers quelques difficultés. A lui en soit la gloire.

Je fis dans cette tournée deux observations importantes. La première à l'égard de mon entretien. Quand je mangeoïis, buvois et étois logé pour rien chez des gens qui vivoient dans l’aisance du travail pénible de leurs esclaves, je sentois un certain malaise, j'étois toujours inquiet; et comme intérieurement mon esprit étoit au Seigneur, Je trouvai, de station en station , que ce malaise me reprenoit, quelquefois même durant toute la visite. Dans les endroits où les maîtres portoient une

bonne portion du fardeau et vivoientt frugalement, de sorte que leurs serviteurs étoient bien pourvus et que leur travail étoit modéré, je me sentois plus à l'aise; mais dans les lieux où les maîtres vivoient à grands frais, et faisoient tomber toute la charge sur leurs esclaves, mon agitation étoit souvent très-grande, et j'eus à cet égard de fréquentes conversations avec les maîtres en particulier. Ma seconde observation fut au sujet de la traite des nègres que l’on arrache de leurs pays. Ce trafic d'esclaves, trop encouragé par les colons de l'Amérique, pendant que les blancs et leurs énfans vivent généralement exempts de presque aucun genre de travail, fut fréquemment le sujet de mes pensées les plus sérieuses. Je vis en outre dans ces provinces méridionales tant de corruption et tant de vices augmentés par ce trafic et par cette manière de vivre, qu'il me sembla voir un nuage sombre couvrir le pays; et quoique aujourd'hui plusieurs y courent avec empressement pour s’y établir, cependant, à l'avenir, les suites en seront funestes à la postérité. Je dis cela comme il m'a paru, non une fois ni deux fois, mais comme une chose arrêtée dans mon esprit.»

En 1753, voici ce que rapporte Jean Woolman.

« Vers ce temps-là, un habitant qui demeuroit à quelque distance de chez moi étant malade, son frère vint me trouver pour écrire son testament. Je savois qu'il avoit des esclaves. J'en parlai à son frère, qui me dit que son intention étoit de les laisser comme esclaves à ses enfans. Comme la rédaction de ces sortes d'actes sont un emploi profitable, et qu'il est contre mon inclination d’offenser des gens de bon sens, je me trouvai d'abord embarrassé; mais, m’adressant au Seigneur, il disposa mon cœur à lui rendre témoignage. Je dis donc à l’homme que je regardois la prolongation

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de l'esclavage des nègres comme une injustice, et que je me faisois scrupule d'écrire des actes de ce genre; que plusieurs membres de notre société les gardoient, il est vrai, comme esclaves, mais qu'il me repugnoit néanmoins d'y prendre part, et que je le priois de me dispensér d'aller écrire ce testament. Je lui parlai dans la crainte du Seigneur ; il ne me fit point de réponse, et il s'en alla. Comme il étoit lui-même dans le cas de son frère, je crus lui avoir déplu. J'eus cependant une nouvelle preuve qu'en agissant d'une manière contraire à l'intérêt présent, par un motif de l'amour divin etpar égard pour la vérité et pour la justice, on s'ouvre le chemin qui mène à un trésor plus précieux que l'argent, à une amitié bien plus précieuse que l'amitié des hommes. »

Dans quelques occasions qui suivirent, son opinion eut assez de poids pour procurer la liberté aux nègres qui en étoient le sujet.

« Le scrupule que je me sentois de rédiger des actes où il s'agissoit de garder des esclaves ayant été la cause de différentes petites épreuves que J'essuyai, et dans lesquelles ma propre volonté fut sensiblement contredite, je crois qu'il est à propos de faire mention de quelques-unes. Les marchands et les détailleurs qui comptent sur leur débit pour vivre sont naturellement portés à conserver leurs pratiques. D'ailleurs il est fort désagréable pour un jeune homme de se trouver en contradiction avec des gens d’un âge mûr, et de paroître douter de leur honnêteté, surtout s'ils jouissent d'une bonne réputation. Des coutumes profondément enracinées, quoique mauvaises, ne se changent pas aisément ; mais il est du devoir de chacun de tenir ferme à ce qu'il sait être conforme à la justice. Un honime charitable et bienfaisant, maître d'un nègre dont il est sûr, peut, je crois, dans certaines circonstances, le garder dans sa maison

comme domestique, sans autre motif toutefois que de faire le bien du nègre; mais l’homme, comme homme, ne sait pas ce qui sera après lui; il ne peut pas non plus être sûr que ses enfans atteignent à ce degré de sagesse et de bonté nécessaire pour user comme il faut du pouvoir qu'on leur donne sur la liberté d’autres hommes ; ainsi il me paroît clair que je ne dois point prêter la main à des testamens où des enfans sont rendus maîtres absolus d'autres hommes pour toute leur vie.

Vers ce temps-là, en 1955, un homme d’un certain âge, très-estimé dans le voisinage, vint chez moi pour faire écrire son testament. Il avoit des négrillons : je lui demandai, en particulier, comment 1l se proposoit d’en disposer : il me le dit. Je ne puis, lui répondis-je, écrire ton testament sans troubler la paix de ma conscience, et Je lui en détaillai les raisons d’une manière trèsrespectueuse. [l me dit qu'il auroit préféré que je l’eusse écrit; mais comme je ne le pouvois pas sans blesser ma conscience, il n’insista pas, et il / left écrire par une autre personne. Quelques années après, comme il y avoit eu de grands changemens dans sa famille, il revint me trouver pour le même sujet. Ses nègres étoient encore jeunes, et son fils, à qui il avoit intention de les donner, étoit, depuis sa première visite, de libertin qu'il étoit, devenu un jeune homme fort rangé; et il crut qu'à cause de cela je ne ferois plus difficulté d'écrire son testament. Nous eûmes une longue conversation amicale à ce sujet, et l'affaire fut remise: peu de jours après il revint, et ordonna la mise en liberté deses nègres ; et alors j'écrivis son testament.

Vers le temps de la première visite de l'ami dont je viens de parler, un voisin reçut une forte contusion au Corps, et m'envoya chercher pour le saigner ; après quoi, il me demanda de lui écrire son testament. Je pris des notes; et, entre autres

choses, il me dit auquel de ses enfans il donnoit sa jeune négresse. Je considérai la peine qu'il souffroit, l’état où il étoit, et je ne savois pas comment il finiroit; ainsi Jécrivis son testament, excepté A tiGR concernant son esclave.

Je le portai au chevet de son lit, et le lui lus: alors je lui dis amicalement que ie ne pouvois écrire aucun acte par lequel mes semblables fussent déclarés esclaves, sans mettre mon esprit mal à l’aise. J'ajoutai que je ne lui compterois rien pour ce que J'avois fait, mais que je le priois de me dispenser d'écrire l'éttre partie comme il l’'entendoit. Nous eûmes là-dessus. une conférence sérieuse; à la fin il consentit à donner la liberté à sa négresse, et je finis son testament. »

Ses efforts dans cette cause ne se bornèrent pas à des conférences publiques ou particulières. Il écrivit des « Considérations sur l’Esclavage des Nègres» qui furent approuvées par la société des Amis, imprimées à ses dépens et distribuées parmi ses membres. Cet écrit fut suivi d'une seconde partie sur le même sujet. Dans plusieurs tournées qu'il fit ensuite, et dans toutes les occasions, surtout dans celles que lui procurèrent les assemblées pour la discipline, il ne cessa de s'élever contre cette oppression, et ses discours eurent toujours une nouvelle influence sur les esprits des membres de la société.

Les réflexions suivantes, écrites en 1797; tandis qu'il voyageoit parmi ceux qui avoient des esclaves, font voir d'une manière frappante les vues et les Rae d'après lesquels 1l avoit coutume de raisonner dans ces occasions.

« Depuis le temps que je suis entré dans le Maryland, j'ai eu beaucoup de chagrin, et depuis peu ce chagrin a tellement augmenté, que mon esprit en étoit presque accablé. Je puis dire avec le psal-

miste: « Dans ma détresse j'ai invoqué le Seigneur et j'ai crié vers mon Dieu , » qui, par une bonté infinie, a daigné voir mon affliction, et a envoyé le Consolateur dans ma retraite, lequel m'a donné du soulagement, grâce pour laquelle je bénis humblement son saint nom. Le sentiment que j'avois de l’état des Eglises m'a accablé de douleur. «L'or me parut obscurci, et l'or le plus fin avoit perdu son éclat *.» Il me parut que l'esprit de ce monde ayant gagné le dessus, les âmes de plusieurs avoient été réduites à une sorte de désolation intérieure , et qu’au lieu de la douceur , de la bénignité et de la sagesse céleste, qui caractérisent nécessairement les vraies brebis du Christ, un esprit de fierté et l'amour de l'autorité dominoient trop généralement. Sur quelques erreurs, petites dans le commencement, il s'en élève par degrés de plus grandes, qui se fortifient de plus en plus d'âge en âge, par la concurrence générale du peuple : et comme ceux qui font profession de la vraie religion jouissent d'une bonne réputation, leurs vertus mêmes servent à entretenir l'erreur générale; ceux qui se trouvent moins estimés disent ordinairement, pour se justifier dans leurs pratiques, que tels et tels qui sont des gens respectables se conduisent de même. Par quel autre degré le peuple de Juda avoit-il pu parvenir à ce point de méchanceté qui fit dire avec raison au prophète Isaïe, au nom du Seigneur: «Il n’y en a point qui connoisse la justice; il n'y en a point qui recherche la vérité?» Pour quelle autre cause le Tout-Puissant dit-il de la grande cité de Jérusalem, un peu avant ia captivité de Babylone : « Si vous pouvez trouver un homme, s'il y en a un qui connoisse la justice, qui recherche la vérité, je pardonneraj à la ville?» La vue d'une route tendante à la même dépravation, que notre con-

* Lam. iv, 1.

eur

duite envers les nègres a ouverte dans quelquesuns de ces nouveaux établissemens du Maryland, m'a abattu l'esprit dans cette tournée, et l'a profondément humilié. Quoique raconter brièvement comment ces pauvres gens sont traités soit une tâche désagréable, cependant, après avoir lu et relu souvent les notes que j'avois faites en voyageant, mon esprit s’est trouvé engagé à les conserver.

La ‘plupart des blancs, dans ces provinces, s embarrassent peu ou même point des mariages des nègres. Quand les nègres se marient à leur manière, il y a des maîtres qui font si peu d'état de ces mariages, que pour satisfaire leur propre intérêt, ils séparent les maris des femmes en les vendant quelquefois à une grande distance, ce qui arrive communément quand les biens d’un décédé sont vendus par les exécuteurs testamentaires. Ces nègres, dont le travail est ordinairement pénible, quand ils se rendent à leur ouvrage dans les champs, sont suivis d’un comite, payé pour cela et armé d’un fouet. La nourriture que reçoit chacun d'eux pour une semaine consiste ordinairement en un seui peck de blé d'Inde, avec quelques pommes de terre et du sel. Quant aux pommes de terre, ils les cultivent communément eux-mêmes les jours du sabbat du chrétien. La correction qu'on leur. donne, s'ils désobéissent à l'inspecteur ou s'ils sont paresseux, est souvent fort dure et quelquefois terrible. Les hommes et les femmes, la plupart du temps, ont à peine assez de hardes pour cacher leur nudité. De petits garcons et de petites filles de 10 ou 12 ans vont souvent tout nus parmi les enfans de leur maîtres. Dans quelques endroits on prend la peine d'instruire ces négrillons et de leur apprendre à lire; mais dans d’autres, ce devoir est tout à fait négligé, et même désapprouvé.

Voilà le peuple dont le travail fait vivre en

grande partie les autres habitans, — dont les sueurs fournissent au luxe de leurs maîtres! — Voilà le peuple qui n'a pas pris l'engagement de nous servir, et qui na rien fait (qu'on sache) pour être privé de sa liberté! — Voilà des âmes pour lesquelles le Christ est mort! — Et notre conduite envers ce peuple, il nous faudra en rendre compte devant celui qui ne fait acception de personne. Ceux qui savent qu'il n’y a qu'un seul vrai Dieu, et Jésus-Christ qu'il a envoyé ; ceux qui par là connoissent l'esprit miséricordieux et bienfaisant de l'Evangile, y verront que l'indignation de Dieu s'allume contre l'oppression et la cruauté, et, en considérant l'état déplorable d’un peuple si nombreux, y trouveront un juste sujet de douleur, »

La société des Amis, qui, dans l’origine, avoit trempé dans la pratique de l'esclavage, s’en est lavée depuis, comme on le sait, et a fini par se présenter en corps, pour agir comme l'ennemi le plus déterminé. Retournons maintenant aux vues de Jean Woolman sur d’autres sujets.

« Jusqu'à cette année, 1756, je continuai d détailler des marchandises, outre mon métier de tailleur que j'exerçois. Vers ce temps-là, je me sentis mal à mon aise, parce que mes affaires devenoient trop embarrassantes. J'avois commencé par vendre des garnitures d'habits, ensuite je me mis à vendre du drap et de la toile, et enfin, ayant monté un magasin considérable de marchandises, mon commerce augmenta chaque année , et Jétois sur la voie de faire encore de plus grandes affaires ; mais Je me sentis arrêté dans mon esprit.

Grâces aux bontés du Tout-Puissant ; j'avois, jusqu'à un certain point, appris à être content d'une vie simple. Ma famille étoit peu considérable ; et, en y réfléchissant sérieusement , je

crus que la vérité ne demandoit pas que je m'engageasse trop avant dans des'affaires compliquées; c'avoit été ma coutume , en général, de n’acheter et de ne vendre que des choses réellement utiles ; celles qui servoient surtout à entretenir la vanité, je ne m'en occupois pas volontiers; cela m'arriva très-rarement; et quand je le fis, Je me trouvai plus foible comme chrétien.

L'augmentation d’affaires me devint à charge ; car, bien que mon inclination naturelle me portât au commerce, je crus que la vérité exigeoit de moi de vivre plus libre d'embarras extérieurs; de sorte que j'éprouvai dans mon esprit un combat entre les deux volontés ; et, dans cette agitation, j'adressai mes prières au Seigneur, qui me fit la grâce de m'entendre et de me donner un cœur soumis à sa sainte volonté. Je diminuai donc mes affaires du dehors ; et toutes les fois que j'en avois l'ocasion, je faisois part de mon intention à mes pratiques, afin qu'elles pussent voir à quel autre marchand s'adresser; et en peu de temps je quittai tout à fait le commerce, me bornant à mon métier de tailleur, tout seul, et sans même prendre d'apprenti. J'avois aussi une pépinière de pommiers où j'employois une partie de mon temps à houer, greffer, écussonner et élever des arbres. Dans le commerce , la coutume dela ville où je demeurois est de vendre principalement à crédit, et souvent les pauvres gens font des dettes ; quandle payement est dû , s'ils n’ont pas de quoi payer, leurs créanciers les poursuivent en justice. Ayant souvent vu des exemples de cette nature, je trouvai quil m'étoit plus avantageux de conseiller aux pauvres de ne prendre que les choses les plus utiles et les moins coûteuses. | |

À l'époque où je tenois boutique, J'eus occasion de voir qu'un usage trop libre de liqueurs spiritueuses, et l'habitude de porter des habits trop coûteux, entrainoient quelques personnes

dans de grands embarras; et ces deux choses mé parurent avoir souvent une sorte de connexion; car, en ne se bornant pas à l'usage des objets compatibles avec la justice universelle, 1l y à un surcroît de travail qui excède celui auquel notre Père céleste veut que nous nous appliquions. Le grand travail, accompagné quelquefois d’une sueur abondante, fait que ceux mêmes qui ne sont pas buveurs ont besoin d'avoir recours à quelques liqueurs pour ranimer leurs esprits; ainsi, soit qu'on en boive, comme quelquesuns, par plaisir, soit qu'on en prenne à raison d’un travail forcé, il se consomme chaque année dans nos colonies une quantité prodigieuse de rhum, dont la plus grande partie seroit inutile, si l'on se bornoit strictement à ce que demande la vraie sagesse.

Ceux qui prennent plaisir à sentur leur cerveau exalté par des liqueurs fortes, qui se livrent à la passion de boire, au point de perdre la raison, de négliger leurs devoirs comme membres d'une famille ou de la société civile, et de mettre de côté tout respect pour la religion, sont assurément très à plaindre. Si ceux dont la vie est pour la plus grande partie régulière, et dont l'exemple a beaucoup d'influence sur l'esprit des autres, s'attachent à quelques coutumes qui entrainent puissamment à faire usage de liqueurs fortes au delà de ce que la vraie sagesse permet, on ne sauroit trop déplorer cette circonstance, en ce qu’elle empêche l'esprit de débonnairetéde se répandre, et que les buveurs de profession ne manquent pas de s'en prévaloir.

Comme dans tous ses degrés le luxe a plus ou moins de connexion avec le mal, ceux qui se donnent pour disciples du Christ, et que l'on regarde comme les conducteurs du peuple, devroient avoir en eux cet esprit qui étoit dans le Christ, et se tenir écartés de toute mauvaise voie, pour aider

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par là ceux qui sont plus foibles. Etant quelquefois très-fatigué de la chaleur, je buvois de quelque liqueur forte pour me refaire; mais j'ai trouvé, par ma propre expérience, que l'esprit nest pas alors aussi calme niaussi bien disposé à méditer sur les choses d'en haut, que lorsqu'on évite ces excès. J'ai donc redoublé de soin pour me rendre attentif à cet Esprit saint qui met des bornes à nos désirs, et porte ceux qui le suivent fidèlement à appliquer tous les dons dela divine Providence à l'usage pour lequel elle les donne. Si ceux qui sont chargés de l'admimistration de grands biens écoutoient avec un cœur sincère les instructions de ce divin Maïtre, qui ouvre et agrandit l'esprit, afin que les hommes aiment leur prochain comme eux-mêmes, ils auroient la sagesse dont ils ont besoin pour éviter l’occasion d'employer une partie de leurs gens à leur procurer les objets de luxe, pendant que d'autres sontnécessairement accablés d'un travail pénible ; mais faute de faire une attention sérieuse à ce principe de l'amour divin, un esprit d'intérêt s'empare de leurs cœurs, et les ténèbres dont il est accompagné répandent de toutes parts la confusion. »

« Sur la fin de cette année (1764), ayant loué un homme pour travailler, je vis par sa conversation qu'il avoit servi comme soldat dans la dernière guerre sur le continent ; et le soir, en me racontant qu'il avoit été pris par les Indiens, il me dit qu'il avoit vu deux de ses camarades mis à la torture de la manière la plus cruelle.

Ce récit me remplit de tristesse; j'en étois encore accablé quand je me mis au lit; et le lendemain matin à mon réveil, un vif sentiment de l'amour divin se répandit de nouveau dans mon esprit, et me fit entrevoir la nature de cette sagesse d'en haut qui porte l’homme à faire un bon usage de tous les dons spirituels et temporels, et

en cela lui donne du contentement. Sous l'impression d’un tel sentiment, j'écrivis ce qui suit :

« Celui qui m'a donné l'être, une existence accompagnée de plusieurs besoins inconnus aux ‘animaux, m'a-t-il doué d’une intelligence supérieure à la leur, m'a-t-il fait voir qu'une application modérée aux affaires est celle qui convient à ma condition présente, et que ce travail, accompagné de sa bénédiction, peut subvenir à tous les besoins extérienrs, tant qu'ils restent renfermés dans les bornes qu'il a prescrites, et que nul besoin imaginaire, provenant d'un malin esprit, ne doit trouver place en moi? O, mon âme! sois donc attentive à cette pure sagesse ; elle te conduira sûürement à travers les dangers sans nombre de ce monde. x

L'orgueil ne porte-t-il pas à la vanité? La vanité n’engendre-t-elle pas des besoins imaginaires ? Ces besoins n’excitent-ils pas les hommes à employer leur force pour faire faire à d'autres hommes ce dont eux-mêmes voudroient être dispensés, si on l’exigeoit d'eux ? Ces procédés n'inspirent-ils pas des pensées dures ? Les pensées dures, müûries par le temps, ne deviennent-elles pas méchanceté ? La méchanceté, quand elle remplit les cœurs, n'inspire-t-elle pas lavengeance ? Età la fin, les hommes n'infligent-ils pas des peines terribles à leurs semblables , et ne répandent-ils pas la désolation dans le monde ? |

Quand le genre humain marche dans la droiture, les hommes ne prennent-ils pas plaisir à faire le bonheur les uns des autres? Et ces mêmes créatures, capables de’ cette perfection, en cédant à un esprit malin, emploient leur talent et leur force à se tourmenter, à se détruire les uns les autres! Souviens-toi donc, d mon âme! de la tranquillité dont jouissent ceux que le Christ gouverne, et dans toutes tes démarches recherche-la. Ne condescend-il pas à te bénir de sa présence, à

te donner le mouvement et la vie, à influer sur tes actions, à demeurer en toi et à marcher en toi? Souviens-toi donc de ta condition, en tant qu'être consacré à Dieu; accepte la force quil t'offre librement, et prends garde de céder à aucune foiblesse, en te conformant à des coutumes dispendieuses, folles et cruelles. N’a-t-il pas choisi mon corps pour son temple, et ne daigne-t- -1l pas m'accorder de lui être consacré ? O que jet puisse apprécier cette faveur, et que toute ma vie soit conforme à ce tarnete) »

Dans l’année 1763, Jean Woolman fit un voyage où il essuya beaucoup de fatigue et courut bien des dangers. Il alla voir, coduit par l'amour de l'Évangile, les Indiens de Wehaloosing, établis- SMent sur le Susquehannah, à deux cents milles de Philadelphie, lesquels étoient disposés à embrasser le christianisme. Il eut le bonheur de revenir en bonne santé auprès de sa famille, et il a laissé dans son journal un détail intéressant de tout ce qui lui est arrivé.

Après d'autres voyages sur le continent de l’Amérique, et une continuation de travail et de patience pour la cause de la vérité universelle et de Ja justice, il vint en 1772, avec l'approbation de ses amis, faire une visite religieuse à la société du nord del'Angleterre. C’est là quele grand Maitre quil s'étoit efforcé de servir fidèlement daigna l'appeler à lui, « ses reins ceints * à ce qu'il paroït, et sa lampe allumée, » pour jouir de sa récompense éternelle.

Il n'est pas hors de propos de faire précéder les circonstances de sa mort de quelques réflexions qu'il écrivit peu de temps auparavant, sur SON état, et sur ses travaux comme ministre de l'Évangile.

«“ Au sujet de cette visite en Angleterre, j'ai eu

" Luc," xir, 35.

gravées dans mon esprit quelques instructions que je crois devoir laisser par écrit, pour l'usage de ceux qui sont appelés à remplir Le poste de ministre du Christ. Le Christ étant le prince de la paix, et n'étant rien nous-mêmes de plus que ministres, je trouve qu il nous est nécessaire, nonseulement de sentir les influences de Ve de l'Évangile , mais aussi d'en éprouver le renouvellement, quand on indique des assemblées.

En Amérique je sentis une forte impulsion avant de commencer ces voyages ; et étant, par la miséricorde de Dieu, arrivé ici à bon port, mon cœur étoit plein, comme un vase fermé auquel il faut donner de l’air; et d’abord, pendant quelques semaines, quand ÿ jouvris la Donéhe dans les assemblées, j'éprouvois souvent en esprit ce qui arrive lorsqu’on lèvé la pale d’une écluse contre laquelle l'eau presse, et dans ces travaux il paroissoit y avoir des instructions qui s attachoiïent à plusieurs personnes, surtout aux jeunes g sens; mais quelquefois après cela je me sentois side et pauvre, et cependant je sentois la nécessité d'indiquer des assemblées. Dans un tel état, j'étois accoutumé à m'en tenir à la vie pure de la vérité, et, dans tous mes travaux, de me garder avec soin des mouvemens de l'amour-propre dans mon esprit.

J'ai senti fréquemment la nécessité de me tenir debout, quand la source de la doctrine paroissoit peu abondante , et de me renfermer, par conséquent, dans ce qui assujettit la volonté de l'homme ; et en cela je m'unissois aux fidèles qui étoient pareillement dans les souffrances, et ces travaux quoique mortifians , me faisoient goûter une douée intérieure.

Comme dans ces dispensations j ai été constant à prêter une attention sérieuse au divin Conducteur, il s’en “est suivi quelquefois un accroissement, et dans quelques assemblées la puissance de En vérité s'est élevée plus haut que je ne la-

vois jamais observéauparavant par mon ministère.

Ainsi j'ai été de plus convaincu de la nécessité de compter , non sur l'impulsion que j'avois sentie en Amérique de venir visiter l'Angleterre, mais sur les instructions fraiches que d’un jour à l’autre je recevois du Christ, le prince de la paix.

Le don du ministère est pur, et quand l’œil ne considère pas autre chose, l’entendement se conserve clair; l’homme avec son amour-propre est mis de côté. Nous nous réjouissons de remplir ce qui reste des afflictions du Christ pour l'amour de son corps, c'est-à-dire de l’Église.

L'homme aime naturellement l’éloquence, et il y a beaucoup d’auditeurs que charment les discours brillans. Si l’on n'apporte pas une attention soigneuse au don, des gens qui ont autrefois travaillé dans le ministère pur de l'Evangile, fatigués de souffrir et honteux de paroître foibles, peuvent « allumer un feu, s'environner d’étincelles, et marcher à la lumière *, » non du Christ, qui est alors dans les souffrances, mais du feu qu’ils ont allumé en s'écartant du don; et ceux des auditeurs qui ont quitté l’état débonnaire de souffrance pour embrasser la sagesse mondaine, peuvent se chauffer à ce feu et parler de ces travaux avec emphase. Celui qui est de Dieu amasse pour Dieu ; mais celui qui est du monde est approuvé par le monde.

Dans ce voyage-ci un vœu m'a occupé l'esprit, c'est que les ministres, parmi nous, puissent persévérer dans cette vie débonnaire et compatissante qu'excite la vérité, où nous n’avons d'autre désir que de suivre le Christ et d'être avec lui, afin de souffrir avec lui quand il est dans les souffrances, et de ne jamais vouloir dominer que

lorsqu'il nous élève ; et il nous élève par la vertu de son esprit. |

Quelques jours après avoir écrit ces considéra-

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tions, Jean Woolman, dans le cours de ses visites religieuses, vint à York où il tomba malade de la petite vérole. Les amis qui le soignoient conservèrent des minutes de ce qu’il eut occasion de dire dans le temps de sa maladie.

Premier jour : le 27 du 9" mois 1772, Sa Maladie parut être la petite vérole.

Second jour : il dit qu’il sentoit que le mal lui portoit à la tête, de sorte qu'il ne pouvoit penser à rien, pas plus qu ‘un enfant.

FE ape jour : il fit la prière suivante : O Seioneur, mon Dieu! les horreurs effrayantes des ténèbres m'ont environné et entièrement couvert, et je ne voyois pas de chemin pour en sortir. J'ai considéré la profondeur et l'étendue de la misère de mes semblables qui se sont séparés de la divine harmonie; cela a été pour moi un fardeau que Je ne saurois porter, et jai été accablé sous le poids ; à jai levé la main , Jai tendu le bras; il ny avoit personne pour me secourir ; j'ai regardé autour de moi, et dans ma surprise , au Heu de la misère, je me suis ressouvenu, Ô Seigneur, que tu es toutpuissant, que je d ee appelé mon Père : j'ai senti alors que je vaimois, j'ai retrouvé la tranquillité en me soumettant à ta volonté, et Jai attendu de toi ma délivrance: tu as eu pitié ae moi, quand nul homme ne pouvoit m'aider; j'ai vu que ton fils nous à enseigné à être patiens dans les souffrances, et nous en à donné l'exemple le plus tou- AMI tu m'as appris à le suivre : J'ai dit : 0, mon Père, que ta volonté soit faite!

Quatrième jour au matin : on lui demanda comment il se trouvoit, il répondit affectueusement : Je ne me souviens pas d'avoir dormi cette nuit; je sens que le mal augmente ; mais, Dieu merci, mon esprit est dans un état de paix et de tranquillité, Quelque temps après, il dit : Je con- ÇOIS que les agonies de la mort dns être difficiles à supporter ; mais, sij en réchappe auJour-

d'hui, il faudra que j'y passe dans un moment ou un autre, et Je ne sais si je pourrai y être mieux préparé; au reste je n'ai point de volonté à cet égard. Il dit ensuite qu’il avoit mis ordre à ses affaires comme il auroit pu le souhaiter, qu'il avoit pris congé de sa femme et de sa famille, comme ne devant jamais les revoir, les abandonnant à la divine protection , et il ajouta : Quoique dans ce moment J'éprouve envers eux la plus tendre affection, cependant je les quitte sans peine, dans la ferme espérance qu'ils ne seront point délaissés. Peu après il dit : Cette épreuve est devenue plus facile que je n’aurois pu le penser, ma volonté étant tout à fait résignée; car si J'eusse été inquiet de l'événement, elle auroït été plus rude; mais je ne le suis pas, et mon esprit jouit d’un calme parfait.

Dans la nuit, une jeune femme lui ayant donné quelque chose à boire, il lui dit: Mon enfant, tu parois bien bonne envers moi, qui ne suis qu'une pauvre créature ; le Seisneur t'en récompensera ; ensuite il s'écria dans une grande ferveur d'esprit: O mon Père! mon Père! et il répéta encore: Ô mon Père! mon Père! combien tu consoles mon âme dans ce temps d’épreuve! On lui demanda s'il ne vouloit pas prendre un peu de nourriture ; après une petite pausé il répliqua : Mon enfant, je ne sais trop que dire à cela : il me semble que je suis près d'arriver au lieu où mon âme se reposera de toutes ses fatigues.

Après avoir donné quelque chose pour l'insérer dans un journal, il dit : Je crois que le Seigneur va maintenant me dispenser d'exercices de ce genre, et je ne vois plus qu'un ouvrage, qui sera le dernier que j'aurai à faire dans ce monde; le messager va venir qui me délivrera de tous ces embarras ; mais il faut que ce soit dans le temps du Seigneur, après lequel j'attends. Il dit que les talens qui lui avoient été donnés, il les avoit employés à faire tout ce qui étoit exigé de lui, et

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